Lodeur de la maison de retraite
Tu sais à quoi tu sens ? La maison de retraite. À la naphtaline et à la vieillesse. Je ne peux plus continuer comme ça.
Élise était accoudée à la fenêtre, observant le square où la chatte des voisins prénommée Brigitte, bien entendu traversait dignement la cour, en évitant les flaques deau avec des petits pas précautionneux. Les mots de Paul, son mari, lui parvenaient comme à travers un monticule de coton, et ce nest quau bout de quelques secondes quelle se retourna.
Paul était planté là, au milieu de la cuisine, vêtu de sa chemise bleu ciel celle justement quÉlise lui avait offerte en avril lors des puces place de la République, parce quil avait décrété avoir besoin de « quelque chose de léger, infroissable de préférence ». Elle avait passé plus dune demi-heure à scruter toutes les étiquettes, demandant même la composition du tissu à la vendeuse, tandis que lui restait assis dans la voiture, à grommeler devant les infos à la radio.
Tu mécoutes ? demanda-t-il.
Oui, répondit Élise.
Sa voix était étonnamment posée. Cela la surprit même.
Paul posa un vieux sac de sport le fameux modèle bleu marine estampillé Décathlon, réserve ultime planquée derrière les bottes de ski, inutilisées depuis huit ans, tout de même !
Je pars, dit-il. On sait très bien tous les deux que ça aurait dû arriver depuis un moment.
Élise regarda le sac. Puis les mains de Paul, calmes, ni nerveuses ni fuyantes, sûr de son fait. Il avait manifestement déjà acté tout cela depuis des lustres, et ne faisait maintenant quénoncer linéluctable.
Ça fait un moment, en effet, répondit-elle.
Oui. Il haussa les épaules. Élise, je ne veux pas de drame. Tu es tout le temps ici, avec ta mère, les soins, cette odeur Moi, je ny arrive plus.
Lodeur. Cinq ans. Cinq ans à se lever à six heures, calée sur le rythme de Madeleine sa belle-mère , réveillée chaque matin à lheure précise réglée par un corps usé, dictant ses lois sans pitié. Cinq ans à lhuile de camphre, aux alèses rebaptisées pudiquement « protections jetables », aux quintes de toux derrière la cloison, aux sirènes du SAMU la nuit. Cinq ans que ses propres plans de jardins et de parcs sempoussiéraient dans sa petite agence darchitecture paysagère, à attendre quelle ait à nouveau le temps. Cinq ans à entendre Paul dire : « Élise, il ny a que toi, tu comprends bien »
Évidemment quelle comprenait.
Tu pars tout de suite ? demanda-t-elle.
Oui.
Daccord.
Il la dévisageait, attendant autre chose des larmes ? Une crise ? Ou la fameuse question « chez qui tu vas aller ? ». Mais elle nen savait rien, et surtout nen éprouvait pas le besoin.
Paul saisit le sac, hésita devant la porte dentrée.
Je laisse les clés sur la commode du hall.
Oui, pose-les.
La serrure cliqueta, la lourde porte cochère claqua, puis les bruits ténus des quatre étages descalier quÉlise reconnaissait par cœur. Un silence sinstalla, profond, total, comme celui qui sétale dun coup lorsquon éteint une télé allumée en bruit de fond depuis si longtemps quon ne remarquait même plus sa présence.
Élise fixa les clés sur la console, puis le tabouret où était posé le sac. Plus de sac.
Elle retourna à la cuisine pour rajouter de leau dans la bouilloire.
Cinq ans auparavant, Madeleine avait fait un AVC au beau milieu de lanniversaire de Paul. Élise avait même préparé la meilleure tarte aux griottes de Paris oui, la recette de sa grand-mère , Madeleine avait murmuré « délicieux » et puis, une fourchette lâchée, un regard vide Le 15, lhistoire est classique. SAMU appelé par Élise, main serrée qui ne répondait plus.
Paul ? Ce soir-là, il était à un pot du boulot. Répondu au portable seulement au troisième appel.
Les médecins avaient annoncé ensuite : paralysie partielle, rééducation, soins constants. Paul avait alors conclu, sur lair de « Toi, de toute façon, tu nes pas à plein temps en ce moment Tes projets, cest pas le principal revenu ». Elle navait pas protesté. Juste rangé ses dossiers dans un carton, posé sur une étagère, au cas où. Et fermé la porte du bureau.
Leau de la bouilloire bouillait. Elle se fit un thé, saccouda à nouveau à la fenêtre. La chatte Brigitte avait disparu au coin du jardin. Il ne restait que la flaque.
Pendant trois jours, Élise ne sortit quasiment pas. Non parce quelle ne le pouvait pas, mais parce quelle ne savait plus très bien à quoi sortir. Le corps tournait mécaniquement sur un planning effacé : six heures, lever, sept heures, soins, dix heures, petit-déjeuner, treize heures, déjeuner, seize heures, tour sur le balcon en fauteuil, dix-neuf heures, mise au lit. Orphelin de structure, il flottait dans le vide.
Elle passait de pièce en pièce, observant les objets. Le fauteuil roulant contre le mur du salon. Les paquets de protections sous le lit. La boîte de médicaments rangée minutieusement, étiquetée dune écriture soigneuse : « matin », « soir », « hypertension ». Madeleine était morte trois mois plus tôt, paisiblement dans son sommeil, mais tout était demeuré figé, Paul niant lévidence, elle incapable de sy atteler.
Le quatrième jour, elle sortit trois sacs-poubelle noirs du placard. Elle vida tout, méthodiquement, les couches, les alèses, les sondes, les gants. Puis les médicaments, boîte après boîte. Démantela le fauteuil roulant avec application, souvenirs douloureux Madeleine, lors de ses dernières promenades sous les arbres du square, regardait ces frondaisons avec une intensité de condamné.
Après, douche brûlante, interminable.
Dans le miroir de la salle de bains, elle découvrit ce quelle navait pas vu depuis longtemps : son visage à elle. Non la dame de compagnie, ni lépouse, ni la fille adoptive, juste une femme de cinquante-deux ans, cheveux trempés, poivre et sel, un visage non coloré « parce quà quoi bon », surtout quand cela nintéresse plus personne.
Le lendemain matin, elle prit rendez-vous chez le coiffeur.
La coiffeuse, prénommée Solange la trentaine dynamique, gestes assurés , neut pas à poser trois mille questions. « On raccourcit, on redonne du ton, on fond la couleur, le sel et poivre, là, cest très chic, vraiment. Une coupe qui dégage la nuque. Vous avez la tête pour ça. »
Allez-y, sourit Élise.
Deux heures sur le fauteuil, à observer dans le miroir une autre soi, non pas toute neuve, mais lavée de ces couches de vie quon accumule en silence.
Quand elle sortit, il faisait froid, un petit vent parisien qui décoiffe et pince les oreilles. Élise réalisa soudain à quel point elle navait plus senti le vent sur son crâne, arrêtée dans la rue non pour courir à la pharmacie, mais juste pour sarrêter.
Elle nétait pressée vers rien.
Elle saccorda un café à emporter et marcha au hasard.
Le divorce dura quatre mois.
Paul arriva au tribunal avec son avocat, un jeune homme tiré à quatre épingles, débitant ses arguments sans jamais accrocher le regard. Élise, elle, était seule, non par bravade mais par absence de goût pour la guerre des tranchées.
Au second rendez-vous, une autre femme apparut au bras de Paul : la trentaine, blonde queue de cheval, manteau à carreaux, talons fins, absorbée par son téléphone. Elle ne salua même pas Élise, regard rapide et vide, celui quon réserve à une inconnue au supermarché.
Élise nota linstant sans amertume. Rien dhostile, juste la distance clinique de deux vies qui nont jamais croisé leurs fils.
Élise, dit Paul à mi-voix. Faut quon parle de lappart.
Inutile.
Mais
Paul. La seule chose que je veux, cest le studio. Celui qui était à moi avant le mariage. Le reste, comme tu veux.
Un silence.
Tu es certaine ?
Sûre.
Lavocat prit note, Paul sattendait manifestement à des comptes dapothicaire, à des rappels sur les années passées, à ce quelle mentionne Madeleine, ces cinq ans, ce fameux dévouement.
Rien de tout cela. Non par manque darguments, mais par absence denvie. Pas la moindre énergie à investir dans un règlement de comptes. La fatigue, oui, mais sans amertume, juste ce poids qui encombre la poitrine avant les larmes différées.
Le studio était rue des Fleurs, deuxième étage dans un immeuble ancien, vingt-deux mètres carrés, grande fenêtre sur cour, haut plafond. Il y avait son bureau à dessin, le vieux modèle, obsolète, mais rassurant. Ses étagères de plans, ses plantes dintérieur increvables. La première nuit après la signature du juge, Élise sy allongea et scruta le plafond.
Et maintenant ?
Pas de réponse. Mais, aussi curieux que cela paraisse, cela ne leffrayait pas.
Premier appel, le cabinet « Vert Horizon » une ancienne relation de boulot. On se souvenait delle, quelques compliments. Mais cinq ans de pause, le marché a changé, « vous comprenez, aujourdhui ».
Je comprends, dit-elle.
On ne rappellera jamais.
Deuxième appel, chez Claire, une ancienne copine de promo, désormais installée dans un cabinet privé. Accueil chaleureux, mais très vite, il fut question de « niveaux dexigence différents », « jeunes hyper-formés », « la concurrence est rude ».
Troisième appel, à la mairie, service espaces verts. Réponse définitive : « nous sommes au complet, madame ».
Elle referma son portable, observa la rue tristounette, les passants pressés, le ciel encrassé de novembre.
Cinq ans, cest énorme. Pas dans sa perception interne dailleurs, elle se sentait avoir vécu intensément , mais socialement, le monde avait remplacé les absents, comblé les brèches.
Elle ouvrit son ordinateur. Découvrit de nouveaux logiciels de paysagisme. Étudia jusque tard, relevant des notes, retrouvant ses réflexes, même si maintes choses avaient changé de nom ou doutil.
En décembre, elle trouva un job. Pas celui de ses rêves, non, mais un poste daide dans un petit jardin horticole à Sceaux. La patronne, Tatie Véro, une boule dénergie, compassion zéro pour les fainéants.
Vous avez lhabitude des plantes ?
Oui.
Bon, alors, banco. Mauvais salaire, mais cest vivant.
Ce fut en effet tonique. Élise, huit heures tapantes, reprenait le flair des semis, les rempotages, les conseils clients. Les mains dans la terre, lodeur des feuilles humides, le quadrillage des pots, une routine certes, mais sincère.
Cest dans ce minuscule jungle quelle entendit parler de la serre abandonnée.
Tatie Véro évoqua une serre vitrée en déshérence, derrière lancien jardin botanique, sur la rue des Lilas. Un directeur tentait vaguement de la ressusciter, mais aucune main-dœuvre.
Élise hésita, cogita, puis un dimanche sans boulot, enfila son manteau et se lança.
La serre cathédrale de verres poussiéreux, bâtie sur une carcasse métallique rouillée, certaines parois condamnées par du contreplaqué était mystérieuse. Chemin masqué sous les feuilles mortes.
Mais à lintérieur
Élise ouvrit la lourde porte. Tiédeur, condensation, une sorte de chaos végétal : mandariniers aux fruits timides, palmiers trop serrés, orchidées esseulées sur des étagères branlantes, des lianes conquérantes. Un désordre vivant.
Tout en elle, tendue depuis des années, se relâcha un tout petit peu.
Vous aviez rendez-vous ?
Elle sursauta. Un homme âgé, pull en laine, lunettes perchées sur la tête, surgit du fond. Moustaches blanches, mains cabossées de travailleuse.
Non, jai vu lendroit. Je men vais si
Mais pourquoi partir ? Il esquissa un sourire. Jean-Marc Duval. Directeur autoproclamé, on va dire.
Élise Moreau. Architecte paysagiste, ou plutôt ex.
Silence.
Ah, paysagiste. Cinq ans de pause, vous dîtes
Il la regarda longuement, aucune trace de jugement, juste en pleine réflexion.
Venez, je vais vous montrer ce qui reste.
Deux heures de visite, explications sur ce qui fut, sur ce qui survit, sur ce quil tente de maintenir. Serre condamnée « temporairement » sept ans plus tôt, démarches avortées, administration insaisissable.
Jean-Marc se battait seul, arrosant, nourrissant, surveillant la température.
Je pourrais aider, proposa Élise.
Je peux rien payer.
Je comprends.
Un long regard chez Jean-Marc.
Alors, soyez là jeudi.
Élise revint jeudi, puis le lendemain, puis chaque jour. Elle quitta le jardin de Tatie Véro, qui ne broncha pas : « Tu as mieux à faire avec tes neurones que du désherbage ».
La serre devint son projet. Son vrai projet.
Elle dressa un inventaire digne dun herboriste fou : chaque plante, son état, sa place, ses besoins. Elle ressortit ses carnets, ses stylos, recomposa des schémas à main levée. Jean-Marc, dubitatif, observait.
Ici, la zone des agrumes, suggérait-elle. Lumière sèche, odeur denfance
Oui, lodeur, approuvait-il. Lhiver, lodeur des mandarines, cest magique.
Au centre, les palmiers, pour leffet cathédrale, et dessous, le sous-bois tropical. On trace un chemin de promenade.
Un chemin, cest essentiel. Il faut que les gens circulent.
Ils viendront, affirma Élise. Il suffit quon ait pensé à eux.
Elle le croyait vraiment.
Lhiver passa à transplanter, négocier des pots chez Truffaut, économiser chaque euro laissé par le divorce. Elle cherchait des artisans pour rafistoler les vitres, bricolait elle-même. Jean-Marc veillait sur chaque plante comme sur des enfants.
En janvier, elle recontacta Margaux, une amie de jeunesse. Dabord surprise et silence au téléphone, puis :
Tes en vie, toi ?
Ouais.
Tes où là ?
Chez moi. Des raviolis au gruyère. Viens.
Un dîner, puis un second. Élise raconta tout. Margaux écoutait, juste avec ce petit « je vois » de connivence. Cétait parfait.
Et ton Paul, il sait pour la serre ?
Il en a cure.
Il aurait tort, si tu veux mon avis.
Élise haussa les épaules, et elles rirent, la bouche pleine de tarte tatin maison.
Arriva la surprise du mois de février.
Ce jour-là, Élise traînait un énorme pot de romarin dans la serre quand surgit un homme, la soixantaine avenante, veste usée, tablette sous le bras. Silhouette carrée, regard scrutateur, genre habitué aux chantiers.
Bonjour, Jean-Marc est là ?
Par là-bas, près des palmiers.
Il balaya la serre du regard.
Du changement, ici. Il y a six mois, cétait un dépotoir.
On tente, répondit Élise.
Cest vous qui orchestrez ?
Un peu, avec Jean-Marc.
Non, cest bien vous, insista-t-il, sans le demander vraiment.
Elle releva la tête.
Et vous êtes ?
Alexandre Perrin, ingénieur génie civil. Quelques soucis sur la toiture, je dois voir
Sections trois et sept, devança Élise.
Alexandre la regarda, impressionné.
Vous suivez ça de près.
Je suis là tous les jours.
Il sentretenait ensuite avec Jean-Marc, repartit, puis sur le départ :
Les mandariniers, ils vont fleurir pour le printemps ?
Sils nont pas trop froid, oui.
Comment voir sils se préparent ?
Élise sourit.
Les bourgeons gonflent, ils sont tout petits, sombres, luisants. Quand ça apparaît, trois semaines plus tard, cest lexplosion.
Parfait, dit-il, sérieux. Merci.
Par la suite, Alexandre passa chaque semaine, carnet à la main, questions précises. Discussions sur les structures, la circulation, la manière dont les gens vivent un espace.
On sent que vous concevez pour les gens, pas seulement pour les plantes, remarqua-t-il.
Cétait la première fois depuis longtemps quon parlait à Élise de son métier, et non de ses petites fleurs.
En mars, lannonce dune ouverture officieuse : affiche à la grille, post sur Facebook. Premier jour : sept visiteurs. La semaine suivante, trente. Les gens déambulaient, humaient les oranges, photographiaient les palmiers. Une grand-mère sattarda devant le romarin : « Celui-là, cest comme chez ma mamie à Chartres ».
Ça marche, commenta Jean-Marc.
Oui, admit Élise.
Il eut une nouvelle réunion avec la mairie. Un demi-poste, « responsable du patrimoine vert » titre ronflant pour le travail quelle faisait déjà.
Vous acceptez ?
Oui.
Le mot avait pris du poids.
En avril, Alexandre linvita pour un café un peu trop long après une matinée de travail. Rien de sentimental, juste : « Vous avez bossé sans pause depuis ce matin, il y a un bistrot pas mal ». Il raconta sa fille, grande, ailleurs, un divorce digéré, des chantiers où tout change à chaque mission.
Pourquoi les vieux bâtiments ?
Parce quils racontent une histoire. À travers chaque réparation, tu converses avec le passé.
Et la serre ?
Elle na jamais cessé de parler, affirma Alexandre, espiègle. Il y a toujours du vivant, ici.
Leurs discussions devinrent une habitude. Margaux, informée, exigea des détails. « Alors, vous fricotez ? »
Margaux
Bah quoi, à ton âge, ce serait pas trop tôt
Cinquante-trois, je te rappelle.
Nen parlons plus, ricana-t-elle. Ose au moins le lui demander.
Élise rit à gorge déployée, cétait bon.
Des nouvelles de Paul circulaient parfois, via leur amie commune, Nadège.
Il paraît que la nouvelle est partie, lâcha Nadège. Lenfant, pas lenfant, je ne sais pas trop.
Tu sais, je men fiche.
Et lancien collègue dajouter :
Paul sest fait virer. Il ne va pas fort, il ma appelé.
Eh bien, bon courage.
En juin, la ville était en fleurs, la serre climatisée. Les mandariniers fructifiaient.
Élise pensait-elle à Paul ? Rarement. Oui, les bons moments existaient, surtout au début. Puis tout avait insidieusement glissé, petits renoncements, nuances grises plus que bombes atomiques. Elle aussi, elle le savait, sétait un peu « dissoute dans lattention aux autres », devenant transparente dans sa propre maison.
Mais cette phrase restera : Lodeur de la maison de retraite.
Cétait cruel. Ce genre de mots quon nemploie pas pour partir, mais pour rendre lautre responsable du départ.
Elle avança parmi les agrumes, concentrée.
Alexandre venait régulièrement, parfois juste pour discuter, partager un croissant, débattre dune ouverture ou de la structure.
Un jour, il ramena un figuier.
Jai vu ça chez le pépiniériste. Jai pensé que ça aurait sa place ici.
Jean-Marc rayonnait, Élise expliqua la culture du figuier, et remarqua soudain : Alexandre écoutait vraiment, ne spéculait pas, nattendait rien sinon dapprendre.
En juillet, ils allèrent ensemble à une expo sur larchitecture du patrimoine. Alexandre connaissait tout le monde, et elle lécoutait, fascinée.
Pourquoi tu préfères restaurer lancien ?
Parce quon y repère les erreurs humaines, pas juste les calculs. Comme ça, on comprend les intentions et les tâtonnements de lingénieur dil y a cent ans. On juge moins.
Cette idée demeura en elle : accueillir nos passés et erreurs, sans forcément les maudire.
Lété fut caniculaire, la serre devint un lieu prisé de promenade, visites scolaires, ateliers, enfants bouche bée devant les orangers. Jean-Marc sen amusait.
Tout ça, cest toi.
Cest nous !
Il y eut des dossiers pour de nouveaux financements, une zone pédagogique à létude, des rires et un gâteau miraculé pour fêter laccord (très français, non ?).
En septembre, Paul appela.
Son nom clignota, oublié.
Oui ?
Élise. Tas un moment ?
Non, je travaille. Pourquoi ?
Je voudrais te voir, cest tout.
Pour quoi faire ?
Jai besoin de parler.
Si tu veux, la serre, rue des Lilas, heures ouvrables.
Elle raccrocha.
Un mardi, Paul entra dans la serre, bouquet de chrysanthèmes roses acheté trois euros au Franprix en bas du métro.
Tu vas bien, vraiment, constata-t-il en la détaillant.
Mieux, oui.
On peut parler ?
Je técoute.
Il bredouilla, avoua navoir pas compris, que cétait injuste, quil sétait trompé, paniqué par la vieillesse et lenfermement. Elle acquiesça.
Cest humain, Paul. Jai mis du temps, mais jai compris.
Il la regardait, espérant une ouverture, une seconde chance.
Tu pourrais au moins essayer ?
Non, dit-elle calmement.
Il voulut savoir pourquoi.
Parce que jai choisi autre chose. Ici. Cette serre, ce projet, et moi finalement.
Il insista, mentionna l« ingénieur » dont il avait entendu parler.
Tu nas plus le droit de poser ce genre de question, Paul.
Après un long silence, il souhaita bonne chance.
Tu as été la meilleure épouse possible, murmura-t-il.
Je sais.
Paul sortit sans se retourner.
Élise rangea les fleurs dans un vase. Les chrysanthèmes, avec un peu deau, tiennent sacrément longtemps. Cest robuste.
Jean-Marc la rejoignit, feignant de navoir rien entendu, proposition de pause thé et histoire de papillons-citron pour la serre.
Lautomne déborda le calendrier. Le projet dagrandissement fut lancé, la mairie accorda un budget, Jean-Marc claqua la bise de joie.
Alexandre devint plus présent, plus complice. Un jour, il débarqua, thermos de vin chaud maison, « cest novembre, quand même ! ». Il sassirent dans les fauteuils, respirant lodeur dépices et dagrumes.
Racontez-moi lextension, demanda-t-il, curieux.
Elle sétala sur ses plans, ils comparèrent les structures, il proposa un triple vitrage comme vu en Finlande, elle le défia sur les portées, il promit de calculer.
Jaime vos conversations, éluda-t-il tout à coup.
Élise sourit, touchée.
Derrière les vitres, les premiers flocons fondaient sur la pelouse du square.
Il neige, fit Élise.
Oui.
Elle savourait la chaleur de la tasse, les odeurs rassurantes, et lidée, toute simple, quaprès tant dannées figées, elle avait retrouvé un endroit où, même lorsque dehors lhiver sinstallait, dedans il pouvait vraiment faire bon.
À quoi pensez-vous ? demanda doucement Alexandre.
À des choses agréables.
Il resservit du vin chaud. Ils restèrent là, longtemps, à regarder tomber la neige, entourés de feuilles persistantes, dagrumes et de nombreuses possibilités.







