Vidéo Tournée à la Maison

Journal personnel, vendredi soir

La veilleuse bébé trônait sur la commode, mais son œil nétait pas tourné vers le lit de mon fils, Émile, mais bien vers la porte de notre chambre. Jai remarqué ce détail pile au moment où, du haut-parleur posé sur le rebord de la fenêtre, entre crépitements discrets, jai entendu un rire féminin qui ne mappartenait pas.

Jai à peine levé les yeux. Mon thé sétait déjà refroidi, la camomille ne sentait presque rien dans la tasse, embuée dhumidité. Ma bouilloire avait émis son « clic », et la maison était plongée dans ce silence étrange, où le moindre bruit paraissait amplifier ma solitude. Émile dormait depuis déjà une heure. Paul mavait écrit à vingt heures trente pour me dire quil finirait tard au bureau. Ce vendredi soir semblait sétirer mollement, comme le miel chaud quon peine à faire couler de la cuillère et tout au long de la soirée, je maccrochais à une idée fixe : la maison semblait à sa place, mais moi, je nétais pas en paix.

Le crépitement est devenu plus fort.

Je me suis tournée vers la fenêtre, ai attrapé le récepteur de mes deux mains. Le plastique tiédissait, la lumière verte clignotait avec régularité tout semblait fonctionner normalement. Puis, à travers le haut-parleur, jai entendu une respiration à peine couverte, un frottement, et après, la voix dun homme. Paul, reconnaissable entre mille, même sil parlait doucement. Je lai su instantanément, et ça ma glacée. Il nétait ni dans la chambre dÉmile, ni dans le couloir, ni près de notre fils.

Paul était bien loin de la maison.

Et il nétait pas seul : une femme laccompagnait.

Jai baissé le volume, comme si cela pouvait changer ce que javais entendu. Mais rien na changé. La femme disait quelque chose, trop bas pour que je comprenne, puis Paul a répondu distinctement :

Attends, elle doit être dans la cuisine à cette heure-ci. Elle boit son thé.

Mon pouce a glissé, je nai pas réussi à éteindre. Jai réessayé, un peu plus précipitamment, et le son est devenu à peine audible, sans disparaître complètement. Le récepteur continuait de résonner dune vie étrangère. Cest exactement cette impression : une intrusion, ce nétait plus un simple bruit parasite, ni une panne, mais la présence réelle de quelquun dautre, ici, dans ma maison, dans mon rituel du soir, dans le moment même où jaime siroter mon thé pendant que mon fils dort.

Jai jeté un coup dœil morose vers le couloir. De la cuisine, je voyais bien la porte de notre chambre, entraperçais, par lentrebâillement, la pénombre de la chambre dÉmile. Pieds nus, jy allai, sentant sous mes pieds le carrelage frais, et je me suis arrêtée devant la commode.

Effectivement, la caméra ne filmait pas le lit, ni la fenêtre, ni le fauteuil où je me pose parfois avec Émile. Non, son objectif était dirigé vers la porte. On y voyait un bout de couloir et la moitié de notre chambre conjugale. Paul avait installé le dispositif il y a douze jours, en disant que cétait plus rassurant ainsi. Difficile de lui donner tort sur le moment : Émile grandissait, il pouvait se réveiller la nuit, et si jétais à la cuisine ou dans la salle de bains, je pourrais lentendre immédiatement. Cela mavait semblé logique. Ce soir, la gorge sèche, je ne pensais quà cela : combien de soirs Paul avait-il observé non pas notre fils, mais moi-même, à travers cette caméra ?

De la cuisine, sa voix sest faite entendre à nouveau, plus basse.

Je tai dit, pas maintenant.

Je suis retournée vers la fenêtre, ai reposé le récepteur, et soudain, jai eu un flash : la tablette familiale, celle qui traîne toujours dans le buffet, coincée entre le livre de recettes et le paquet de lingettes. Cest Paul lui-même qui avait configuré lapplication dessus, en ramenant le carton de la veilleuse bébé. Il avait dit que cétait plus pratique, que chacun pouvait y accéder. À lentendre, il semblait faire quelque chose dimportant pour la famille, de mature. À cette époque, il aimait bien ce genre de discours. « Une vraie famille doit tout partager. Pas de secrets. »

Jai saisi la tablette, lai allumée et me suis assise à table.

Lécran mit un moment à séclairer. Mes doigts étaient glacés malgré la chaleur étouffante du mois de mars, malgré le radiateur qui soufflait son air sec sous la fenêtre, la anse de la tasse chauffée Lapplication sest ouverte sur le fond bleu, licône de la caméra a clignoté. En-dessous, des listes de dates saffichaient.

Archives.

Je suis restée figée devant ce mot, comme si je ne lavais jamais vu. Je finis par cliquer.

Il y avait de nombreuses vidéos.

Pas une, pas deux. Six jours daffilée. De courts extraits. De longs passages. Des bouts de nuit, des ombres du jour, tantôt du son, tantôt du mouvement, tantôt la chambre denfant vide, mes propres pas dans le couloir. Jai ouvert le premier fichier venu et me suis vue de dos. Mon gilet gris, les cheveux attachés nimporte comment, le biberon dans la main. Jentre dans la chambre, ajuste la couette sur Émile, me penche vers le lit et repars. Ça dure quarante secondes. Jouvre le suivant : cest la cuisine, filmée à travers la porte laissée entrouverte. Par fragments, mais suffisamment claire pour quon voie bien : la caméra visait simplement moi.

Jai défilé plus bas.

Dans chaque vidéo : moi. Pas Émile. Pas le sommeil dun bébé. Moi seule.

Jai sélectionné un enregistrement du mercredi soir, à 21h22. La voix de Paul sélève, de loin, comme si elle provenait dune autre pièce.

Tu vois ? Je te lavais dit. À cette heure-ci, elle boit son thé et regarde son téléphone.

La femme a ri.

Tu surveilles ta femme avec la babycam ?

Nexagère pas. Je veux juste savoir ce quelle fait de ses journées.

Le silence était tellement profond dans la cuisine quon aurait pu entendre le souffle du drap dans le lit dÉmile. Jai mis la lecture sur pause. Mon pouce était engourdi, comme si la tablette absorbait toute ma chaleur. Je me tenais droite, immobile, fixant la fissure de la faïence contre la table, là où Paul avait renversé une casserole lautomne dernier, avant de râler contre sa mauvaise passe.

Jai relancé la vidéo.

Ça ne test pas égal ? demande la femme.

Non, je veux savoir ce qui se passe à la maison.

À la maison, ou dans sa tête à elle ?

Paul a haussé les épaules.

Pour moi, cest pareil.

Jai coupé le son.

Ma minute de silence fut une éternité. Pas une larme. Je nai ni crié, ni jeté la tablette, même si lair attendait sans doute, lui, un geste dramatique. Je me suis simplement levée, suis allée au robinet, jai fait couler leau froide, ai passé mes mains dedans. Leau filait sur mes doigts, mes poignets, mes paumes. Je contemplais les gouttes sécraser sur lacier. Si je ne me tenais pas occupée, jaurais pu broyer le bord de lévier jusquà en avoir les phalanges blanches.

Paul est rentré vers vingt-trois heures moins dix.

À ce moment-là, javais déjà visionné cinq autres vidéos, entendu le prénom Manon et appris bien des choses dont jaurais préféré rester ignorante. Paul savait, précisément, quand j’appelais ma mère en début de semaine pour me plaindre de la fatigue. Il savait aussi que je navais pas fait de sieste depuis deux mois, même quand Émile dormait, combien de fois par soirée je vérifiais la fenêtre de la chambre denfant, combien de temps je restais à la cuisine une fois la maison assoupie. Moi qui croyais quil devinait mon humeur La réalité savérait bien plus crue et sordide.

Quand jai entendu la clé tourner dans la serrure, javais déjà rangé la tablette dans le tiroir du buffet et lavé ma tasse.

Tu ne dors pas ? a demandé Paul du couloir.

Je tattendais.

Il est entré, grand, vêtu dune chemise bleu nuit aux manches retroussées, le téléphone à la main droite, des sacs Monoprix dans lautre. Ses tempes grises mavaient toujours touchée, le vieillissement dun homme donne parfois un air de solidité rassurant. Mais ce soir je ne voyais que le téléphone, cet objet par lequel il avait écouté ma maison et partagé cela avec une autre.

Jai pris des yaourts pour Émile, dit-il en posant le sac sur la table. Et du fromage blanc pour toi, il ny en avait plus.

Il parlait comme dhabitude. Même trop. Cétait cela le plus dur. Un homme qui, il y a deux heures, discutait avec une autre de lheure à laquelle sa femme boit son thé, se tenait là, tirant du sac une baguette.

Merci, ai-je répondu.

Il ma regardée attentivement.

Tu as une drôle de mine. Tu as mal à la tête ?

Non.

Quest-ce quil y a alors ?

Jai essuyé mes mains, nues déjà, dans le torchon, le pliant, le dépliant.

Je suis juste fatiguée.

Il a hoché la tête. Rien de suspect. Ou alors il savait, et faisait semblant de ne pas savoir. Avec lui, difficile à distinguer. Il savait sexpliquer, retourner les choses, inventer mille raisons secondaires, ou bien se taire pile quand cétait plus utile. Je me suis rappelée comme, lannée passée, il mavait convaincue de partager le même compte bancaire pour les dépenses familiales. Pratique, tout est transparent. Ça ne mavait jamais effleuré que cétait la transparence des autres vies qui le fascinait, jamais la sienne.

Je nai pas fermé lœil de la nuit.

Émile a geint, toussé, jy allais avant même que ce soit nécessaire. Paul, à côté, respirait dun souffle égal, ce léger sifflement coutumier, allongé sur le dos, bras ouverts, comme un homme dont rien au monde ne saurait troubler le sommeil. Dans le noir, je repassais dans ma tête des mois entiers. Ses questions, ses observations, son « Tu as discuté longtemps avec ta mère aujourdhui, non ? » ou son « Tu nas rien mangé à midi ? » ou encore plus doux : « Fatiguée, hein ? » Personne ne peut savoir tant que sil nespionne pas.

Au matin, je sus quil ne fallait pas lui parler tout de suite.

Cela faisait trop dannées que je vivais avec un homme qui tente toujours détouffer lair avec des mots. Il expliquerait, noierait le sujet, ferait de moi lépouse hystérique qui simagine des choses. Jentendais déjà ses futures répliques dans ma tête : « Tu as tout mal compris. Ça ne te concerne pas. Manon est une simple collègue. Je minquiétais pour Émile. Tu vois le mal partout parce que tu es fatiguée. » Il était très bon pour inverser la faute vers la réaction de lautre.

Le samedi matin, il sest montré dune douceur forcée.

Trop douce. Premier debout pour Émile, habillé, biberon préparé, vaisselle lavée alors quil la laissait traîner habituellement. Je lai observé jouer par terre, lançant une chaussette à Émile, ramassant la cuillère tombée au sol, et je pensais à cette facilité qua la même personne dêtre père attentif et juge intrusif.

Tu es bien silencieuse ce matin lança Paul alors que nous étions tous les deux à la cuisine.

Je suis si bavarde dordinaire ?

Ça tarrive. Pas aujourdhui dis donc.

Jai ouvert le frigo, pris un yaourt pour Émile, refermé.

Mauvaise nuit.

À cause de lui ?

Non, juste comme ça.

Il sest approché, main posée sur mon épaule. Ce geste me calmait jadis. Aujourdhui, un tel frisson glacial a couru sur ma colonne que jai serré les dents.

Jeanne Faut pas ten faire. Tout va bien tu sais.

Laisance du mensonge tenait toute la maison. Comme si le mensonge posait discrètement ses chaussons et se servait un thé.

Je ne me suis pas retournée.

Bien sûr.

Tu ne me regardes même pas.

Si, bien sûr.

Non.

Jai fini par lever les yeux. Paul souriait ce sourire que, les premières années, jappelais patience. Maintenant, je ny lisais que la certitude de garder la main sur la discussion. Tenir la poignée, empêcher la porte de se refermer.

Tu tes monté la tête ?

Non.

Dieu merci.

Et il est retourné vers Émile, sans voir mes mains agrippées au bord de la table si fort que mes jointures blanchissaient.

La journée a été interminable. Je vivais comme quelquun qui sait quun vide immense souvre sous ses pieds, mais continue malgré tout à transporter bavoirs, laver chaussettes, ouvrir les fenêtres, préparer la soupe. Chaque objet du quotidien semblait changé de nature. La tablette dans le buffet nétait plus un vieux gadget. La babycam nétait plus un accessoire de bébé. Le téléphone de Paul nétait plus simplement un smartphone.

Plus tard, lorsquil est sorti acheter des couches, je me suis replongée dans les archives.

Sur lécran, une lueur bleutée tremblotait. Dans la cuisine, une odeur de soupe et de poussière humide venait de la fenêtre. Je parcourais les fichiers non à la recherche dune trahison même si cest le spectre que la vie mavait tendu dabord mais à la recherche dune frontière. Il fallait comprendre à quel moment tout était devenu si étranger. Quel jour. À quelle minute.

La réponse était dans une vidéo du jeudi.

Paul y parle à Manon, sans ironie ni faux-fuyants.

Tu crois quelle se doute de quelque chose ? demande Manon.

Pas encore.

Et si elle creuse ?

Quelle creuse. Jai rassemblé ce quil faut.

Tes sérieux ?

Très.

Un silence a pesé. Ce laps de temps ma fait crisper la mâchoire.

Tu vas trop loin, Paul, dit Manon.

Je prévois le coup davance.

Pour Émile aussi ?

Et comment

Jai mis sur pause. Je me suis redressée. Dans la chambre dÉmile, tout était calme, dehors une portière de voiture a claqué, au-dessus, des ados ont ri. Le monde suivait son samedi normal, mais sur ma tablette, cétait lenvers de ma propre famille. Celle où Paul « rassemblait » des preuves. Pour quoi ? Pour une discussion ? Pour ses justifications plus tard ? Pour le moment où il pourrait ouvrir le dossier et dire : voilà, jai surveillé, et je nai pas eu tort.

Ma respiration est devenue difficile, pas profonde, juste arrêtée quelque part sous les côtes.

Jai relancé lenregistrement.

Tu tentends parler ? demande Manon.

Moi, je sais ce que je fais.

Paul, ce nest plus de linquiétude là.

Cest quoi alors ?

Du contrôle.

Il a souri.

Grand mot.

Mais approprié.

Jai refermé le fichier.

Là, tout sest déplacé. Jusquici, jaurais pu non sans peine réduire laffaire à une liaison. Mais la conversation sur le contrôle, calme, méthodique, sans honte ni affect, changeait absolument tout. Ce nétait ni de la faiblesse, ni un soir dégarement. Cétait prémédité, pensé, organisé, presque bureaucratique.

Le soir, Paul est rentré avec le même visage paisible.

Il a défait ses courses, sest assis à terre à côté dÉmile, lisant un livre sur les tracteurs, et ma demandé entre deux pages :

Tas appelé ta mère, aujourdhui ?

Question posée nonchalamment, limite blasé. Mais je lai reçue comme une gifle.

Non.

Bizarre, dhabitude tu lappelles le samedi.

Jai oublié.

Mmmh.

Il a tourné la page. Le bruissement du papier entre ses doigts, voilà tout. Juste un mot banal, un petit son ordinaire. Et, caché au creux, la précision clinique de celui qui compte les habitudes de lautre.

Au dîner, il parlait peu. Moi, encore moins. Émile, lui, vivait la soirée à hauteur de petit enfant, tapant la table de sa cuillère, détricotant la mie de pain : le seul à vivre ici sans arrière-pensée ni double fond. Quand Paul la emmené pour aller lui laver les mains, jai saisi la tablette pour regarder le fichier le plus récent.

Enregistré cette nuit même.

Samedi à dimanche. Paul consultait lapplication bien après mon coucher. Dabord, on voit le couloir désert. Puis des bruits de pas, des chuchotements, le grondement dune voiture et la voix de Manon plus forte quavant.

Tu es sûr que ça ne va pas trop loin ?

Sûr.

Même sil y a séparation ?

Jai retenu ma respiration. Le mot « séparation » a été dit comme on discute météo.

Si ça arrive, répond Paul, jaurai de quoi prouver quÉmile est mieux avec moi.

Silence.

Il poursuit :

Tu as entendu, elle ne dort plus. Elle craque. Elle peut rester la moitié de la nuit dans la cuisine. Elle oublie de manger. Tout se voit.

Paul

Quoi ? Je dois penser à Émile.

On dirait que tu as déjà pris ta décision.

Pas du tout. Je me prépare à tout.

Je nai pas écouté la suite. Jai posé la tablette et pressé ma main contre ma bouche, comme pour empêcher un son de sortir, bien que la maison fût vide. Voilà la vraie blessure : ce nétait plus un incident, ni une histoire passagère. Paul avait rassemblé ma vie en pièces détachées. Non pas pour comprendre, mais pour être prêt. Pour fabriquer sa version des faits. Pour le jour où il faudrait prouver, dossier à lappui : voyez, jai espionné avec raison.

Lhorloge battait trop fort. Ou bien était-ce dans ma tête ?

Je suis restée assise jusquà laube. Je nai pas pleuré, je nai pas erré dune pièce à lautre, je nai pas appelé ma mère bien que lenvie me démangeât. Jai juste continué de fixer lécran noir, sentant à lintérieur quelque chose sordonner. Pas quelque chose de léger, ni de joyeux, mais dinflexible. Comme une étagère sur laquelle on range, rang après rang, bocal après bocal, jusquà ce que la vérité fasse poids.

Au petit matin, Émile sest levé tôt, exigeant le monde entier : bouillie, tasse, ballon, fenêtre, maman, papa. Paul la pris dans ses bras et a même ri lorsque le petit lui a tiré le col. Jobservais cette scène, en me rappelant la voix de Paul, froide, calculatrice, persuadée de « prévoir à lavance ».

Vers dix heures, Émile sest rendormi.

Cest là que jai compris que je ne pouvais plus attendre.

La cuisine baignait dans la lumière pâle. Deux tasses sur la table, lune restée intacte. Paul lisait sur son téléphone. Jentrai, posai la babycam, puis la tablette, devant lui.

Il leva les yeux :

Cest quoi, ça ?

Il faut quon parle.

Maintenant ?

Oui.

Rien de la supplique ni de la douceur habituelle dans ma voix. Il le sentit. Reposa son téléphone, écran contre la table.

Que se passe-t-il ?

Je me suis assise en face. Mes paumes trouvèrent immédiatement le bord rugueux de la chaise, comme si cétait à cela quil fallait se raccrocher.

Je veux une réponse. Une seule. Sans détours.

Paul eut un rictus, mais dans son regard passait déjà la nervosité.

Alors vas-y.

Je touchai lécran de la tablette.

Pourquoi as-tu tourné la caméra vers moi, pas vers Émile ?

Il ne répondit pas tout de suite et ce silence était déjà, pour moi, la première réponse. Ni indignation, ni interrogation, ni protestation. Juste cette pause trop lourde pour être innocente.

Mais de quoi tu parles ? finit-il par souffler.

Jai lancé la vidéo.

Dans le haut-parleur, le chuchotement, les sifflements, le rire dune autre, puis la voix de Paul : sereine, confiante, séparée maintenant de lhomme devant moi.

Je veux juste savoir ce quelle fait de ses journées.

Paul bondit, sa chaise crissa. Il chercha à attraper la tablette, mais ma main la recouvrit avant.

Ne touche pas.

Il retira sa main.

Où as-tu trouvé ça ?

Dans les archives. Celles que TU as paramétrées.

Son visage ne changea pas tout de suite. Il mit quelques secondes à quitter sa posture habituelle, ce jeu des apparences quil maîtrisait tant. Mais la vidéo déroulait ses phrases : Manon qui demande sil craint mes questions, lui qui répond quil a réuni ce quil faut, elle qui parle de contrôle, lui qui proteste du choix du mot. Et chaque mot ajouté rongeait un peu plus son autorité.

Arrête ça, éteins siffla-t-il.

Non.

Jeanne, éteins la vidéo.

Non.

Il se frotta le visage, se leva, retomba assis.

Tu nas pas le contexte.

Explique. Bref.

Je minquiétais pour Émile.

Jai appuyé pour avancer au passage où il évoquait « des mains plus sûres ».

Après cette phrase, Paul ferma les yeux.

Une seconde. Mais cela me suffisait.

Encore une fois. Court. Pourquoi as-tu surveillé ma vie ?

Je ne tai pas surveillée.

Et ça là, cest quoi ?

Je gérais la maison.

Avec une autre femme pour témoin ?

Son visage se crispa.

Manon na rien à voir là -dedans.

Non, détrompe-toi. Elle a tout à voir.

Tu confonds tout.

Non, justement. La liaison avec Manon cest une chose. La caméra, cen est une autre. Les discussions sur Émile, une troisième. Et tu mens sur chacune.

Paul se releva, fit deux pas vers la fenêtre, sans louvrir. Son reflet dans la vitre paraissait ni plus vieux, ni plus mature, juste vidé.

Tu es dans un état

Finis ta phrase.

Il se retourna.

Où il est difficile de discuter avec toi.

Mais avec Manon, cest plus facile ?

Quel rapport ?

Juste que tu discutais de moi avec elle. De mon thé, de mon sommeil, de mes coups de fil, de ma fatigue. DÉmile, que tu destinais déjà à un tribunal imaginaire.

Cest aussi mon fils.

Alors pourquoi tu rassemblais un dossier sur moi ? Ce nétait pas de laide, mais une enquête.

Là, il a vraiment flanché. Pas devant la vidéo, ni le nom de Manon, mais sur le mot « dossier ». Parce quil était exact. Sans cri, sans détour. Sans abri possible derrière de la pseudo-sollicitude.

Tu ne sais pas comme cest difficile de tout porter seul, a-t-il dit dune voix éteinte.

Je lai regardé droit.

Seul ?

Il a détourné les yeux.

Je travaille. Je ramène largent. Jarrive à la maison, je te vois à bout.

Donc tu as mis une caméra sur moi ?

Te fais pas de films.

Même maintenant ?

Je devais comprendre ce qui se passait.

Tu voulais plutôt le maîtriser.

Paul gloussa nerveusement.

Tas le chic pour les mots. Cest ta mère qui taide ?

Je secouai la tête, lentement.

Personne. Cest toi. Tu as tout enregistré.

Le silence tomba. On entendait Émile se tourner dans la chambre, soupirer dans son sommeil. Ce bruit, si domestique, me tirait une ligne raide à lintérieur. Lenfant dormait. La maison tenait. Le thé refroidissait. Et, dans ce quotidien, se décidait lindécidable.

Tu pars aujourdhui, dis-je.

Paul releva la tête.

Comment ?

Aujourdhui.

Tu es folle ?

Non.

Cest aussi chez moi.

Oui. Mais aujourdhui, cest toi qui pars.

Tu nen as pas le droit.

Je décide pour moi. Je ne resterai plus seule avec quelquun qui écoutait ma vie via une caméra et discutait avec sa Manon de la garde dÉmile.

Il donna un petit coup sur la table. Pas fort, mais la tasse trembla.

Arrête ces bêtises.

Je nai pas bronché.

Tu as déjà tout dit. Je nai rien à ajouter.

Et ensuite ? Tu files chez ta mère ?

Après tout, jéteindrai cette caméra. Tu feras ta valise.

Tu nas pas à en décider seule.

Cest déjà fait.

Il me fixa longuement. Trop longtemps. Ce que jai vu, ce nétait ni de la colère, ni de la tristesse. Juste de la contrariété. On lui compliquait son scénario. Il navait pas été le premier à sortir ses preuves. Voilà ce que jai compris. Cela, cétait la borne finale.

Paul détourna le regard.

Bon, dit-il, calme-toi. On en parle sereinement ce soir.

Non. Maintenant.

Je ne pars pas sans Émile.

Tu pars seul.

Ne me parle pas sur ce ton.

Prends tes affaires, Paul.

Il voulut répliquer, mais la voix dÉmile, endormie, monta de la chambre. Je me redressai. Paul aussi, machinalement, mais je lui fis signe de la main de ne pas bouger.

Laisse. Je men occupe.

Je suis allée dans la chambre dÉmile, lai pris dans mes bras, aspiré son odeur de crème, de chaleur, de sommeil. Il a niché son nez dans mon cou, et cela ma suffi pour ne pas meffondrer. Jai contemplé la babycam, montrant toujours son œil vert sur la table de la cuisine Combien de fois, ainsi, Paul ma-t-il vue, ma-t-il entendue sans que ce soit notre vie, rien quà nous ?

Vers midi, il avait bouclé sa valise.

Pas toute sa vie il nen eut pas le cran. Quelques chemises, un chargeur, un rasoir, ses papiers. Avant de partir, il a tenté une dernière offensive.

Tu brises la famille pour une conversation.

Je tenais Émile et gardais le silence.

Pour une conversation répéta Paul, comme si ça lui donnait raison. Tu ne cherches même pas à comprendre.

Jai tout compris.

Non.

Ça suffit.

Quest-ce que tu raconteras aux gens ?

La vérité.

Il eut un petit sourire triste.

Quelle vérité ? Que ton mari a mis une babycam ?

Oui.

Et alors ?

La caméra filmait pas notre fils.

Il serra la sangle de son sac.

Tu regretteras la façon dont tu agis.

Peut-être. Mais pas de tavoir entendu.

Il se tut.

La porte sest fermée, sans fracas, sans adieu grandiloquent. Un déclic. Lascenseur. Un toussotement dans la cage descalier. Et lappartement, enfin, a retrouvé un air de normalité. Et pourtant, tout était agencé autrement. Comme un salon réaménagé : mêmes murs, mêmes tasses, même table mais la distribution des choses avait changé.

Laprès-midi, jai à peine bougé.

Jai donné à manger à Émile, changé ses chaussettes rayées de gris, emballé quelques affaires, appelé ma mère : Paul allait vivre ailleurs quelque temps. Maman sest tue une seconde, puis a demandé si je viendrais ce soir ; jai répondu que peut-être, tard. Je nai pas donné plus de détails. Il me manquait la force : il faut dabord du silence, avancer pas à pas, sans même éteindre la bouilloire en route.

Le soir, je suis retournée dans la chambre dÉmile.

La pièce ressemblait à celle de la veille. Un body bleu ciel à fusée sur létendoir, un plaid gris sur le fauteuil, la caméra sur la commode. Boîtier noir, objectif discret, témoin vert. Je me suis approchée, ai longtemps regardé lappareil comme sil restait un peu de regard étranger à lintérieur.

Je lai pris dans ma main.

Mes doigts ne tremblaient plus. Étrangement, cest ce qui ma le plus surprise. La fatigue, les deux nuits blanches, toute cette tension silencieuse avaient fini par vider mes mains de leur tremblement. Jai retourné la caméra, trouvé le câble, lai débranchée.

La lumière verte sest éteinte aussitôt.

Et la chambre dÉmile est devenue aussi silencieuse que seuls les lieux sûrs savent lêtre : là où il ny a plus personne pour écouter.

Journal, samedi soir.

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Vidéo Tournée à la Maison
Les envies de Papa deviennent de plus en plus étranges : j’ai l’impression qu’il ne veut tout simplement plus fêter son anniversaire en famille Chaque année, mon envie de faire la fête pour mon anniversaire diminue. Un jour, on réalise qu’on ne devient pas adulte, on vieillit seulement, et que la fête et les invités sont des dépenses inutiles. Plus je prends de l’âge, moins je deviens sociable, et le jour de mon anniversaire, il me suffit d’un coup de fil de mes parents avec leurs vœux, d’un bouquet de mon mari et de cartes dessinées par mes filles. Pour mon père, c’est tout l’inverse. Il a soixante-sept ans, bientôt soixante-huit, mais il ne veut plus célébrer son anniversaire comme il le faisait depuis vingt ans – en famille. Il a des amis dans le quartier avec qui il aime aller prendre un verre et parler affaires, et il ne veut pas que ses enfants et petits-enfants viennent chez lui. Au début de ce changement de comportement, ses souhaits concernaient des cadeaux : il voulait ceci ou cela, ou même de l’argent. En général, nous les exaucions, mais ma cousine n’a pas une très bonne situation, donc elle ne peut rarement offrir un cadeau digne de ce nom ou de l’argent, et là il l’a mise dans l’embarras en demandant des choses irréalistes pour elle. Même quand certains invités nous annoncent qu’ils ne viendront pas, Papa tient toujours à ce que nous laissions les petits-enfants à la maison, avec une baby-sitter ou seuls, parce qu’il est âgé, qu’il a mal à la tête et qu’il ne veut pas entendre de bruit. Et le fait qu’il voie à peine ses petits-enfants ne semble pas l’émouvoir. Le rejet des enfants de la part de mon père blesse mon mari. Lui-même n’a plus envie d’y aller, et je trouve inutile d’embaucher quelqu’un juste pour une part de gâteau. Peut-être que c’est une idée bête, mais si mon père cherchait simplement à ne pas nous voir tous et qu’il monte tout cela pour éviter la famille ? S’il n’y a pas d’invités, il laissera maman et s’en ira avec ses copains, et c’est nous qui lui gâchons sa fête.