Bagage égaré
Ma valise semblait soudain plus lourde quà laccoutumée.
Je lai senti dès que jai attrapé la poignée sur le tapis roulant. Les douze kilos habituels pesaient plus, différemment, déplacés, comme si son centre de gravité avait changé. Pourtant, la coque grise était la mienne : quatre roues, une rayure sur langle gauche. Jai poussé le bagage vers la sortie.
Laéroport de Nice sentait le café filtre et la faïence humide. Derrière les vitres, la pluie de mars tombait paresseusement sur la Côte dAzur, loin des clichés de vacances. Je me suis rappelé que le congrès sur la végétalisation urbaine restait une excellente raison de quitter Paris pour Nice en mars, mais pas non plus de quoi se réjouir.
Trente et un ans, assistante de recherche à lInstitut dUrbanisme, un studio loué de vingt-huit mètres carrés dans le 19ème, livres entassés contre les murs. Ma mère à Tours mappelait le dimanchetoujours la même question : « Alors, Camille, personne dans ta vie ? » Et je répondais : « Jai mon travail, Maman. » Comme si cette réplique pouvait tout justifier.
Le trajet jusquà lhôtel a duré vingt minutes. Le chauffeur de taxi ma demandé si jétais en vacances. J’ai répondu : « Non, pour le travail. » Il a acquiescé, comme si cela allait de soi.
Ma chambre était minuscule mais propre, vue sur un filet de mer argentée sous la pluie. Sur le rebord de la fenêtre, trônait une géranium en plastique, visiblement factice. Jai posé la valise sur le lit, fait sauter les fermetures et soulevé le dessus.
Je suis restée figée.
Dedans, que des affaires dhomme.
Un pull vert foncé à grosses mailles, qui sentait lherbe séchée, pas le parfum. Trop large : les épaules faisaient le double des miennes. Un jean, des baskets taille 44 dans un sac. Un chargeur inconnu. Un sachet de graines, inscription botanique en anglais. Et un carnet, épais, avec couverture en cuir et élastique.
Ce nétait pas ma valise. Je me suis assise au bord du lit, fixant ce fatras étrange. Même coque grise, même roues, même rayure. Mais le contenu : celui dun inconnu. On avait donc pris ma valiseavec mes livres, ma robe pour mon intervention, mon ordinateur remplis de slides, la photo de maman dans son cadre. Moi, jai pris celle de lautre.
Les cinq premières minutes, je suis restée tétanisée, incapable dagir. Puis jai téléphoné à laéroport. Un répondeur ma demandé dattendre. Onze minutes dattente. Enfin, quelquun a pris mes coordonnées, le numéro du vol et de létiquette. « Nous vous rappellerons. » Cétait promis.
Jai raccroché, ruminant devant la valise ouverte. Le carnet avait été glissé en dernier, apparent. Le cuir était râpé sur les bords, lélastique distendu.
Je savais, au fond de moi, quil ne fallait pas louvrir. On ne fouille pas la vie dautrui : cest comme écouter aux portes ou reluquer les intérieurs par une vitre allumée. Ce nest pas correct. Jai fait les cent pas dans la chambre, bu un verre deau, tenté de résister à la tentation.
Mon épaule gauche, usée à force de porter mon sac dordi, sest portée en avant de façon quasi automatique. Mes doigts, lustrés à force deffleurer des trackpads, ont effleuré le cuir. Cétait souple, chaud sous la peau.
Jai ouvert le carnet.
***
Une écriture insolite. Les lettres penchées à gauche, rondes, prolongées de longues boucles. Pas précipité, mais mûrement réfléchi. Celui qui écrit ainsi doit parler lentement.
La première page commence sans date :
« Tbilissi. Montée à la colline du Mtatsminda à pied ce matin. La ville au-dessous ressemble à un jardin géant quon aurait oublié de tondre. Les arbres se glissent entre les immeubles, les arbustes envahissent les balcons. Jai croqué un platane près du funiculaire. Tronc comme une carte imaginaire : îlots clairs et taches sombres. Trois heures posé là, jusquà avoir froid. »
Jai tourné la page.
« Istanbul. Jai dessiné un baobab au Jardin Botanique. Pas un vraiun bonsaï. Mais ses racines séchappent du pot, on dirait quil veut senfuir. Un arbre sérieux en miniature absurde. Peut-être que je lui ressemble. »
Jai souri. Première fois de la journée.
Encore une page, puis une autre.
Les villes se succédaient : Marrakech, Porto, Strasbourg, Lyon. Toujours un lieu et une plante. Lauteur voyageait, dessinait des arbres, réfléchissait à voix haute. Pas un mot sur les hôtels, les restaus ou les points touristiquesrien que la végétation. Buissons, troncs, feuillages, racines. Partout, des croquis jetés entre les lignes : branche à trois feuilles, racine étreignant une pierre.
« Marrakech. Sur le marché, jai vu un oranger entre deux étals. Les vendeurs avaient suspendu des sacs et des étiquettes aux branches. Un vétéran centenaire, imperturbable, plus résistant que tous les marchands. Jai dessiné, les mains tremblantes sous la chaleur. »
« Porto. Les glycines sur la Ribeira traînent si bas quelles effleurent les têtes. Les Portugais lévitent. Les touristes la photographient. Je me disais : voilà un arbre qui se moque des limites, qui pousse où il veut. Jaimerais être comme lui. »
Jai réalisé, à mon étonnement, que jétais absorbée depuis quarante minutes. La nuit tombait sur la mer. La pluie clapotait sous la fenêtre.
Jai feuilleté plus loin.
« Strasbourg. Je me suis glissé dans un parc un peu laissé à labandon. Des tilleuls centenaires, les racines perçant lasphalte. Jadis on venait sy promener. Aujourdhui, il ny a que les arbres. Et moi. Jai dessiné un tilleul, planté là comme un veilleur, droit, immobile, chaque feuille immobile. Jai pensé : voilà la fidélité. Attendre, rester, attendre que quelquun revienne. »
Monsieur Carnet parlait aux arbres comme on parle à un ami. Sans gêne, sans filtre. Les arbres étaient de véritables interlocuteurs. Jai eu envie de comprendre pourquoi.
Puisune page qui ma fait refermer le carnet et fixer longtemps le mur blanc.
« Lyon. Deux ans après le divorce. Avec Élodie, jai partagé quatorze ansde la fac au dernier soir. Elle ma dit : Tu aimes les arbres plus que les gens. Peut-être quelle avait raison. Peut-être que je ne savais pas montrer mon amour aussi fort quil aurait fallu. Je ne crois plus que je trouverai. Non pas un arbreune personne, qui comprendrait pourquoi je dessine des racines. »
Jai fermé le carnet, déposé sur la table de nuit. Jai été regarder dehors.
La pluie persistait. La mer était noire, lisse comme du fer. Au loin, des voix rieusesun couple jeune, de passage.
Trente et un ans. Studio sur cour. Livres par piles. « Alors, personne ? » Dernière histoire vieille dun an et demi. Je ne sais même plus quand jai arrêté de chercher. Jétais rentrée du boulot un soir, je métais assise et javais compris que la solitude, ce nétait ni bien ni mal, mais une habitude. Lhabitude, parfois, remplace le bonheur.
Je suis revenue vers la valise, rangeant soigneusement les vêtements. Et cest alors que jai eu un flash.
Ma lettre.
Celle que javais commencée par ennui dans lavion. Vol retardé de deux heures, javais pris une feuille et un stylo, histoire doccuper mes mains. Ni journal, ni note sérieuse : un gribouillis dadulte que jaurais dû jeter. « Cher Inconnu, jaimerais tant rencontrer… » Je ne lavais pas finie. Je lavais glissée dans la poche intérieure, puis oubliée.
Et cette lettre était maintenant dans ma valise ou plutôt celle dun inconnu. Luicelui du carnetlavait peut-être déjà trouvée.
Jai rougi. Les joues en feu.
***
Le lendemain matin, jai retenté laéroport.
Service des objets trouvés, Lorraine, jécoute, la voix fatiguée dune employée, bruits de biscuits en arrière-fond.
Jai signalé hier : vol ParisLyonNice étiquette numéro
Un instant. (Le craquement sest arrêté.) Dossier en cours, nous reviendrons vers vous.
Quand ?
Délai ordinaire : trois à dix jours ouvrés.
Dix ?
Ouvrés, madame. Mais ça peut aller plus vite. Restez joignable.
Jai reposé mon portable, contemplé la valise de linconnu. Javais besoin de fringues. Le congrès débutait après-demain. Ma robe noire, mon ordinateur, mes talonstout chez cet homme, quelque part à Nice.
Je suis sortie marcher. Un centre commercial à quinze minutes de là. Jai acheté un pantalon, une blouse, des sous-vêtements, un chargeur. À la caisse, la vendeuse a lancé :
Encore une valise disparue ?
Échangée.
On a ça tout le temps à Nice. Toutes pareilles, ces valises grises !
Ça ma rassurée, un peu.
Un détour à la pharmacie pour brosse à dents et dentifrice, puis un café debout dans une brasserietoutes les tables prises par des couples. Sur le retour, jai appelé Maman.
Alors, bien arrivée ? Il fait beau ?
Il pleut.
Tu as pris ton parapluie ?
Maman, jai perdu ma valise.
Mon Dieu ! Volée ?
Non, un échange à laéroport. Quelquun est parti avec la mienne.
Un silence inquiet. Enfin :
Eh bien, quelquun lit tes livres maintenant. Ça doit lui faire drôle.
Oh, Maman
Je le pense. Tu trimballes toujours une bibliothèque !
Pas un mot du carnet, ni de lécriture penchée, ni de la note sur Lyon. Jai juste dit : « Ça va sarranger, Maman. » Avant de raccrocher.
De retour à lhôtel, jouvre de nouveau la valise. Non pour lire le carnet : pour dénicher un indice, nom ou contact de linconnu. Je fouille les poches intérieures. Une carte de visite, dans la doublure.
« Thomas Renault. Paysagiste-conseil. Études, aménagements, accompagnement. »
Avec un numéro.
Je lance lappli de messagerie :
« Bonjour, il semble quon ait échangé nos valises à Nice. Jai la vôtre : grise, rayée. Il y a un carnet et votre carte. Merci de me contacter. »
Réponse, neuf minutes plus tard :
« Bonjour, je viens moi aussi de réaliser la confusion. Je reconnais bien la vôtre : livres, carnet, robe. Désolé pour le désagrément. Je suis à Nice également. On peut se rencontrer et échanger nos bagages ? »
Il savait quil y avait un carnet dans ma valise. Mes livres, ma robe.
« Oui, où cela vous arrange-t-il ? »
« Le café Le Phare, sur la Promenade. Demain, dix heures ? Je viens avec votre valise. »
« Parfait, à demain. »
Jai reposé le téléphone, puis vérifié, le cœur battant. Il avait donc vu mes affaires. Peut-être mon carnet de notes, mes idées darticles. Peut-être la photo de ma mère dans son cadre. Peut-être même la lettre.
Jai fermé les yeux. Je limaginais, dans sa chambre ou une terrasse, découvrant mon brouillon, mon écriture rapide, mes secrets murmurés à lennui.
Rouverte le carnet, relu la note sur Lyon.
« Je ne crois plus que je trouverai. »
Et moi, javais griffonné « cher inconnu, jaimerais rencontrer » Et luicest lui qui avait ce mot en main.
Simple coïncidence ? Une valise grise, une lettre, la vie
Ou pas ?
Jai ouvert le carnet à la dernière page. Après Lyon, jai lu :
« Marseille. Le printemps arrive, mon balcon est une jungle : cent quatorze plantes, jai compté. Élodie aurait ricané. Mais Élodie est partie. Je ne peux me plaindre quà Philibert, le ficus. Il ne bronche pas : parfait interlocuteur. »
Puis, la note la plus récente :
« Départ pour Nice. Jardin botanique. Je veux voir le tulipier centenaire. Premier congé en deux ans, rien que pour le plaisir : cest étrange, davoir besoin dune excuse pour voyager à vide. »
Jai rangé précautionneusement le carnet. Fermé la valise dun geste résolu.
Lui, cétait les arbres dans les villes des autres. Moi, la verdure à ramener dans la mienne. Nos vies croisées dans un échange absurde de valises anonymes.
Allongée dans la pénombre, je me suis demandé : et si ce genre de coup du sort disait quelque chose quon nose plus attendre ?
***
Le café Le Phare, le lendemain matin, souvrait plein ouest, faiblement éclairé, entre deux palmiers et un lampadaire. Mur de verre, tables dacajou, pain chaud et odeur de brioche. Une serveuse arborait un tablier à rayures marines.
Je suis arrivée avec vingt minutes davance. Moins par empressement que par incapacité à rester seule à lhôtel. Table au bord de la baie vitrée, valise posée à côté. Un thé, je tordais nerveusement la carte-menu.
Jai vu Thomas dès son entrée, à dix heures précises, traînant la valise jumelle, gris rayé. Grand, veste verte mailléeexactement comme le pull trouvé. Un bronzage visible le long de larrête du nez, souvenir dépaisses lunettes de soleil. Il a cherché, croisé mon regard, et souri.
Camille ? Sa voix calme, comme sil sélectionnait chaque mot avec soin.
Oui. Thomas ?
Il sest installé. Deux valises jumelles, côté à côte.
Cest fou, soupire-t-il. Javais vérifié létiquette.
Moi aussi.
Les étiquettes aussi doivent sêtre mélangées Ou bien on était distraits tous les deux.
Ou alors les valises se sont concertées.
Son sourire, timide, dun seul côté des lèvres, ma paru aussi nuancé et sincère que ses phrases.
Je dois mexcuser, reprit-il.
Pourquoi donc ?
Jai ouvert votre valise, je croyais que cétait la mienne, et puis jai vu les livres
Moi aussi, jai fouillé la vôtre.
Un silence paisible. Il tournait une cuillère entre ses doigts. Ses mains étaient larges, les ongles tachés de terre.
Jai parcouru votre carnet, murmura-t-il. Notes darticle. Sur la sociabilité végétale. Professionnellement, ça ma captivé. Et au-delà.
Jai lu votre carnet aussi.
Il releva les yeux.
Tout ?
Tout.
Une pause. Les vagues poursuivaient leur va-et-vient sur la Promenade. Un gamin lançait du pain aux mouettes.
Alors vous savez pour Tbilissi.
Et Istanbul. Et le baobab qui nen est pas un.
Et Strasbourg.
Et le tilleul, debout comme un veilleur fidèle.
Il baissa la tête.
Et Lyon.
Jai hoché la tête. Oui, javais vu sans demander, jen étais presque gênée.
Vous avez entrevu tout ce que je ne dis jamais à personne, remarqua-t-il.
Et vous, les choses de moi que nul ne connaît ?
Il hésita, puis sortit de sa veste une feuille pliée. Je lai reconnue : la lettre. Ma lettre idiote.
Jai trouvé ceci dans la poche du bagage, glissa-t-il. Je naurais pas dû lire mais je lai fait.
Je sentais mes joues rouges, comme la veille.
Jai écrit ça pour tuer le temps, dis-je.
« Cher inconnu, lut Thomas dune voix neutre, jaimerais rencontrer quelquun avec qui le silence ne serait pas pesant. Pas parce quil ny a rien à se dire, mais parce quon se comprend sans mots. Je suis lasse de toujours devoir expliquer qui je suis. Je voudrais que quelquun jette un œil à ma bibliothèque et comprenne. Je voudrais que quelquun… »
Arrêtez soufflai-je.
La lettre sarrête là, me dit-il. Vous navez pas fini.
Je ne savais pas quoi écrire après.
Je sais, moi. Parce que jaurais fini la même phrasemais avec des arbres plutôt que des livres.
Je lai scruté. Sa marque de lunettes, ses mains marquées de terre, son regard posé, apaisant.
Vous savez pour ma mère à Tours.
Photo dans un cadre, elle est belle, vous lui ressemblez.
Pour mon travail.
Vos notes sur la verdure urbaine. Je suis paysagiste, ça ma parlé tout de suite, puis autrement.
Que je suis seule.
Vous partez à un congrès avec une seule robe, cinq livres pour quatre jours. Vous gardez la photo de votre mère hors du téléphone, pour la toucher vraiment. Vous écrivez à la main, même si vous travaillez sur ordinateur. Et vous avez écrit à un inconnu qui nexistait pas.
Jai acquiescé, muette.
Et moi, poursuivit Thomas, je dessine des arbres en carnet, divorcé depuis deux ans, jentretiens cent quatorze plantes sur un balcon, car je suis incapable de parler aux gens au point quils restent. Tout cela, vous le savez aussi.
Oui.
Nous avons ouvert la boîte de Pandore de la vie de lautre, à travers des objets. Et voilà que nous nous rencontrons déjà intimes dune certaine façon. On saute les premiers rendez-vous, direct au troisième.
Je nai pu réprimer un éclat de rire court, libérateur. Il a souri plus largement.
Jen sais plus sur vous que je ne laurais voulu, lança-t-il. Vous, pareil sur moi. Cest injuste, ou alors la forme la plus honnête de rencontre.
Parce quon na pas choisi ce quon montrait.
Précisément. La valise, cest le reflet de ce quon est vraiment.
Je regardais nos deux bagages, pareils, usés pareils.
On va marcher ? proposa Thomas. Le Jardin Botanique est tout près. Je viens pour un tulipier centenaire.
Jai lu, dans votre carnet.
Il hocha la tête, termina son expresso. Rangea les bagages contre un tabouret.
On les laisse ensemble ? proposai-je.
Ils ont des souvenirs à partager, répondit-il.
Dans les rues lavées par laverse du matin, entre les palmiers disciplinés, je repensais au tilleul de Strasbourg, à cette fidélité silencieuse.
Racontez-moi une anecdote absurde sur vous, pas écrite dans le carnet, demandai-je.
Jai la phobie des pigeons, avoua-t-il.
Des pigeons ?
Un mest tombé sur la tête petit, par la fenêtre. Depuis, jévite.
Jai éclaté de rire. Il a souri du coin de lœil.
Et vous ? Un secret hors valise ?
Je parle à mes livres. Quand lauteur écrit nimporte quoi, je le dispute.
Qui gagne ?
Lauteur, généralement. Mais je résiste.
On marchait sur la Promenade, côte à côte. Cest étrange, dêtre plus dénudée de secrets devant un inconnu que devant certains proches. Comme lire un livre puis rencontrer son auteur.
Vous avez écrit que vous ne croyez plus trouver quelquun, murmurai-je. À Lyon.
Je me souviens.
Vous avez trouvé ma valise.
Et vous, la mienne.
Le silence sinstalla naturellement, dense mais légercelui dont je parlais dans la lettre.
Le jardin botanique se dessinait derrière la grille ouvragée, des arbres plus hauts que les immeubles.
Le tulipier, là-bas, dit Thomas, colonne claire et massive. Cent vingt ans, il a traversé les guerres et les révolutions.
Il est encore debout.
Et il fleurit chaque mai.
Il sortit de sa poche un petit carnet, format veste, non celui de la valise. Crayon à la main, il croqua. Jobservais la vivacité de ses traits, la certitude du geste. Tige, feuilles, profil dun arbre enraciné.
Puis-je oser une question ?
Allez-y.
Quavez-vous ressenti en lisant ma lettre ?
Il ne détourna pas le regard du croquis.
Lenvie de connaître la fin.
Je nen ai pas.
Peut-être lavez-vous, aujourdhui.
Je nai rien répondu. La lumière filtrait à travers la ramure, semant sur mon visage des éclats miroitants.
On est restés près de trois heures, à marcher dans le jardin, à chaque arbre une anecdote, un dessin. Thomas racontait comme on présente de vieux amis ; moi, je parlais de ma lutte à Paris : transformer les steppes des cours dimmeubles, me battre avec la copropriété, cet ancien qui avait planté vingt-trois pommiers le long du parking et sétait mis en procès pour défendre sa micro-forêt.
Les a-t-il tous nommés ? sétonna Thomas.
Oui, tous des prénoms féminins. Il les aimait plus que ses voisins.
Je le comprends. Mon ficus sappelle Philibert. Cinq ans de bons et loyaux services après le divorce.
Jai éclaté de rire. À Paris, je navais plus eu de vraie conversation légère depuis des mois. Simplement deux personnes qui parlent darbres.
Sur le banc, sous le tulipier, un demi-mètre nous séparait.
Votre intervention, cest demain ?
Oui, à midi.
Sujet ?
Les zones vertes et le bien-être psychologique en ville. Un peu aride.
Pas pour moi.
Vous viendrez ?
Un congrès durbanisme ? Avec plaisir. Cest ma vie.
On a ri ensemble. Une évidence, comme la dernière ligne dun carnet. Simple, sans filtre.
Sur le chemin du retour, il ma parlé de Marseille, de son balcon-jungle. Après la séparation, deux mois cloîtré, puis un billet pour Tbilissi, sans raison précisejuste parce que cétait le moins cher. Là-bas, il avait commencé à parler, pas seulement dessiner.
Jai acquiescé. On a tous parfois besoin de mettre des mots en plus des images.
Devant Le Phare, les deux valises dormaient au même endroit. Chacun a récupéré la sienne. Enfin.
***
Le soir, dans la chambre, thé froid à la main, jai entrouvert mon bagage enfin retrouvé : mon ordinateur, ma robe, le bloc-notes avec mes notes de congrès, rien ne manquait. Ma lettre, elle, avait disparu.
Sur la chaise, un dessin était posé.
Thomas me lavait remis avant quon ne se quitte. Une page arrachée, soigneusement. Dessus, un arbre imaginaire, inconnu, à la ramure généreuse, aux racines vastes et étoilées.
Cest quoi ? ai-je demandé.
Un arbre pour ville sans verdure. Je lai inventé. Il nexiste pas encore. Mais cest vous lurbaniste : à vous de le planter.
Il était parti sans se retourner, ou alors juste à moitié, hésitant à faire marche arrière.
Je suis restée, croquis en main, à penser quavec certains, le silence avait plus de poids quune longue déclaration. Que ce quelquun, peut-être, venait juste de franchir le coin de la rue. Ma lettre en poche.
Jai pris mon portable.
« Merci pour larbre. Je le planterai. »
Une minute plus tard :
« Je le pense sincèrement. Si je monte un projet daménagement, vous donnez votre avis ? »
« Oui. »
« Il me faudrait votre adresse à Paris. Jenvoie mes plans sur papier, à lancienne. »
Jai souri, envoyé mon adresse. Avant dajouter :
« Attention, ma boîte aux lettres est minuscule. Pour un grand plan, il faudra venir en personne. »
Réponse immédiate :
« Compris. »
Je me suis blottie dans lobscurité. À travers le mur, la télé dun voisin lançait ses voix basses de présentateur. Nuit ordinaire. Hôtel impersonnel. Mais tout avait changé, sans que je sache lexpliquer. Javais retrouvé ma valise etmieuxquelquun. Impossible à raconter à ma mère : « jai échangé mon bagage, jai trouvé une rencontre ». Ça faisait roman à leau de rose.
Jai ouvert la fermeture latérale de la valise, pris une feuille blanche et un stylo. Là où attendait la lettre, à présent disparue. Jai écrit :
« Cher inconnu, jaimerais rencontrer une personne avec qui le silence na rien de triste. Non pas faute de mots mais parce quon se comprend sans paroles. Je voudrais quune personne regarde ma bibliothèque et devine. Je voudrais que cet(te) inconnu(e) »
Jai levé les yeux vers le dessin darbre, épinglé au mur.
Et jai ajouté un seul mot.
« Thomas. »
Jai plié la feuille, glissé dans la poche intérieure de la valise. Comme une boucle enfin refermée.
Dehors, la mer mugissait. Nice embaumait la terre mouillée, le printemps timide. Entre les ondées et les trouées roses, le soir sadoucissait enfin.
Jai coupé la lumière. Demain, cétait mon tour de prendre la paroledans cette robe qui avait traversé les bagages dun inconnu. Peut-être, dans la salle, un homme qui dessinait des arbres pour les villes orphelines de verdure serait là, au troisième rang.
Après-demain peut-être, une balade : il ma promis lallée de cyprès, si serrés quils forment un tunnel vert. « Vous adorerez, dit-ilcomme chercheuse, et pour tout le reste. »
Viendraient Paris, Marseille, dautres semaines, dautres messages, un plan de ville sur papier. Un mot griffonné, une adresse partagée, une lettre achevée.
La valisema valise, grise et rayée, inchangéeposée contre le mur, renfermait tout ce que je croyais avoir perdu.
Le bagage retrouvé.







