La vie en suspens
Maman, je peux prendre un bonbon ? Juste un, sil te plaît ! Amélie tourne autour de larmoire, là où Isabelle a caché avec tant de peine les friandises achetées à prix dor.
Non ! Cest pour la table de fête. Si tu manges tout maintenant, il nen restera rien pour le réveillon du Nouvel An.
Amélie gonfle les joues. Quelle différence, franchement, de manger une gourmandise maintenant ou plus tard ? De toute façon, elle na demandé quun seul bonbon ! Pourquoi maman est toujours comme ça ? Si quelque chose est bon, ça doit être gardé pour plus tard ; si quelque chose est beau, cest « pour sortir ». Mais Amélie voudrait tellement mettre sa jolie robe neuve que Papa lui a ramenée de Paris, prendre un bonbon, et aller chez Claire. Étrangement, la mère de Claire ne lui interdit jamais de porter de nouveaux vêtements à lécole. Amélie a entendu dire quelle les coud elle-même à sa fille. Et alors ? Claire est toujours la plus coquette de la classe. Et Amélie continue de mettre cette vieille robe à pois quelle ne supporte plus.
À lépoque, Amélie ignorait les sacrifices que représentaient toutes ces friandises et jolies affaires pour ses parents. Sa mère travaillait à la médiathèque, son père était ingénieur. Depuis son enfance, Amélie entend sans cesse le mot « dénicher ». Cela voulait dire quils allaient enfin avoir quelque chose de neuf, introuvable en boutique. Cest ainsi quelle eut de jolies sandales, et sa mère des bottines nouvelles. Certes, après cet achat, ils ont mangé des pâtes et des pommes de terre pendant presque un mois, mais maman était si heureuse, quelle nosait même pas porter ses bottes au début, se contentant de les admirer. Étrangement, Amélie se souvient encore aujourdhui de chaque éraflure, de chaque talon usé sur ces bottes, même devenue adulte.
Les années passent et tout finit par changer. Dans les magasins parisiens, on trouve de tout. Plus besoin de peiner pour acheter un vêtement ou faire plaisir à son enfant avec une sucrerie. Seul problème : largent. Amélie est alors en troisième quand son père rentre un soir, tout sourire :
On ma pris !
Elle ignore encore ce que cela veut dire, mais la joie de ses parents laisse présager du bonheur. Effectivement. Lentreprise franco-allemande où son père travaille désormais se spécialise dans lélectronique, et ses compétences y sont enfin reconnues. Amélie voit son père changer, lui habituellement si soucieux. Il trouve enfin un sens à son métier, découvre des talents dorganisateur, et sa carrière prend son envol.
La vie sallège. Maman ne passe plus ses soirées à jongler avec le budget familial. Amélie reçoit son premier jean, ses baskets à la mode, et dautres petits bonheurs. Elle renonce à entrer dans un lycée professionnel pour travailler au plus tôt, décide de viser la fac. Les parents soutiennent ce choix. Après deux ans à bachoter, à oublier copines et soirées pour réviser, elle réussit brillamment et obtient sa place en littérature. Tout semble enfin permis, mais Amélie ne s’accorde pas de répit : dabord les études, puis une carrière, le reste viendra après. Et effectivement, elle obtient son master avec mention, un bon poste grâce au réseau de son père, qui, entre-temps, sest étoffé.
Tout semble accompli. Son propre appartement, une voiture, les voyages à létranger. Mais, toujours seule.
Pourtant, cela ne la dérange pas. Amélie na jamais été une fille modèle, les prétendants ne manquent pas. Mais pourquoi sengager ? Tant de choses à entreprendre pendant quon est jeune. Les enfants, ça attend.
Cest à trente-cinq ans quelle commence une vraie relation, avec Victor, collègue de bureau. Plusieurs années ils travaillent dans des pièces voisines, sans vraiment se rapprocher. Elle nimagine pas plaire à Victor, cet homme charmant, intelligent, tout ce quelle chérit. On lappelle la Reine des Glaces au bureau. Mais un soir de pot, Amélie pose, légèrement éméchée, sa tête sur lépaule de Victor en dansant.
Épouse-moi. Nous sommes tous deux épanouis, mais lâge avance. Cest le moment de penser à fonder une famille. Je taime, Amélie.
Elle en rit doucement :
Victor, quelle folie ! Nous avons tout notre temps !
Mais le lendemain matin, les yeux plongés dans ceux de Victor, elle sentend lui répondre, contre toute attente :
Daccord
Le mariage est somptueux, Isabelle, sa mère, pleure de joie en serrant sa première petite-fille. Les années passent, et Amélie comprend peu à peu que tous ses succès pèsent bien peu face à ce quelle a enfin connu ce bonheur tant repoussé.
Cest fini Mon avenir, maman, cest terminé Amélie lit les résultats de ses analyses, incapable de pleurer. Pourquoi ai-je été aussi stupide ?
Calme-toi, mon cœur. Ce nest quune seule clinique. La médecine progresse, tout peut encore changer.
Mais quand ? Amélie jette les papiers sur le sol du salon.
Tout ici reste fidèle à ses souvenirs denfance. Les parents refusent encore quelle paie quoi que ce soit pour les travaux ou le mobilier, même si son père, à la santé fragile, ne peut plus travailler, et quIsabelle ne sort plus, de peur de le laisser seul. Amélie agit souvent contre leur gré : le frigo se remplit de bons produits, la vieille armoire a été restaurée. Vintage, soit. Les travaux de peinture refaits il y a dix ans mériteraient une nouvelle couche, pense-t-elle, le regard perdu sur le mur, alors que sa vie seffondre.
Tu comprends, maman ? Cest précisément le temps qui me manque
Elles restent là, toutes les deux, longtemps, jusquà ce que tombent les ombres du soir, sans répondre au téléphone. Amélie alterne entre sanglots et accalmies, refusant de parler davantage. Enfin, elle murmure :
Merci, maman
Pour quoi, ma chérie ?
Dêtre là, simplement. À qui dautre pourrais-je confier ce poids ? Qui dautre a encore besoin de moi ?
Quest-ce que tu racontes ! Isabelle la prend dans ses bras. Tu comptes pour moi, pour Papa, pour Victor !
Victor, cest fini.
Pourquoi, Amélie ?
Parce que cest mon problème, pas le sien. Lui, il a encore du temps. Des enfants, peut-être.
Amélie se lève, enlace brièvement sa mère et rentre chez elle.
Ne tinquiète pas, maman, je ne me laisserai pas abattre. lançant un baiser, elle quitte lappartement, tandis quIsabelle seffondre, épuisée, sur une chaise.
Amélie na pas envie de rentrer, bifurque vers les quais de la Seine. À cette saison, il ny a que quelques promeneurs et couples emmitouflés pressés par le vent automnal. En voyant ce couple, Amélie fond soudain en larmes. Elle avait pourtant rêvé dun amour durable, de tout partager. Mais tout ça sest envolé Elle comprend alors quelle a toujours aimé Victor, mais la nié, repoussant lessentiel à plus tard, comme tout dans sa vie. Mais il est trop tard. Quand on aime, il faut penser à lautre, pas à soi.
En fixant la Seine froide et lointaine, Amélie se souvient des balades en famille, du cornet de glace du dimanche, petit plaisir quon achetait toujours, quelle que soit la météo. Jamais elle nen est tombée malade. Elle ne connaîtra jamais ces moments avec ses propres enfants.
Amélie secoue la tête. Assez ! Pleurer ne changera rien. Il faut continuer, chercher une raison de vivre. Tous ses succès, sa carrière, plus rien na dimportance. Reste à trouver une autre voie laquelle ? La seule chose urgente à régler, cest Victor. Son temps à lui ne lui appartient plus.
En sapprochant de sa voiture, elle ralentit : un groupe dadolescents la contourne, elle se raidit ; mais étrangement, la peur a déserté, remplacée par une indifférence nouvelle.
Il se passe quoi ici ?
Les garçons, seize ans à tout casser, se retournent.
Cest votre voiture ?
Oui.
Sous le capot ! Il faut ouvrir ! Un chaton sy est faufilé, il risque de se blesser.
Interloquée, Amélie ouvre la portière, puis le capot.
Oh là là ! sexclame-t-elle en voyant lun deux extraire un petit chat noir de jais, bien sauvage.
Il mord, le chenapan ! rit le jeune, tendant avec assurance le chaton à Amélie. Tenez !
Moi ? Je nai jamais eu de chat !
Vous verrez bien. Lessentiel, cest de bien le nourrir.
Ils rient, sen vont, mais Amélie les rappelle :
Attendez ! fouillant son manteau, elle leur donne un billet de dix euros. On nabandonne pas une bête, ma mère disait toujours.
Merci, madame !
Installée dans sa voiture, elle examine le chaton, qui sinstalle tout naturellement sur ses genoux, pétrissant son manteau beige de ses pattes sales et ronronnant à tue-tête.
Voilà, moi, vieille fille à chat, tout pour plaire ironise-t-elle, attachant sa ceinture. On rentre !
Elle repousse le moment dappeler Victor au lendemain, et passe la soirée à laver le chaton.
Mais où as-tu attrapé toutes ces puces ? Mon pauvre ! Quelle idée jai eue de me lancer là-dedans ?
Victor, debout à côté, un essuie prêt :
Cest étrange
Quoi donc ?
En général, les chats ont peur de leau, mais lui ne bronche pas.
Il ronronne en plus. Tas pas limpression dentendre son moteur, là, sous mes mains ?
Elle enveloppe le chat mouillé dans une serviette.
Allez ! À table !
Quand, repu, le chaton sinstalle contre Amélie sur le canapé, Victor finit par demander :
Alors, quoi de neuf ?
Elle inspire profondément. Mieux vaudrait attendre, mais à quoi bon ?
On va divorcer, Victor.
Quelle drôle didée, ça ta pris comment ?
Parce que je ne pourrai pas avoir denfants. Cest ma faute, et toi tu peux encore trouver quelquun, en devenir père.
Victor la regarde comme sil la découvrait.
Donc, cest réglé pour toi ? Je ne suis quun automate ? Changer de femme à volonté ? Franchement Amélie, tu ne comprends pas que je taime, et que les enfants ne sont pas essentiels ? Ce qui compte cest toi, pas une image dépouse idéale. Mais toi, tu as déjà décidé, pas vrai ?
Il prend le chaton à moitié endormi et sen va.
Je dors au bureau ce soir. Bonne nuit.
Amélie ne répond pas. Quand Victor sort de la pièce, elle sanglote doucement, rongée par le doute. Aujourdhui il dit ça, mais dans quelques années ?
Elle refait mentalement toute leur histoire, se persuadant davoir raison. La générosité dun moment peut finir en regrets, et Victor ne lavouerait jamais, tant il est bon.
Elle finit par sendormir à laube, recroquevillée sur le fauteuil du salon. Elle ne remarque pas Victor se lever, nourrir le chat, puis partir. Elle se réveille à midi, emmitouflée dans un plaid. Sur la table, un mot : « Rentrerai ce soir. Même pas en rêve tu tenfuis. Je taime ».
Le chaton la fixe de ses grands yeux verts.
Quoi ? dit Amélie en se levant péniblement. Un café, ça te dit ?
Pour la première fois depuis des jours, elle sourit en voyant le chat la devancer vers la cuisine.
Rapide, ladaptation
Préparant son café, elle constate quelle se sent plus légère quhier. Est-ce la note de Victor, le temps qui fait son œuvre ? Impossible à dire, mais cest là.
Elle appelle le bureau, prend une journée, sinscrit pour une coupe et un soin des mains et sort.
La ville, noyée sous la pluie, semble sur le point de couler. Oubliant son parapluie, Amélie est trempée avant de démarrer. Mais il faut agir : rester là à ruminer, ça suffit.
En salon de coiffure, le temps que son tour arrive, elle feuillette un magazine. De la pub, des articles sur maternité et enfance Elle sourit amèrement : comment a-t-elle choisi celui-là ? Sur une page, elle tombe sur le portrait dun petit garçon aux yeux verts, et sent un coup au cœur. Ce visage, elle a limpression de le connaître. Elle lit le texte, annoté au bas de la photo.
Quand la coiffeuse lappelle, Amélie a disparu, ainsi que le magazine absent du coin lecture.
Victor, surpris de voir sa femme débouler dans son bureau, ne dit rien.
Regarde ! Amélie lui tend le magazine, indiquant la photo.
Cest qui ?
Je ne sais pas, Victor. Il ny a quun prénom et un âge. Mais observe bien !
Avec énergie, elle lentraîne devant le mur-miroir, pose le magazine en face de son visage.
Tu ne vois pas ? Cest flagrant !
Victor compare, lève les yeux, tressaille. Son propre reflet est presque le double de ce petit garçon, trente ans plus tard.
Cest fou
Jamais je nai cru aux miracles. Mais je ne veux plus rien repousser à « plus tard » !
Ils adoptent Paul, après six mois dattente. Deux ans plus tard, Amélie découvre dans un magazine la photo dune fillette, qui devient leur fille. Marine a tout juste un an et demi, elle naura jamais connu dautre maman. Amélie est tout pour elle. Cinq ans passent encore, et le jour où elle pense à la ménopause arrive une surprise. Bouche bée, elle lance à la gynéco :
Vous plaisantez ? Impossible !
Julie naît à terme, et vient agrandir leur famille.
Isabelle a pu voir sa petite-fille. Elle séteint lannée suivante. Avant de mourir, elle donne tout son temps à profiter de ses petits-enfants.
Vous êtes ma joie Vous êtes ma vie
En rangeant lappartement parental, préparant le déménagement de son père, Amélie trouve une boîte en haut du placard. En louvrant, elle seffondre en larmes, effrayant les enfants.
Maman, quest-ce qui se passe ? Paul accourt, inquiet.
Amélie sort les vieilles bottines, les serre contre elle et pleure vraiment pour la première fois. Pas à lenterrement, mais maintenant.
Pourquoi tu pleures ? Marine saccroupit devant Amélie et la serre. Julie suit, puis Victor, qui calme la petite troupe :
Silence, quest-ce quil y a ?
Les filles se taisent, tout le monde fixe Amélie. Ça va aller.
Victor Elle les avait gardées Tant dannées
Dans le placard, soigneusement pliée, toute sa «dot» refusée le jour du mariage draps, torchons, linge, entre des sachets de lavande. Il y a même la parure jamais utilisée, dentelles jaunies et broderies.
Victor Comment se fait-il que des choses restent quand les gens sont partis Pourquoi attendons-nous toujours un « bon moment » qui ne vient jamais ? On remet tout à plus tard, cest absurde et injuste !
Victor lenlace, sans rien dire.
Julie enroule ses petits bras autour de la jambe de sa mère, lève sur elle ses yeux verts :
Maman !
Amélie hésite, ny croit pas Victor hoche la tête, elle sagenouille.
Tu redis ?
Maman ! Julie se jette dans ses bras.
Paul et Marine applaudissent.
Ça y est, elle a dit « maman » ! Paul fait un clin dœil à Victor.
Ça veut dire quon va au zoo ?
Quand ça ? Marine trépigne. Ce week-end ?
Pourquoi attendre ? Amélie embrasse Marine et lui frotte le nez. Il ne faut pas remettre à demain ce quon peut vivre aujourdhui. On y va !
Elle jette un œil à tout le linge étalé au sol. Ça, on peut le remettre à plus tard. Cette fois, elle le sait.
Au volant, elle écoute ses enfants ricaner à larrière et pense quelle ne sait pas comment rendre ses enfants parfaitement heureux sans doute, personne ne le sait mais elle espère au moins leur transmettre une chose : il ne faut pas remettre sa vie à plus tard. Ce fameux « plus tard » est capricieux et peut disparaître. Quand tu crois quil est là, tout change
Et la glace ?
Maintenant ? Paul sétonne. On na même pas déjeuné, maman !
On aura le temps. Alors ?
Oui ! Les enfants applaudissent, Victor sourit.
Vraiment, vous nous gâtez, chère madame.
Comment faire autrement, cher monsieur ? Quand, sinon maintenant ?







