Trois nouvelles clés
Mais quest-ce que tu as lair pâle ! Ou cest encore ton histoire de régime ? La voix de ma belle-mère résonna dans lentrée, sans même un bonjour, bien à la française.
Je me trouvais devant les plaques, dans une vieille robe de chambre, à remuer mes flocons davoine. Je savourais rien que lidée que ce samedi était enfin à MOI. À moi seule. De huit heures du matin à tard le soir, pensez donc ! Gérard était parti à la pêche avec François de limmeuble dà côté, il rentrait pour le dîner. Javais fait mentalement mon planning petit-déjeuner en paix, promenade le long de la Seine, puis bouquin sur le canapé, sans la moindre urgence. Un samedi véritablement rare, une perle, un alignement planétaire.
Enfin ça, cétait avant.
Je me retourne. Madame Paulette Dubois sinvite jusquà la cuisine, déjà en train dôter son manteau, quelle balance élégamment sur le dossier de la chaise sans même regarder. Verdict : manteau par terre. Ni vu, ni connu.
Bonjour, Madame Dubois, je dis. Calmement. Lexpérience, sept ans de belle-famille, fait que même une poêle sur la tête ne marracherait ni haussement de ton, ni fausse politesse.
Ah, bonjour, bonjour. Et Gérard ?
À la pêche.
Et là, elle sarrête net, comme si je venais de lui annoncer quil était parti gravir lEverest en charentaises.
À la pêche ? Mais il ne ma rien dit !
Sans doute un oubli, je réplique. Retour à mes flocons.
La casserole bruisse, je baisse le feu. Il fait gris, octobre fait la gueule par la fenêtre, mais pas un pet de vent, et allez, je me disais il y a trente minutes : je sors maérer, ça va sentir la feuille morte, quoi. Maintenant, mon samedi vient de filer à tire-daile, comme un pigeon sur un balcon parisien.
Madame Dubois ramasse son manteau du sol, le suspend à lentrée et sassied. Elle sort de son sac un grand sachet plastique.
Jai fait des chaussons au chou. Gérard adore ça, lui.
Merci.
Allez, goûte, et ne fais pas déjà ta petite moue.
Je ne mouche pas. Je me tiens dos à elle, je remplis un bol. Extérieurement, zen, rien ne transpire. À lintérieur, sous les côtes, compressé comme un ressort de boîte à musique.
Viens tasseoir, prends au moins un petit déjeuner avec moi, insiste-t-elle. La politesse, chez moi, cest un réflexe, comme respirer.
Jai déjà mangé. Seulement un thé.
Je mets la bouilloire. Je massois en face delle, mon bol de flocons, elle inspecte le contenu. Inspection façon douanière.
Cest ça, ton petit-déj ? Des flocons à leau ?
Au lait.
Cest pas mieux. Gérard, au moins, il a mangé des œufs ?
Aucune idée, il est parti à six heures, je dormais.
Elle secoue la tête. Ce petit geste, je le connais jusquà sa signature : voilà une femme qui dort alors que son mari part le ventre creux. Indécent !
Le pigeon du coin de la fenêtre piétine, picore le vide. Il a sa vie. Je la lui envie.
Tu devrais changer ces rideaux, regarde-moi ça, ils sont tout ternes, lance Paulette Dubois, inspectant la cuisine.
Je les aime bien.
Tu les aimes… Mais Gérard disait vouloir les changer aussi.
Jamais Gérard na parlé rideaux. Du moins pas devant moi. Après, Dieu seul sait ce qui se dit entre mère et fils dans des apartés que je nentendrai jamais.
La bouilloire siffle. Je sers le thé, pose tasse, sucrier, petite cuillère.
Merci, me dit-elle, puis, tout en remuant, lance : Tu pourrais appeler Gérard, pour dire que je suis là.
Il na pas de réseau, là où il pêche.
Pas de réseau ? Cest quoi ces coins paumés ?!
Cest lui qui le dit.
Là-dessus, elle soupire, boit une gorgée, puis tapote son sachet.
Passe-moi un plat, je vais présenter les chaussons dignement.
Je tends un plat, elle aligne les chaussons comme des soldats. Ils larges, dorés, sentent le chou chaud et la simplicité du foyer. Dans dautres circonstances, jen aurais peut-être chipé un.
Là, je regarde.
Dis-moi, commence-t-elle, saffaire toujours à ses chaussons, est-ce que vous vous parlez, tous les deux ?
On se parle, oui.
Parce quil mappelle, lui. Il me raconte. Toi, tu dis jamais rien.
Il raconte quoi ?
Brief arrêt, elle ajuste un chausson.
Des petits trucs. Quil est fatigué, quà la maison, cest pas la joie.
Je repose ma cuillère.
Pas la joie, je répète doucement, juste à titre de refrain.
Bah oui, tu comprends bien Il y a une sorte de tension. Moi, je la sens !
Vous la sentez alors que vous venez une fois toutes les deux semaines, remarque-je sans colère.
Je suis sa mère, moi. Je ressens.
Je me lève, pose mon bol dans lévier. Je regarde dehors : un monsieur promène un petit chien roux, le chien batifole vers un buisson, lhomme suit, mains dans les poches. Tableaux paisible, comme dans une toile de Monet.
Irène ! appelle madame Dubois.
Oui ?
Tu me fais la tête ?
Je me retourne. Son air que je déchiffre en un coup dœil : pas du remords, non, juste lattente que je dise “Mais non, voyons, tout va bien”. Pour pouvoir continuer.
Non, je ne vous fais pas la tête.
Satisfaite, elle boit son thé.
Eh bien, tout va bien. Je veux juste que tout soit normal entre vous, tu comprends ?
Je comprends.
Quarante-huit ans au compteur, Gérard cinquante ans, sa mère soixante-treize, sept ans de mariage, et second round pour nous deux. Javais cru que les seconds mariages impliquaient plus de sagesse, plus de dialogue. On devient prudent avec lâge ? Tu parles
Paulette finit son thé et se lève.
Allez, montre-moi ton frigo.
Pourquoi ?
Déjà partie vers le dit-frigo.
Pour voir quoi préparer pour Gérard ce soir. Il va rentrer affamé, cest connu, la pêche, ça creuse.
Paulette
Quoi ?
Je reste silencieuse, puis je lâche :
Je vais moccuper du dîner, merci.
Elle sarrête, main sur la poignée, me regarde, vaguement surprise.
Irène, cest pour te donner un coup de main !
Je sais. Mais je gère.
Tu dis toujours ça. Mais Gérard a maigri, je le vois bien.
Il choisit ce quil mange, Gérard.
Cest un homme, pas un chef. Sil vivait seul, il mangerait du surgelé.
Il ne vit pas seul.
On se regarde. Deux mètres de lino carreaux beige entre nous, lino choisi ensemble, avant le mariage ; je choisissais, il acquiesçait. Paulette, elle, dirait que ce lino est fichu, quil faudrait tout refaire.
Comme tu veux, finit-elle par dire. Elle rassemble son sac et, pendant que je crois quelle va partir, relâche la pression dans mon estomac.
Je vais vous attendre, je patiente là, pour Gérard.
Ressort.
Il ne rentre quà la nuit.
Je ne suis pas pressée.
Elle sort son tricot, une pelote, des aiguilles en métal. Elle sassoit, comme quelquun qui sinstalle dans son salon.
Je la regarde, ses aiguilles tapantes, la laine entortillée, le manteau de nouveau sur la chaise. Et je sors, ma tasse à la main, pour le salon.
Je maffale sur le canapé, jambes sous moi, je fixe un petit tableau une rivière, une prairie, un vieux saule acheté sur un marché il y a trois ans. Le seul truc zen de lappart.
Les aiguilles tapotent, jattrape mon téléphone, écris à ma copine Amélie : “Elle est revenue.” Amélie répond en une minute : “Sans prévenir ?” “Elle a les clés” Amélie envoie un smiley yeux fermés : “Irène, combien de temps tu vas tenir ? Tu vas finir par lui en parler franchement ?”
Je laisse le téléphone.
Je lui en ai parlé, ce nest pas comme si je rageais dans mon coin. Premier round, deux ans après la noce : “Gérard, ta mère vient quand elle veut sans prévenir”, lui : “Cest maman, elle a ses habitudes.” Moi : “Cest notre appartement.” Lui : “Ça ne dérange pas. Quelle passe.” Moi : “Mais faut prévenir !” Lui : “Tu exagères.”
Deuxième round, elle a déplacé toutes mes épices “Cest plus pratique comme ça”. Cétait MON étagère, MES épices, javais compris le vrai problème.
Gérard : “Bah, remets-les comme tu veux.” Moi : “Ça nest pas la question.” Lui : “Alors quoi ?” Je ne sais plus expliquer, où je nai plus envie, ou je suis fatiguée dessayer.
Troisième acte, elle vient nettoyer tout lappart’ pendant mon absence. On pourrait croire quon ne peut pas être vexée : qui se plaint dun logement propre ? Mais si, jai été vexée. Cela voulait dire, ses clés la font reine et moi, intruse, elle entre même dans la chambre, voit mes affaires, mes livres, mes pantoufles… Peut-être juge.
Gérard : “Elle voulait aider.” Moi : “Oui, mais elle entre en mon absence.” Lui : “Cest mon appart.” Moi : “Jy vis aussi.” Lui : “Je ne comprends pas ce que tu veux.”
Voilà. Je me rappelle cette phrase : “Je ne comprends pas ce que tu veux.” Sept ans après.
Je lentends se lever, ouvrir leau, préparer quelque chose, ouvrir le frigo, fouiller. Jy vais.
Elle coupe un oignon sur la planche.
Quest-ce que vous faites ?
Un pot-au-feu. Gérard aime ça.
Paulette, je vous ai demandé de ne pas toucher au frigo.
Mais cest un pot-au-feu ! Cest gentil.
Je décide de ce qui se fait dans ma cuisine.
Elle me regarde, pose le couteau, lentement.
Dans ta cuisine ?
Oui.
Ben ça alors bien Elle reprend le couteau, découpe. Comme si de rien.
Je prends la planche, oignon inachevé posé.
Sil vous plaît, arrêtez.
On se tient tout près. Je vois les rides, la bouche pincée, le regard piquant.
Tu minterdis de cuisiner ?
Je vous demande de respecter mon espace.
Quel espace ! Eh ben, tu regardes trop la télé, tu sors des mots nouveaux…
Je méloigne. La fenêtre maspire. Le pigeon a disparu, le monsieur au chien aussi. La cour est vide, mouillée, feuilles mortes qui traînent.
Irène, me dit-elle, plus douce. Ne ténerve pas, cest juste pour vous aider.
Je sais.
Gérard sétiole sans repas maison, et toi tu bosses, pas vrai ?
Je trouve le temps.
Bon, alors je donne un coup de main.
Elle recommence à couper, tout ce quelle veut entendre, elle entend.
Je quitte la cuisine, je vais dans la chambre, ferme. Jentends la cocotte, puis la cuillère tapoter. Elle cuisine son pot-au-feu.
Jouvre un livre, lis un paragraphe en boucle, rien ne rentre. Jappelle Amélie.
Elle fait un pot-au-feu dans ma cuisine.
Dans TA cuisine…
Exact.
Irène, aujourdhui ! Quand il rentre, tu lui parles, pour de bon. Pas demain. Pas plus tard.
Je lai déjà fait.
Non, tas laissé entendre. Cest différent.
Je me tais. Amélie a raison : vingt ans damitié, elle me connaît. Elle ma dit déjà, il y a trois ans : “Faut le dire, direct !” Mais aller droit, cest effrayant. Pas peur de Gérard, peur du changement, de la dispute. Lui, cest le champion du “surtout pas de conflit”, la méthode de lautruche appliquée à la famille.
Je vais parler, je promets.
Tu appelles après, hein.
Je range le téléphone, reste allongée, le parfum du pot-au-feu me chatouille. Cest bon, en vérité. Dans une autre vie, jen aurais raffolé.
Je réfléchis. Mes quarante-huit ans, le poste de comptable chez Boucher&Fils, cinq jours sur sept à préparer les fiches de paie, et toujours le temps de faire à dîner. Ma vie à moi, mes samedi rêvés, mes rituels, les épices qui ne bougent pas toutes seules… Personne ne ma demandé si je voulais des menus imposés.
Au plafond, une fissure fine que je connais par cœur.
Deux heures passent. Je sors, croise la salle de bain, me coiffe, me rafraîchis, je me regarde. Un visage banal, des yeux ronds, pas pâle en fait.
Paulette a dressé la table. Trois assiettes, trois cuillères, pain, chaussons au chou.
Viens, cest prêt !
Merci, je déjeune plus tard.
Mais ça va être froid !
Je réchaufferai.
Elle me fusille du regard, toute la blessure dune grande tragédienne, version XIIe arrondissement.
Mais… enfin, Irène, quest-ce qui va pas ?
Rien.
Non, tu fais la tête, tu restes dans ta chambre, tu mignores ! Quai-je fait pour mériter ça ?
Je sors une bouteille deau du frigo, remplis mon verre.
Madame Dubois… On va parler franchement.
Faisons.
Vous venez toujours sans prévenir. Parce que vous avez les clés. Je vis avec lidée quen rentrant, je vous trouverai peut-être déjà là. Ou que vous laurez déjà été.
Et alors ? Je fais partie de la famille !
Pour Gérard, oui. Mais pour moi, vous êtes ma belle-mère. Ce nest pas pareil.
Elle se cambre, presque outragée.
Ben alors, on est famille ou on lest pas ?
Une famille, ça prévient, ça demande si ça arrange.
Quoi, maintenant je dois demander la permission à ma belle-fille ?
Voilà, le mot est lâché : permission. comme si cétait une humiliation de prévenir.
Téléphoner pour dire : Bonjour Irène, je voudrais venir samedi, ça te va ? Cest juste de la politesse.
Je viens voir MON fils ! Même sil nest pas là, tu ES là.
Précisément. Jy vis aussi. Je veux être prévenue.
Paulette se lève, range doucement sa vaisselle, son manteau, mains tremblantes démotion, pas de faiblesse, de lorgueil blessé.
Bon, eh bien. Soit.
Je ne veux pas de conflit.
Jentends.
Je veux quon puisse sentendre normalement.
Normal, cest prévenir…
Oui.
Elle ferme son manteau, attrape son sachet de chaussons.
Le pot-au-feu est sur la gazinière. Fais ce que tu veux du reste.
Elle sort. Doucement. Pas de porte qui claque. Presque pire comme ambiance.
Je reste dans la cuisine. Oui, le pot-au-feu mijote dans la cocotte quelle a extirpée des méandres du placard sous les poêles. Cette cocotte, elle sait où elle est… même moi, je devais fouiller.
Je me sers un bol, mange en silence. Cest bon, vraiment. Je lave la vaisselle, protège les chaussons des miasmes de lair sec. Jécris à Amélie : “Jai parlé.” “Et ?” “Elle est partie vexée.” “Elle a le droit. Tu as bien fait.”
Jéteins lécran du téléphone, réfléchis que Gérard rentrera, voir la cocotte, les chaussons… Je devrai expliquer. Que ça prendra des heures, quil appellera sa mère dès le seuil franchi, avant dôter ses chaussures. Le dialogue sera tout écrit davance : Pourquoi tu fais ça ? Elle voulait aider. Oui, jentends. Alors, quoi ?
Je prends mon bouquin sur le canapé, cette fois-ci, jarrive à lire. Le silence aide.
Gérard rentre vers sept heures. Jentends le bruit des clés, la porte qui claque, la caisse de pêche, sa voix dans la cuisine.
Oh, du pot-au-feu ! Maman est passée ?
Je le rejoins.
Oui. Je réchauffe.
Déjà en train dôter son blouson, il voit les chaussons.
Oh, au chou ! Tas goûté ?
Oui.
Bons ?
Bons.
Il mange, je bois du thé, il raconte la pêche, François a attrapé un beau sandre, lui rien, mais lair était pur, blablabla, vrai bonheur. Jécoute, jacquiesce, jattends.
Elle était froissée, maman ? entre deux bouchées.
Un peu.
Tu lui as parlé ?
Oui. Gérard, il faut quon parle.
Pause. La tête se ferme direct, il croise les bras.
À propos de quoi ?
Les clés.
Silence.
Irène…
Gérard. Je te demande de reprendre celles de ta mère.
Cest ma mère.
Justement. Elle doit prévenir avant de passer. Cest la norme, cest le respect de notre couple.
Elle vient nous voir.
Sauf quelle vient quand elle veut, réarrange mes affaires, cuisine ce que je nai pas demandé.
Elle voulait bien faire.
Gérard. Je marque une pause. Pour une fois, écoutemoi, pas ta mère : je ne me sens pas chez moi. Je redoute sa visite. Ce nest pas normal.
Il soupire, savachit.
Tu exagères.
Je ferme les yeux. Répète :
Tu dis toujours ça.
Parce que tu exagères, toujours. Maman aide, et toi…
Et moi quoi ?
Tu fais une montagne.
Gérard, elle débarque, change ma cuisine, mes petits coins. Cest un système.
Un système Dis, tu veux quoi ? Que je lui dise de ne plus venir ?
Quelle prévienne.
Elle est âgée, elle comprend pas
Soixante-treize ans, pas cent. Elle sait téléphoner.
Tu veux que je reprenne les clés.
Je demande, pas jexige.
Il se lève, va boire un verre deau. Regarde dehors. Long silence.
Irène Elle na que moi, tu comprends ? Depuis que Papa est parti
Je comprends.
Les clés, cest sa sécurité, y a que moi.
Gérard, la solitude, ça se gère autrement. On peut appeler, venir sur invitation. Les clés, cest du contrôle.
“Contrôle”, carrément ? Cest NOTRE appartement.
Le nôtre, pas le sien.
Cest MON appartement.
Voilà. La carte gagnante. Quand il ne reste rien dautre comme argument.
Oui, murmuré-je. Cest ça.
Silence.
Je ne lui reprendrai pas.
Très bien.
Cest tout ?
Oui, ça me renseigne.
Ne sois pas froide, Irène.
Je comprends.
Quoi, exactement ?
Je prends ma tasse.
Ton choix est clair.
Je nai rien choisi. Je veux juste protéger maman.
Et me vexer, cest accessoire ?
Personne ne te vexe.
Gérard Tes-tu déjà demandé comment je le vis, dêtre dans un appart où nimporte qui peut entrer ? Non, parce que ça tarrange pas la réponse.
Je quitte la cuisine. Lui, ne suit pas.
Installée sur le canapé, jentends son pas, puis lappel : “Maman, tinquiète pas Irène est comme ça Tu sais bien Viens quand tu veux”
Forcément, viens, ma porte est à toi.
Jécoute, sans colère. Juste du silence à lintérieur, comme une pièce obscure.
Il entre.
Irène.
Oui ?
On peut éviter le froid ici ?
Lequel ?
Il sassoit. Je ne bouge pas. Je regarde mes mains.
Tu las rassurée, hein ?
Oui.
Elle est peinée ?
Un peu.
Je comprends.
Irène, je comprends ton malaise, vraiment, mais tu pourrais faire preuve de… douceur ?
Douceur.
Elle est âgée, seule, elle sinquiète.
Gérard, jai accepté tout, tout, tout. Pendant six ans, jai compris, toléré, encaissé, je me suis dit : ça ira mieux. Mais rien na changé. Rien. Tu continues de lui dire “Viens quand tu veux.”
Il retire sa main.
Tu refuses de faire un effort.
Jai assez avancé seule.
Alors quoi ? On divorce ?
Ce mot, il le prononce comme ils le font en Touraine, lair de sexcuser davoir mis du sel au lieu de sucre. Que je dise “non, ce serait ridicule”.
Je ne réponds rien.
Je demande, Irène…
Jai entendu.
Alors ?
Je répondrai pas à une question posée comme une menace.
Nexagère pas.
Tu veux que je dise non, comme ça on arrête den parler et on continue.
Il se lève, va à la fenêtre.
Tu compliques tout.
Peut-être.
À cause de clés
Ce nest pas que les clés. Cest tout ce quelles représentent. Mais tu refuses de lentendre.
Je te parle.
Non, en fait. Tu expliques pourquoi je devrais me taire.
Encore un silence.
Je ne sais pas ce que tu attends de moi.
Après sept ans la même phrase.
Je prends mon portefeuille, mes clés, enfile mon manteau.
Où tu vas ?
Prendre lair.
Irène !
Jai besoin de respirer.
Je descends, odeur des dîners de limmeuble, je sors.
La nuit est tombée, les feuilles sont noires, les lampadaires allumés. Je fil vers le parc à deux rues, je marche et je pense. Pas à Gérard, ni à Paulette, mais à moi. Moi, fatiguée davoir plus envie dêtre dehors que chez moi. Sentiment nouveau. Avant, je voulais fuir la scène, éviter la dispute, mais rentrer, oui. Chez moi, toujours.
Là, non.
Je marrête près dun banc (trempé : la loose), alors je reste debout. Les arbres, calmes, font la nuit. Ils sen fichent, eux.
Message à Amélie : “Il a dit à sa mère : viens quand tu veux.”
Appel instantané.
Raconte.
Je raconte. Version express. Amélie écoute, finie par dire :
Je te le dis sans détour, tu vas râler : cest SON appart’, tu restes linvitée. Bonne pâte, acceptée, mais invitée.
Jai compris.
Je pense pas. Sinon, ça ferait longtemps que tu aurais agi. Il lui reprendra jamais les clés. Les clés, cest pas maman, cest sa propriété. Si ça pète, toi, tas… rien.
Silence.
Et sinon ?
Je ne sais pas. Je réfléchis.
Prends le temps.
Je repars, flâne, passe devant un magasin de bricolage encore ouvert. Jy entre, ça sent la clef et la boîte à outils. Un rayon plein de cadenas, serrures, cylindres Jen prends un bon, trois clés, quand même regarde le prix.
Je reste là, trois minutes. Le vendeur scrolle son téléphone, pas pressé.
Je choisis, jachète.
De retour, Gérard devant la télé. Il me jette :
Tas acheté quoi ?
De petits trucs…
Il hoche la tête, se sert un thé, regarde dehors.
Irène jai pensé, pendant ta balade.
Alors ?
Je comprends ton malaise. Mais maman changera pas. Tu acceptes, ou
Accepter ?
Elle vient, elle cuisine, au moins, potaufeu, chaussons, non ? (petit sourire).
Gérard, je naccepterai pas.
Le sourire sévapore.
Alors, je vois pas quoi dire.
Ce nest pas parler quil faut. Cest agir.
Quoi ?
Parler à ta mère franchement. Annoncer des règles. Plus de domicile ouvert H24.
Elle va pleurer.
Tu entends ce que tu dis ? Parce quelle est vieille, tout permis ?
Non, je veux dire…
Alors, quoi ?
Il repose sa tasse. Long regard.
Si tu te sens si mal, tes sûre dêtre à ta place ici ?
Tes en train de me dire de partir ?
Je te dis de réfléchir.
Bien.
Je prends mon thé, file dans la chambre. Allongée. Télé qui bourdonne, Gérard va se coucher, vite fait.
Tu dors ?
Non.
Tu fais la tête ?
Je réfléchis.
À quoi ?
À ce que tu as dit.
Soupir côté Gérard, sendort vite comme toujours.
Le matin, il part à huit heures, reprend François au passage, file à la campagne. “Je rentre ce soir.” Je hoche la tête.
Café avalé, je regarde le sachet du magasin de bricolage. Je le pose sur la table, le dévisage.
Je texte le voisin du dessous, monsieur Lefèvre il bricole : “Vous avez un moment aujourdhui ? Jaimerais changer la serrure.” “Dans deux heures, ça vous va ? Matériel ?” “Cest bon, tout est là.”
Il passe à midi. Grand, sec, la caisse à outils criblée dautocollants syndicaux.
Bonjour, Irène. Montrez.
Voilà.
Plutôt solide, bon choix ! (regard technique du bricoleur averti). En une demi-heure, cest posé.
Je laisse faire. Il fredonne, démonte, visse, grommelle. Pendant ce temps, je bois mon thé et pense : je change la serrure dun appartement qui nest pas à moi. Trois nouvelles clés. Personne dautre à doter.
Cest fini ! Trois clés, la serrurie est au poil. Testez !
Jessaie : fluide, impeccable.
Parfait, je dis.
Lancien jeu, je le jette ?
Oui.
Il range, je paie, il salue. Serrure neuve. Je reste à lentrée… Trois clés.
Jappelle Amélie.
Serrure changée.
Il est au courant ?
Non.
Il rentre quand ?
Ce soir.
Irène Tu réalises ? Cest pas des clés, là. Cest un vrai geste.
Je sais.
Tes sûre ?
Ce que je veux, cest quon entre chez moi sur invitation seulement.
Cest chez lui.
Je sais. Je réfléchis au reste.
Silence, puis :
Donc tu penses au divorce ?
Oui.
Prends contact avec Margaux, lavocate de ma cousine : je tenvoie son numéro.
Je note.
Amélie. Bizarrement, jai pas peur. Cest étrange, non ?
Non. Cest que tu avais mûri ta décision depuis longtemps.
Peut-être. Je suis là, chez lui, chez moi, chez nous, les trois à la fois, et jai trois clés neuves.
Vers six heures, Gérard rentre. Bruit des clés, rien ne vient.
Insiste. Encore. Puis sonne.
Jattends quelques secondes.
Irène ? La serrure marche plus ?
Jai changé la serrure.
Silence. Un silence comme seul le lino parisien sait en produire.
Comment ça ?
Jai changé, Gérard.
Ouvre !
Jouvre. Il entre, caisse de pêche en main, lair de tomber de létang.
Tu as changé la serrure.
Oui.
Dans mon appartement.
Oui.
Pourquoi ?
Je recule. Il passe, pose ses affaires.
Tu veux expliquer ?
Plus de visite sans prévenir. Plus de portes ouvertes.
CEST mon appartement.
Cest ce que tu mas dit hier.
Irène, tu réalises ce que tu fais ? Jaurais pu défendre mon droit de propriété.
Vas-y.
Les clés de maman ne servent plus…
Non.
Tu ten fiches ?
Jy ai pensé.
Il sassied, comme si ses jambes piquaient du nez.
Tes sérieuse ?
Tout à fait.
Tu veux divorcer !
Ce nest plus une question, cest comme une révélation.
Oui.
À cause des clés.
Pas les clés. Sept ans de conversations. Toujours le choix de maman, jamais le mien. Lacceptation, le compromis, et puis, ce que tu mas dit hier, que je devrais peut-être partir. Jai réfléchi. Tu as raison, mais pas dans le sens où tu le pensais.
Long moment, il me scrute.
Cest pas une blague ?
Non.
Attends, on va parler !
On a déjà parlé sept ans, Gérard. Je suis fatiguée de parler.
Mais on ne fait pas ça comme ça.
Jy ai mûrement réfléchi. Tu nas rien vu, ou préféré ne rien voir.
Il se frotte le visage, fait deux pas.
Et maintenant ?
On consulte un avocat. Lappartement est à toi, je ne réclame rien, il me faut juste du temps pour déménager.
Tu avais prévu.
Oui.
Depuis longtemps.
Probablement.
Il sassoit, songe à dire “Maman…”, sarrête.
Appelle-la. Explique. Cest ton droit.
Je sors de la cuisine. Le salon déjà sombre, la ville qui séveille dans la nuit à travers la fenêtre. Je mets quelques affaires dans un sac. Prends une poignée de livres.
À travers la cloison, je l’entends parler à Paulette, à voix basse. Je nécoute pas.
Dehors, la ville vire à lautomne, quelque part, un enfant crie, une portière claque.
Jai trois nouvelles clés dans la main.
Lune nappartient quà moi. Pour la première fois en sept ans, vraiment à moi.
Le téléphone vibre. Amélie : “Ça va ?” Je réfléchis, puis : “Cest calme.”
Elle répond : “Cest bien. Le calme, cest un début.”
Peut-être. Demain, faudra appeler Margaux, chercher un appart’, tout le business administratif. Les trucs pénibles.
Mais là, cest calme.
Dans lentrée, trois clés posées sur une petite étagère. À côté, lancienne clé de Gérard, désormais obsolète.
Il apparaît sur le seuil.
Irène Tes vraiment sûre de toi ?
Je le regarde, son visage rond, fatigué, ses épaules, ses mains dans les poches. Sept ans, les mêmes rituels, les mêmes silences, la même place laissée à sa mère, trop grande pour quil en reste pour quelquun dautre.
Oui. Sûre.
Il hoche la tête, lentement, comme un homme obligé de composer avec la réalité.
Daccord, souffle-t-il. Daccord
Ce mot reste suspendu dans lair, avec la serrure neuve, les clés, les manteaux. Acquiescement ? Résignation ? Un peu des deux, ou quelque chose dautre.
Je prends mon sac.
Je vais dormir chez Amélie ce soir.
Daccord.
La serrure neuve claque tout en douceur. Qualité approuvée par monsieur Lefèvre.
Irène, glisse-t-il derrière moi.
Je me retourne.
Tu appelleras ?
Long silence. Je le regarde.
Oui, je tappellerai.
Et je descends les escaliers.







