Je mets en location mon appartement

Mon appartement mis en location

Claire Bouchard, maintenant Mariée Morel, a toujours cru que le pire dans la vie cest lorsque le bonheur sinstalle sur la pointe des pieds, en silence, puis disparaît aussi discrètement, mais inéluctablement. Cest comme les plantes sur le rebord de la fenêtre : on les arrose, elles tiennent bon, et soudain les feuilles jaunissent, et cest trop tard.

Lodeur, elle la sentie dans la cage descalier.

Épaisse, entêtante, une fragrance poudrée, sucrée « Soir de Paris ». Un parfum que Claire ne pouvait confondre avec aucun autre, parce que lappartement de madame Morel, sa belle-mère, sentait exactement cela à chaque visite. Lodeur imprégnait les vêtements, les cheveux, la mémoire.

Claire sarrêta devant sa porte, clés en main.

Seize heures. Elle avait quitté le travail plus tôt Lucie Lefèvre de la compta lui avait fait remarquer quelle avait mauvaise mine et lavait renvoyée chez elle. Sa tête tambourinait depuis le matin, comme si une couronne invisible lui serrait les tempes. Claire espérait juste prendre un comprimé et sallonger sous un plaid.

Mais lodeur signifiait autre chose.

Elle ouvrit la porte.

Dans lentrée, trois grands cartons, ceux du Darty du coin, sempilaient sagement. Sur le côté, le nom « MIELE » en lettres majuscules. Un déjà scotché, les deux autres cachant leur contenu sous du journal.

Des bruits de vaisselle, un léger cliquetis, des murmures lui parvenaient de la cuisine.

***

Madame Morel ? appela Claire, sans quitter le seuil. Que se passe-t-il ?

Les bruits cessèrent. Puis, dans lembrasure de la cuisine, sa belle-mère apparut. Une grande femme de cinquante-sept ans, charpentée, la mise impeccable sous un tablier à pois, enfilé par-dessus un tailleur gris clair. Cheveux tirés, gants de ménage. Lair sérieux, presque solennel.

Ma petite Claire ! déclara madame Morel dun ton qui, dans une bouche dinfirmière en chef, veut rassurer tout en annonçant une mauvaise nouvelle. Tu es rentrée tôt ! Tu nallais pas bien ?

Que faites-vous ici ? Claire restait plantée, raide.

Allons, ne ténerve pas, répondit calmement madame Morel. Elle retira ses gants, les plia. Je fais ça pour toi. Et pour Paul. Assieds-toi, je vais texpliquer.

Non, merci. Expliquez.

Un mince plissement des paupières : lhabitude dobtenir obéissance immédiate. Vingt-trois ans de service à la clinique rue dAlesia, elle commandait ; sa parole était loi.

Bon, daccord, signala-t-elle, main vague vers la cuisine mais tu pourrais passer, tout de même. Je toffre un thé ?

Non. Quy a-t-il dans les cartons ?

Elle soupira, lasse des caprices dautrui.

Vaisselle, casseroles, quelques poêles. Les verres en cristal ont été enveloppés à part, dans du papier bulle, rassure-toi. Les assiettes : on les laisse, pour les futurs locataires.

Claire entendit ça. « Pour les locataires ». La phrase entière résonna et tomba dans sa poitrine, un poids au creux du ventre.

Quels locataires ? interrogea-t-elle, posément.

Jai trouvé preneur, annonça madame Morel, fière de sa bonne nouvelle. Un jeune couple, avec un petit garçon de cinq ans. Lui est dans le bâtiment, elle vient davoir lenfant, elle est à la maison. Des gens très bien, jai vérifié. Ils emménagent vendredi.

Vendredi ?… Cest dans trois jours.

Oui, trois. Tout est réglé pour lacompte. Premier mois et dernier mois tout de suite.

Claire posa lentement son sac sur le meuble de lentrée. Ouvrit sa veste, laccrocha. Chaque geste coûtait, sa tête bourdonnait encore, et maintenant, le froid lui montait dans les paumes, malgré lappartement chauffé.

Vous en avez parlé à Paul ? demanda-t-elle enfin.

Évidemment. On a convenu ensemble tu nas pas oublié ? Quand Paul a perdu sa prime, il y a trois mois. Jai proposé de louer lappartement, vous vous installez chez moi, vous économisez. Cest logique.

On ne sest pas mis daccord, secoua Claire. Jai dit que je nétais pas daccord.

Tu as dit « jy réfléchirai », corrigea-t-elle, douce.

Non, jai dit non. Paul na pas voulu de conflit, jai laissé filer. Mais ce nétait pas oui.

Madame Morel croisa les bras, posture familière. Sa décision était irrévocable, elle n’avait pas besoin de renfort.

Claire, tu as la tête sur les épaules, tu sais faire les comptes. La mensualité du crédit…

Ce nest pas votre affaire.

Claire…

Non, calmement. Ce nest PAS votre affaire. Nos finances, cest notre vie.

Un silence sinstalla dans lentrée. Au loin, la rumeur de la rue remontait depuis lavenue de Versailles. Un tram filait sous les platanes.

Tu as le droit davoir ton avis, finit par dire madame Morel, un ton plus sec, la rigidité affleurant sous le vernis de bienveillance. Mais vous êtes deux. Paul est daccord.

Je vais lappeler.

***

Paul décrocha au troisième appel. Bruit dusine, voix dhommes derrière.

Claire ? Tu vas bien ? Tu finis tôt

Paul ta mère vide notre appart. Elle a trouvé des locataires. Ils arrivent vendredi.

Un blanc. Deux battements de cœur.

Je voulais ten parler moi-même

Tu étais au courant ?

Elle ma appelé hier. Jai cru que vous en discuteriez ensemble

Paul. Je rentre, je trouve des cartons. Tu vois ce que ça signifie ?

Je comprends que tu sois chamboulée

Viens. Maintenant.

Jai une réunion à 18h…

Paul. Sa voix était posée, mais implacable. Viens.

Il arriva avant dix-sept heures. Claire, assise à la cuisine, buvait un thé froid. Madame Morel, restée au salon, manipulait le service de Limoges importé de Toulouse pour « donner un peu de chaleur ».

Paul était grand, brun clair, lair coupable devenu presque permanent récemment. Ingénieur dans une société de conception à Clamart, il rentrait tard, épuisé. Claire le savait. Dhabitude, elle était indulgente. Pas aujourdhui.

Claire commença-t-il à la porte.

Assieds-toi.

Il obéit. Elle fit tourner sa tasse.

Explique-moi comment vous prenez de telles décisions sans moi.

Mais rien nest fait, maman a trouvé le couple, jimaginais que tu allais discuter avec elle

Cest fait. Elle emballe la vaisselle. Cest juste un « projet » ?

Claire, la situation financière je nai plus de prime. On est à découvert tous les mois, crédit immobilier, charges. Puis la voiture. Cest difficile.

Tout cela était vrai. Ils comptaient plus. Mais Claire avait un poste stable chez « Fiducial Experts », ils tenaient encore.

Je tai proposé des économies. Oublier la Savoie à Noël, mettre en pause ton abonnement de gym. Ça suffisait.

Selon maman, non.

Et pour toi ?

Il ne répondit pas tout de suite.

Paul, tu sais à qui appartient cet appartement ?

Il est à ton nom, mais on est mariés

Non, cest le mien. Cadeau de mon père, trois mois avant notre mariage. Cest ma propriété. Par la loi, les papiers, tout. Ni toi ni ta mère ne pouvez le louer sans mon accord écrit. Cest illégal tu le savais ?

Il baissa les yeux : il ny avait pas pensé.

Tu niras pas porter plainte contre ton mari

Ce nest pas la question. La question, cest pourquoi tu la laisses gérer MA maison. Et tu te tais.

Des pas. Mme Morel apparut. Claire attendait cela.

Paul, tu es là. Explique-lui que cest raisonnable, elle ne comprend pas, apparemment.

Maman, attends deux secondes

Deux secondes de quoi ? Les locataires attendent, ce sont de bonnes gens. Si on dit non, ils partent et on naura plus dautres.

Madame Morel, répondit Claire, cest non. Je ne donnerai pas mon accord. Je nirai pas vivre chez vous. Point final.

Madame Morel la fixa, longuement. Puis se tourna vers son fils.

Paul. Tu entends ?

Maman, peut-être quon devrait

Paul ! Trois jours passés à trouver ces gens, prévoir la visite demain Cest à cause de son entêtement ?

Ce nest pas de lentêtement Claire explique

Claire se leva, posa sa tasse dans lévier, puis dit :

Il ny aura pas de visite. Pas demménagement vendredi. Si Madame Morel insiste, jexpliquerai aux intéressés pourquoi ils ne peuvent pas venir. Bonne nuit.

Elle partit dans la chambre. Pas de claquements, juste un déclic.

***

La nuit fut pénible. Paul la rejoignit en silence, vers vingt-trois heures. Ils restèrent aux extrémités du lit. Claire écoutait sa respiration. Calme, presque endormie ou il faisait semblant. Elle ne trouvait pas le sommeil.

Petite, son père lui disait : « Claire, pour comprendre un problème, prends du recul. De près, il semble toujours pire. »

Il était parti il y a quatre ans, lui laissant ce F3 non comme un bien, mais comme une protection. Cétait son abri.

Lancre Se tenir à un carton ? Non : les papiers font lancre. Dans le second petit buffet, dans la farde bleue rapportée du déménagement, jamais déplacée.

Elle savait que demain, madame Morel amènerait le couple. Aussi sûr que le café du matin. Sa force, cétait de ne jamais battre en retraite.

Claire, elle, savait reculer mais pas sans raison. Or, ici, il ny en avait pas.

Paul bougea. Claire ne se retourna pas. Il non plus. Ainsi, posés lun à côté de lautre, avec lhistoire dun an, le carrelage refait ensemble, le sapin planté pour le premier vrai Noël, deux clés sur le même trousseau.

Elle pensa : aimer, ce nest pas juste pendant les beaux jours. Aimer, cest choisir. Voilà : il était là, silencieux. Que voulait-il dire ? Elle lignorait.

Et cela langoissait plus que nimporte quel carton.

***

Elle se leva à sept heures. Paul dormait. Claire fit le café, but debout devant la fenêtre. Dehors, une neige sale, le ciel gris, les arbres dénudés du côté de la Porte dAuteuil. Paris en mars, cest lugubre.

Sa migraine sétait envolée : bon point.

Elle ouvrit le buffet, sortit la pochette bleue, linstalla sur la table. Elle vérifia : titre de propriété notarié au nom Claire Bouchard, date, signature. Tout était là.

Hier, la mère de Claire avait appelé de Nantes. Elle avait hésité avant de décrocher la peur que sa voix la trahisse.

Ça va, ma grande ?

Ça va, maman.

Tu as lair fatiguée.

Tout va bien.

Pause.

Paul ma appelé hier, confia sa mère. Il sinquiète, il ne sait pas quoi faire face à ta belle-mère.

Claire ferma les yeux.

Il ta appelée ?

Oui, il ne sait plus comment gérer la situation.

Il doit choisir son camp.

Claire, ce nest pas un mauvais garçon. Mais il a vécu sous le règne de cette femme trente ans. On ne change pas vite, tu sais.

Je sais, maman.

Tu tiens le coup ?

Oui.

Si tu veux, je viens.

Un serrement dans la gorge.

Inutile, maman. Je vais gérer.

Rappelle-toi : lappartement tappartient. Point.

Je sais.

Elle raccrocha. Paul ressortit de la chambre à dix heures, se servit un café, silencieux. Claire feuilletait un livre, incapable den lire la moindre ligne.

Claire…

Oui.

Maman a dit quelle arriverait vers midi et demi avec le couple, pour la visite.

Je tai entendu hier.

Peut-être pourrais-tu au moins voir les gens, leur parler ? On ne sait jamais, peut-être quils te conviendraient

Claire se détourna de la fenêtre.

Paul. Tu veux vraiment que je cède MA maison à des inconnus, sur une décision prise sans moi ?

Je voulais juste Ma mère sest donnée du mal.

Toi ? Ce n’est pas TOI, c’est « maman » qui décide. Cest son appartement ? Son choix ?

Il posa son mug.

Je ne vois pas comment faire sans froisser ta mère.

Et moi, tu peux me blesser ?

Il resta muet.

Claire se replongea dans son livre. Pour soccuper les mains.

***

Ils arrivèrent à douze heures trente.

Le son de linterphone. La voix de madame Morel, enjouée. Le bruit de lascenseur.

Paul regardait par la fenêtre du balcon. Claire, sur le canapé. La pochette bleue dans le buffet.

On sonna.

Paul savança.

Reste, dit Claire.

Il sarrêta, la regarda perdu, presque soulagé ou honteux.

On sonna encore.

Claire ouvrit.

La belle-mère dans son manteau chic le gris perle des grandes occasions entra la première, suivie dun couple dans la trentaine : lui, veste kaki ; elle, doudoune rouge ; tenant un petit garçon à bonnet ours. Il fixait Claire, très sérieux.

Claire ! Voici Nicolas et Élodie, fit madame Morel. Une famille super. Nicolas est maçon, Élodie est chez elle avec leur petit Louis.

Bonjour, fit Élodie, gênée. Désolée de venir sans prévenir.

Aucun souci, répondit Claire, polie. Entrez.

Ils sintroduisirent. Le garçon, imperturbable.

Paul est là ? interrogea madame Morel sans se retourner.

Oui, au salon.

Parfait. Nicolas, venez voir la pièce principale ! Pleine de lumière. Métro à deux pas

Elle menait la visite chez soi. Optimiste sur lélectroménager, les prises refaites. Claire suivait en silence.

Dans le salon, Paul, gêné, pas un regard à Claire.

Regardez, expliqua madame Morel. Séjour de vingt mètres, chambre dix-huit, cuisine neuve. Le four vient de chez Darty, nest-ce pas Claire ?

Nicolas hochait la tête, Élodie tenait fort la main de son fils. Claire sappuya au buffet.

Le loyer, précisa madame Morel, se mettrait à 1 800 euros, cest raisonnable

Un instant, coupa Claire.

Dune voix calme, elle prit la pochette, sortit deux feuillets, savance vers le couple.

Nicolas, Élodie, je préfère vous informer tout de suite.

Elle montra le premier document.

Extrait du registre foncier, émis il y a une semaine. « Propriétaire : Claire Bouchard ». Cest mon nom de jeune fille.

Élodie lut : « Claire Bouchard ».

Voilà, confirma Claire. Lacte de donation suit : cet appartement ma été offert par mon père il y a deux ans, avant le mariage. Jen suis lunique propriétaire. Ni mon mari ni madame Morel nont aucun droit dessus.

Élodie passa le papier à Nicolas.

Écoutez, intervint madame Morel, tu vas trop loin

Nicolas, reprit Claire. En France, un bail nécessite la signature explicite du titulaire. Je ne lai jamais donnée. Si vous mettez vos meubles ici, ce sera de la location illégale. Je vous le dis loyalement.

Nicolas, songeur, sadressait à Claire, pas à la belle-mère. Le petit Louis murmurait à loreille de sa mère. Élodie se pencha.

On croyait que tout était réglé on nous a dit que la « propriétaire » était daccord

La propriétaire, cest moi. Et je ne donne pas mon accord.

Long silence.

Bon pardon pour le dérangement, fit Nicolas.

Il lui rendit les documents.

Attendez, insista madame Morel, la voix plus sèche, perdant le ton dinfirmière-chef. Ce nest quun malentendu ! Restons calmes.

Madame Morel, dit alors Paul.

Tous les regards confluaient sur lui.

Appuyé au balcon, mains dans les poches, la mine ferme, encore malheureuse.

Maman ils ont raison. Ils partent.

Stupeur de madame Morel.

Quoi ?

Ils sen vont. Lappartement est à Claire. Cest à moi de dire ça depuis longtemps.

Un silence de plomb.

Élodie serra la main de Louis. Nicolas fit un signe rapide à Claire. Ils sortirent. Une porte claqua.

Ils restaient trois.

***

Madame Morel regardait son fils fixement. Claire attendait, la pochette à la main.

Paul, fit la belle-mère, voix glacée. Tu sais ce que tu viens de faire ?

Oui, maman.

Tu la choisis, elle, contre moi.

Je choisis la vérité.

La vérité Donc jai tort ?

Sur ce point, oui, maman.

Jai tout sacrifié pour toi. Élevé seule, travaillé, fait tout pour ton confort

Je sais.

TU SAIS ! Mais tu comprends que je voulais juste téviter des soucis ? Je me suis chargée de tout

Tu ten es chargée sans demander, répondit Paul. Tu nas pas consulté la propriétaire.

La « propriétaire » Cest comme ça, désormais ? Un mariage ! Une famille ! On partage tout, pourtant

Madame Morel, dit Claire, je veux discuter finances avec mon époux. Entre nous. Pas sous la contrainte, ni à lhôpital.

Contrainte ! Je voulais vous aider !

Oui, et je crois à votre bonne foi. Mais laide non sollicitée est une intrusion.

Intrusion ! elle sen remet à Paul. Tu entends, Paul ? Je dérange, je gêne. Après tout ce que jai fait !

Maman.

Non. Cest toi qui vois. Soit tu écoutes ta mère, soit tu restes avec cette femme qui me prend pour une intruse. Tu dois choisir.

Claire ne bouge pas. Elle regarde Paul ; le salon avec les rideaux achetés à Maison du Monde, accrochés après des heures de rires, la bibliothèque quil a monté de travers mais si fière.

Paul regarde sa mère.

Je reste ici, dit-il, doucement.

Madame Morel hésite.

Comment ?

Je reste avec Claire. Je taime, maman. Mais tu nas pas le droit. On ne peut pas faire comme ça.

Comment ça, « pas le droit » ?

On ne débarque pas à limproviste. On ne fait pas les cartons des autres. On ne traite pas sans prévenir lhabitante. Ça aussi, cest ma faute de navoir rien dit plus tôt.

Très lentement, madame Morel remet son manteau, referme son sac.

Tu le regretteras, dit-elle bas moins une menace quune prédiction.

Peut-être, mais cest juste.

Elle quitte la pièce. Claire navance pas. La clef tourne, la porte claque, fort cette fois.

Silence.

***

Ils se font face dans le salon. Paul, au balcon ; Claire, près du buffet. La pochette toujours à la main. Un carton de vaisselle fermé, deux dans lentrée.

Dehors, Paris est morose.

Claire range la pochette, rejoint le canapé. Paul hésite, la suit.

Claire

Attends.

Ils se taisent. Claire regarde la bibliothèque bancale, Paul ses mains.

Je nai pas su dire non, murmure-t-il. Jaurais dû hier, absolument. Mais pour elle, cest impossible de refuser. Je nai jamais su, même petit. Dès quon la contrarie, elle ne crie pas, elle se tait. Et cest insupportable. Alors je cédais.

Je le vois, Paul. Je compatis. Mais tu nas plus six ans.

Je sais. Et aujourdhui Jai peur davoir mal fait. Même si je sens que non. Mais cest ma mère.

Elle le restera.

Elle va être vexée longtemps.

Sans doute.

Et ce sera dur.

Oui. Je ne vais pas minimiser. Ce sera douloureux.

Il hoche la tête.

Quest-ce quon fait, maintenant ?

Je ne sais pas. Il faudra discuter, bientôt. De finances, dorganisation. Pas maintenant. Quand la poussière retombera.

Et ma mère ?

Cest une autre discussion, mais ce nest plus celle daujourdhui.

Paul réfléchit.

Tu men veux ?

Claire sinterroge. Non pas pour donner une bonne réponse, mais pour comprendre ce quelle ressent.

Je suis épuisée. Jai été en colère ce matin. Maintenant, juste épuisée.

Claire, je

Paul, ce que tu as fait aujourdhui, il fallait le faire. Mais cest un point de départ, pas une fin.

Il comprend. Claire le voit.

Oui.

Un silence. Elle observe la bibliothèque, la photo dans son cadre blanc, le carton scellé.

On déballe ?

Allons-y.

***

En silence, chacun ouvre un carton. Claire range les casseroles. Paul manipule les verres, précautionneusement.

Lappartement empeste les parfums étrangers. Celui de « Soir de Paris » traîne. Claire ouvre en grand la fenêtre, laissant entrer lair frais de mars.

Le petit garçon au bonnet-ours doit être dans le métro. Il ne saura jamais quil a failli emménager au cœur dune bataille.

Claire repensa à la phrase de sa mère : « Trente ans sous son égide, on ne change pas comme ça. » Cest vrai. Aujourdhui, Paul a dit non, une fois. Pour la première fois.

Ce nest pas gagné pour toujours.

Ce ne sera pas simple.

Mais cest un début.

Elle range la dernière casserole, replie le papier, jette tout.

Un café ? propose Paul.

Je veux bien.

Il part préparer. Claire prend, sur le rebord, le cadre blanc. Les deux sourires sur la photo, un peu mal à laise dans leur robe et costume trop neufs, mais sincères.

Un an déjà.

Elle repose la photo.

De la cuisine, lodeur du café la leur.

Elle rejoint Paul. Deux tasses, ils sassoient face à face.

Paris est gris.

Ils boivent en silence. Une tension, oui, mais habitée par les mots encore à dire. Elle en est consciente, comme elle avait ressenti le froid dans ses mains le matin.

Les mots viendront. Mais il y a un temps pour tout.

Aujourdhui il y a le café. La fenêtre ouverte. La bibliothèque de travers.

Et la pochette bleue, à sa place.

***

On aimerait croire que le plus difficile est derrière. Ce serait joli, mais Claire travaille dans la comptabilité depuis cinq ans et sait bien que dans la vraie vie, les équilibres mettent du temps à se faire. Il faut parfois longtemps pour trouver lerreur dans les chiffres.

Dans la vie à deux, cest pareil.

Madame Morel rappellera. Demain, ou dans une semaine. Elle nest pas du genre à partir pour de bon. Elle attendra quon vienne la chercher.

Paul souffrira, forcément. Ça, Claire le voit.

Les finances : la prime perdue, le crédit, tout ça na pas disparu.

Il reste à parler, honnêtement, longuement chose difficile. Mais peut-être quaujourdhui, ça a bougé.

Elle nen sait rien.

Paul repose sa tasse.

Claire

Oui ?

Je suis soulagé que tu naies pas fait tes valises. Même dans mes pires maladresses. Merci dêtre restée, davoir fait ce quil fallait.

Elle le regarde.

Je ne savais pas faire autrement. Cest chez moi.

Il acquiesce.

Chez nous, dit-il.

Elle hésite.

Oui, répond-elle enfin. Chez nous.

Dehors, le vent se calme. Le ciel sur Versailles séclaircit un peu.

Claire boit son café froid jusquau bout.

Aujourdhui, jai appris quil fallait parfois du courage pour sopposer. Mais, plus que tout, jai compris quil faut de lhonnêteté, du dialogue, et accepter que tout ne tienne quà un fil : la confiance.

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