Aérodrome de secours
– Tu m’entends ? – Sa voix était douce, presque désolée. Presque. – Claire, je te parle, tu m’entends ou pas ?
Jentendais. Je lai toujours entendu. Même lorsquil restait silencieux, quil ne donnait pas de nouvelles pendant des semaines, je percevais encore une note de sa présence dans lair de mon appartement. Comme sil laissait derrière lui quelque chose dindéfinissable : une odeur de son espresso, une trace de tasse sur le rebord de la fenêtre, une chaise légèrement déplacée à la table de la cuisine.
Jentends, Philippe.
Alors pourquoi tu restes muette ?
Je réfléchis.
Il a soupiré. Ce soupir, je le connaissais par cœur. Profond, légèrement sifflant, comme si lair peinait à passer à travers quelque chose de serré en lui. Philippe soupirait toujours ainsi lorsquil cherchait de la compassion mais nosait pas le demander.
Jai nulle part où aller, dit-il. Tu comprends ? Nulle part du tout.
Je me tenais près de la fenêtre, regardant la rue. Mars. Les restes de neige sale contre les trottoirs, des pigeons détrempés sur la corniche en face, une femme avec une poussette qui peinait à contourner une flaque. Un Paris ordinaire, rien de spécial. Et en moi, quelque chose se retournait lentement, inévitablement. Comme une page. Comme une serrure à la porte.
Entre, dis-je.
Voilà. Trois syllabes. Et tout recommençait.
Philippe avait cinquante-trois ans. Moi, cinquante et un. Nous nous connaissions depuis quil portait des chemises à carreaux quil pensait branchées, et moi ma longue natte, persuadée que la discrétion était une vertu. On sétait rencontrés par des amis communs, sur la cuisine dun étudiant, un soir de vin pas cher et de débats sur des livres que personne ne terminait jamais vraiment. Philippe, alors, était exubérant, éclatait de rire jusque dans le couloir, gesticulait à en renverser une assiette. Je ramassais les morceaux, et je me disais : cet homme emplit tout lespace. Quest-ce que cela fait, de vivre ainsi ?
J’étais différente. Discrète. De celles quon remarque après coup mais quon noublie plus. Du moins, cest ce que jespérais.
Il nest pas tombé amoureux de moi. Non. Il est tombé amoureux de Blandine. Cétait écrit, inévitable comme un orage après une canicule. Blandine était solaire, parlait vite, riait plus fort que lui, savait entrer dans une pièce de manière à ce que tout le monde se retourne. À côté delle, je me sentais aquarelle auprès dune huile. Pas moins bien, juste différente.
Elle et lui se rapprochèrent, puis vinrent les disputes à la même allure. Longtemps, jai observé tout cela à distance : ils se séparaient, se retrouvaient, se déchiraient à nouveau. Blandine hurlait, Philippe claquait la porte, puis revenait. Toujours les mêmes balançoires, jamais immobiles.
Et dans les creux de ces balançoires, il y avait moi.
Le premier soir où il est venu, cétait après une de leurs ruptures sérieuses. Il avait trente-cinq ans, moi trente-trois. Il appela tard, voix basse : « Je peux passer ? » Jai dit oui. Jai préparé du thé au thym, posé sur la table un reste de quiche. Nous avons parlé jusquà deux heures du matin. Il parlait, jécoutais. Écouter, ça je savais faire.
Il sendormit sur mon vieux canapé. Le matin, un café, un mot de remerciement, il partit. Deux semaines plus tard, il sétait réconcilié avec Blandine.
Je nétais pas vexée. Jai retiré le plaid du canapé, lavé, rangé. Et jai continué.
Cela sest répété. Une fois. Deux fois. Dix fois. Jen ai perdu le compte. Il débarquait après une dispute, parfois pour une soirée, parfois pour quelques jours. On buvait du thé, on parlait, il reprenait ses esprits, puis repartait. Toujours chez Blandine.
Je nappelais pas cela de lamour. Je nosais pas. Mais quand il sonnait, quelque chose se serrait et se relâchait dans ma poitrine. Il était là. De retour. Vivant, réel, à moi, juste pour un temps.
Parfois, je me voyais comme une tour de contrôle. Les avions atterrissent, refont le plein, puis repartent Moi je reste. Toujours.
Cette fois, il est arrivé fin mars avec un grand sac de sport bleu, usé, une marque blanche presque effacée sur le côté. Jai compris en le voyant : pas question de jours, mais de semaines.
Tu restes longtemps ? ai-je demandé, tandis quil retirait sa parka dans lentrée.
Je ne sais pas, a-t-il avoué. Il navait jamais menti avec moi. Une semaine peut-être, on verra.
Daccord. Je mets de leau à chauffer.
Jai sorti le thym, il sest installé sur sa chaise, à sa place, dos au frigo. Je posai la tasse devant lui et me dis : encore. Encore une fois. Ce que je ressentais nétait ni de la joie, ni de lamertume. Quelque chose de tiède, doux-amer.
Ça va mal ? demandai-je.
Plus que mal, répondit-il, serrant sa tasse dans ses mains froides. Elle dit quelle est épuisée. Quon se gâche la vie.
Et toi ?
Rien dit. Jai pris le sac, il indiqua lentrée, et je suis parti.
Silence. Dehors, la pluie gouttait du balcon, régulier comme un métronome.
Claire, fit-il, pour la première fois de la soirée les yeux dans les miens, tu nes pas contente ?
Si, répondis-je. Cétait vrai. Amer, un peu honteux, mais sincère.
Les premiers jours furent étranges. Javais pris mes habitudes seule : lever à sept heures, café, lecture à la fenêtre, puis le travail. Retour à dix-huit heures, dîner simple, un appel à ma copine Sophie ou un film avant de me coucher à onze heures.
Philippe bousculait mon rythme. Il se levait plus tard, aimait refaire le monde au petit-déjeuner alors que jétais déjà ailleurs en pensée, occupait la salle de bain, mettait la télé trop fort.
Mais le soir venu, à table, cétait bon. Simple, comme chez soi. Il racontait, me faisait rire. Jai préparé une lasagne, la meilleure, disait-il, quil ait mangée depuis des années. On visionnait de vieux films et débattait de la fin. Le dimanche, marché : il portait la lourde cabas. Jen étais émue.
Une semaine. Deux. Un mois.
Un soir, réveillée dans la nuit à lécoute de son souffle régulier de lautre côté du mur, je me suis prise à penser : et si, finalement, cétait ça, la vraie vie ? Nous étions plus jeunes, ni lun ni lautre. On connaissait la solitude. On navait plus rien à cacher. Peut-être, le bonheur cétait justement ça. Pas brillant, pas tapageur, mais solide comme une vieille maison.
Jen ai parlé à Sophie. Elle ma écoutée, son éternel café au lait à la main.
Claire, dit-elle doucement.
Je sais ce que tu vas dire.
Vraiment ?
Que cest temporaire. Quil va repartir. Comme toujours.
Sophie joua avec sa petite cuillère.
Ce nétait pas ça que je voulais demander. Es-tu heureuse, là, tout de suite ?
Jai réfléchi. Vraiment. Pas pour répondre juste, mais pour chercher en moi.
Oui, ai-je finalement dit. Oui, maintenant.
Alors profite-en, dit-elle. Arrête danticiper.
Jai essayé.
Nous avons vécu ainsi ensemble quatre mois : avril, mai, juin, juillet. Quatre mois gravés dans ma mémoire au détail près. Comment il ma offert une branche de lilas en fleur, comment on sest fâchés pour des broutilles, restés fâchés deux heures, puis il est venu sexcuser. Ce samedi où nous navons pas quitté lappartement : moi à lire, lui à bricoler sur le balcon, complicité silencieuse difficile à décrire.
Peu à peu, je parlais en « nous ». Jallais quelque part, cétait « nous irons ». Ce glissement sest fait tout seul et je lai laissé grandir.
Philippe changeait aussi. Moins irritable. Parlant moins de Blandine. Il me regardait différemment, dune tendresse que je nidentifiais pas tout de suite. Cétait peut-être le mot que jattendais toutes ces années.
Il a demandé un double de mes clés. Je les ai faites faire, sans hésiter, posées sur la table. Un petit objet froid, mais chaud dedans.
Cétait début juillet.
Mi-juillet, le téléphone a sonné.
Jétais à la cuisine, lui dans le salon devant lordinateur. Son portable sonna, sec, trop fort. Je ny prêtais pas attention. Puis silence. Silence épais, où les choses basculent.
Je suis allée voir. Il était debout, le téléphone à la main, fixe, loin.
Philippe ?
Il leva les yeux. Je compris. Pas avec ma tête, avec autre chose.
Blandine, dit-il. Elle a des difficultés. Graves. Elle est seule. Elle a besoin daide.
Juste ça. Un seul mot : Blandine.
Je comprends, ai-je soufflé.
Claire…
Va.
Attends, laisse-moi expliquer.
Ne texcuse pas. Je comprends. Va.
Il hésita une minute. Me regarda. Je lai regardé aussi. Puis il se dirigea vers lentrée, prit son sac bleu resté dans le coin tout ce temps, comme sil savait que son heure viendrait.
Je tappellerai, lança-t-il.
Daccord.
La porte se referma. Le verrou claqua. Je restai debout, au milieux du salon, parmi ce silence qui navait plus rien que labsence.
Les trois premiers jours, je nai pas pleuré. Cétait étrange. Jattendais les larmes, appréhendais leur venue. Mais rien. Juste autre chose. Comme si on avait retiré le vieux fauteuil dune pièce, laissant une marque claire au sol, et le vide dans lair. Pas de douleur. Pas encore. Juste ce vide, dessiné.
Au travail, je tenais le coup. Je travaillais comme comptable dans une entreprise de construction, la rigueur des chiffres maidant à tenir debout. Les chiffres ne demandent rien à personne, ils exigent seulement la précision.
Le quatrième jour, jai refait la lasagne. Je ne sais pas pourquoi. Même recette, même plat, mêmes ingrédients. Jai servi, mangé une part. Cétait bon. Douloureusement bon.
Cest là, sur la lasagne, que les larmes sont venues : bruyantes, longues, sans pudeur. Puis jai bu mon thé, lavé mon visage, sombré dans le sommeil.
Sophie est venue le lendemain, sans prévenir, frappant en bas de limmeuble : « Ouvre, cest moi. » Elle monta avec un sac, où dépassaient du pain et autre chose. Elle ma pris dans ses bras. Sans paroles, plus de larmes.
Raconte, dit-elle.
Il ny a rien à raconter. Tu devines déjà.
Je sais. Mais il faut dire. À voix haute.
Jai raconté. Juillet, le coup de fil, le sac bleu, le « Je tappelle ». Lui qui navait toujours pas appelé.
Tu vas attendre ? demanda Sophie.
Non, ai-je dit. Et je me surpris moi-même de la facilité des mots.
Vraiment ?
Non. Je suis fatiguée dattendre. Jai passé ma vie à attendre : quil appelle, quil revienne, quil choisisse. Et il na jamais choisi. Il revient seulement lorsquil na plus dautre endroit où aller. Tu sais comment on appelle ça ?
Non.
La piste de secours. Jétais son aérodrome de secours. Toujours là, prête à laccueillir. Mais il savait que je resterais.
Sophie me regardait.
Tu le savais depuis longtemps ?
Je le savais. Je viens seulement de le comprendre.
Connaître et comprendre : la différence est énorme. On peut savoir et vivre comme si on ne savait pas. Comprendre, cest cesser de se mentir.
Août sest écoulé dans un drôle détat cotonneux. Pas sombre. Juste calme. Métro-boulot-dodo, je cuisinais, lisais, marchais parfois le soir sur les quais, longtemps, jusquà ce que mes jambes me ramènent. Je regardais leau, les lumières, les gens couples ou solitaires. Je pensais à tant de choses.
Un soir, je marrêtai devant la vitrine dun magasin et vis mon reflet. Une femme en manteau clair, cheveux tirés, les traits marqués mais pas brisés. Fatiguée, mais debout. Je suis restée longtemps, à me demander : quest-ce que je veux ? Vraiment ? Pas pour lui, pas pour Philippe. Pour moi.
Je nai pas trouvé la réponse. Mais la question valait déjà quelque chose.
En septembre, jai déplacé les meubles. Dabord le canapé, mal placé, qui mangeait la lumière. Puis létagère. Toute la pièce changea. Plus claire, plus spacieuse, plus vivante. Jai pensé : cest mieux comme ça. Pourquoi ne lavoir pas fait avant ?
Probablement peur de changer. Peur quil revienne et critique.
À présent, personne ne pouvait plus rien me reprocher.
Jai acheté de nouveaux rideaux en lin, crème, à motifs discrets. Les anciens, bleu marine, trop lourds, avalaient la lumière. Les nouveaux laissaient entrer le soleil, dorant la pièce le matin. Je ny avais jamais fait attention durant cinquante et un ans.
En octobre, je me suis inscrite à des cours ditalien. Jen rêvais, mais je trouvais toujours une excuse. Cette fois, jy suis allée. Petit groupe joyeux, prof jeune et vif, qui adorait nous faire chanter. Je chantais fort, sans gêne, du « Torna a Surriento », sans jamais être allée à Sorrente.
Sophie sest étonnée :
Italien ?
Oui.
Mais pourquoi ?
Jai envie daller à Barcelone, ai-je répondu.
Claire, on y parle espagnol…
Jai ri.
Je sais, mais je commence avec litalien. Cest proche.
Ce nétait pas tout à fait vrai, mais jaimais cette idée de faire quelque chose de fou, rien que pour moi.
Barcelone sest imposée dans mes pensées. Sur Internet, jétais tombée sur des photos de la ville : rien de touristique, simplement une ruelle, un marché, un vieux monsieur lisant sur un banc, un chat roux sur un rebord de fenêtre. Cela ma frappée : cest là que je veux aller. Pas pour un voyage organisé, juste pour vivre un peu, respirer la lumière, lair marin, les orangers.
Jai écrit « Barcelone. Printemps » sur un post-it, collé sur le frigo.
Novembre arrive avec le froid et la nuit plus tôt. Je me suis inscrite à la piscine. Nager le matin avant le bureau est devenu le plus beau de mes débuts de journée.
Parfois, rarement, je pensais à Philippe. Je me demandais comment il allait. Avec Blandine ? Heureux ? Je ne lui voulais pas de mal. Vraiment. Pensées fugaces, comme revoir une vieille photo : on se souvient, mais cest déjà lointain.
En décembre, Sophie ma invitée à fêter le Nouvel An chez ses amis. Jai presque refusé, puis jy suis allée. Je me suis amusée, jai trinqué, et à minuit, entourée par les amis de Sophie, jai senti une étonnante légèreté. Comme si le poids que jignorais porter était enfin posé à terre.
La nouvelle année est passée : piscine, italien, lectures longtemps repoussées. Jai trié mes affaires, jeté des choses inutiles. Au fond de mon armoire, jai retrouvé le vieux plaid que Philippe avait utilisé lors de sa première nuit sur mon canapé. Je lai serré dans mes mains, puis mis dans un sac à dons. Cela tiendra chaud à quelqu’un d’autre.
Mars est revenu. Un an jour pour jour depuis son arrivée, sac sur lépaule.
Je prenais mon café à la fenêtre. Les mêmes restes de neige, les pigeons humides, la même rue. Mais plus tout à fait la même Claire.
Il a appelé un samedi, vers midi. Son numéro sest affiché, et jai ressenti une brève secousse. Ni joie, ni douleur. Juste une habitude qui se manifestait.
Jai décroché.
Claire, fit-il, la voix à la fois connue et étrangère. Cest moi.
Je vois.
Comment vas-tu ?
Bien. Et toi ?
Silence.
Pas très bien. Est-ce quon peut se voir ?
Jai réfléchi une seconde.
Oui. Où ?
Peut-être chez toi ?
Non, ai-je dit calmement. Retrouvons-nous devant limmeuble. Dans vingt minutes.
Nouveau silence. Il ne sy attendait pas.
Daccord, finit-il par dire. En bas alors.
Jai bu mon café, mis mon manteau gris clair, mon écharpe, mes bottes. Je me suis regardée dans le miroir. Femme calme. Prête.
Il était déjà là. Plus marqué par la vie, ou cétait moi qui le voyais différemment. Moins soigné, aminci, ce mélange despoir et de malaise sur le visage.
Bonjour, dit-il.
Bonjour.
On sest mis à marcher, lentement, sans but, parce que parler était plus important qualler quelque part.
Claire, commença-t-il. Je dois tavouer quelque chose. Important.
Vas-y.
Cette année a été difficile. Je me suis séparé de Blandine, enfin cest elle qui est partie. Le travail, tout a explosé. Je nai plus rien.
Je lécoutais, en silence.
Jai beaucoup pensé à toi, poursuivit-il. Jai compris que javais été idiot. Que tu étais la personne vraie de ma vie.
Philippe, soufflai-je.
Laisse-moi finir. Je voudrais recommencer. Vraiment. Jai changé, cest vrai. Donne-moi une chance.
On longeait un vieux marronnier. Les bourgeons gonflaient. Bientôt les feuilles.
Je me suis arrêtée.
Il sest arrêté aussi.
Tu es belle, dit-il soudain. Encore plus quavant. Comment fais-tu ?
Jai souri.
Ça arrive.
Claire, il prit ma main, chaleureuse, familière, celle que javais si souvent voulu tenir.
Jai doucement retiré la mienne.
Philippe, je veux que tu comprennes ce que je vais dire. Ne te vexe pas, comprends-le vraiment. Daccord ?
Vas-y.
Tu dis avoir changé. Jen suis sûre. Un an, cest du temps. Je marquai une pause. Mais il nest pas question de toi. Cest moi.
Quoi donc ?
Jai changé aussi. Différemment. Tu veux retrouver ce que tu as perdu. Moi, jai trouvé quelque chose que je nabandonnerai pas.
Dans son regard, un trouble, une peur.
Quas-tu trouvé ?
Moi. Aussi banal que cela sonne. Moi-même.
Claire
Attends. Je ne suis pas en colère. On se connaît trop pour ça. Mais il faut que tu comprennes : toutes ces années jétais ton aérodrome de secours.
Il ouvrit la bouche, je poursuivis :
Tu arrivais quand ça nallait pas, tu faisais le plein et repartais. Jattendais, je te recevais, jétais heureuse de te revoir. Mais tu repartais toujours. Blandine, cétait Roissy, moi le petit terrain derrière la ville. Fiable, mais pas la destination.
Cest faux, murmura-t-il.
Cest vrai. Et tu le sais. Je le regardai dans les yeux. Mais maintenant, la piste est fermée. Je lai fermée, pas par vengeance, mais parce que je ne veux plus être la solution de dernier recours. Même pour quelquun de bien. Et tu en fais partie.
Silence.
Et maintenant ? demanda-t-il.
Maintenant, jai des projets. Je pars à Barcelone au printemps. Japprends litalien, même si on y parle espagnol. Je nage tous les matins. Je vis entourée de nouveaux rideaux, meubles déplacés, de livres longtemps mis de côté. Cest ma vie. Peut-être pas spectaculaire. Mais elle est à moi. Et il ny a plus de place pour quelquun qui vient juste parce quil na nulle part où aller.
Et si je viens parce que je veux être avec toi… ?
Je lai regardé longtemps. Peut-être disait-il vrai.
Peut-être. Mais je ne peux plus vérifier. Je ne peux plus. Parce que la Claire qui croyait, attendait, gardait une place elle nexiste plus. Celle daujourdhui vit autrement.
Il fit un pas vers moi.
Claire. Laisse-moi essayer.
Non, répondis-je paisiblement. Ni dureté, ni théâtral. Simplement non. Pas parce que je veux punir. Mais parce que je sais comment cest. Je le sais trop bien.
Nous restions devant limmeuble. Même entrée, même rue. Mais plus la même année, plus la même femme.
Tu ne veux même pas me faire un thé ? demanda-t-il.
Non.
Pourquoi ?
Le thé au thym, cest déjà autre chose. Cest un commencement. Et il ny aura plus de commencement.
Il baissa la tête, releva enfin les yeux.
Es-tu heureuse ? demanda-t-il, sans reproche.
Jai pensé. Comme à la terrasse du café avec Sophie. Vraiment pensé.
Oui. Ici, maintenant, oui.
Alors cest parfait, dit-il. Et je crois aussi que cétait vrai. Parfait, Claire.
Nous sommes restés là, silencieux.
Appelle-moi parfois, pour bavarder, propose-t-il.
Je secouai la tête.
Il ne faut pas. Chacun sa route.
Il acquiesça lentement.
Barcelone, donc ?
Barcelone.
Belle ville.
Je sais, dis-je. Même si je ny étais jamais allée. Je sais.
Il séloigna sans se retourner. Je le regardais. Un homme que javais connu trente ans. Que javais aimé plus longtemps que moi-même. Aujourdhui, je le laissais partir, sans douleur, mais avec la paix retrouvée.
Comme quand on ouvre la cage dun oiseau prêt à senvoler.
Je suis montée chez moi. Jai ouvert la porte. Lodeur de café, des rideaux clairs, la lumière de mars sur le canapé déplacé.
Jai mis de leau à chauffer. Pas de thym. De la menthe, désormais. Une nouvelle habitude, la mienne.
Jai décollé le post-it du frigo.
« Barcelone. Printemps. »
Jai ajouté : « avril. »
Avril, cest bientôt.
Laérodrome est fermé. La tour de contrôle a coupé les lumières. Enfin, je monte moi-même dans lavion.
***
Et tout cela nest pas arrivé dun coup. Avant darriver à cette entrée, à cette conversation, une année entière sest écoulée. Cette année ma changée, mais pas en un jour. Je veux la raconter plus précisément. Sans hâte. Parce que chaque mois a tout transformé, à petits pas.
Quand Philippe est parti ce soir de juillet avec son sac, je nai pas tout compris tout de suite. Ma raison la compris, mais au fond, je ny croyais pas. Pas à la nouvelle Claire, pas au changement.
Les premiers jours, jai continué comme dhabitude. Travail, retour, cuisine pour une, ce qui était étrange après quatre mois à cuisiner pour deux. Jai retiré ses affaires, sa grande tasse bleue ébréchée. Il lavait oubliée. Ou laissée, je ne sais pas.
Je lai rangée dans le placard. Je nétais pas prête à la jeter.
Le cinquième jour, maman a appelé. Elle vit à Dijon, on se parle tous les dimanches. Mais ce mercredi, elle appelle.
Claire, tout va bien ? direct. Maman a toujours un radar pour ça.
Oui, maman.
T’as pas l’air
Un peu fatiguée.
Le boulot ?
Le boulot.
Pause.
Il est parti ? demande maman.
Jai failli rire. Sacré radar.
Comment tu sais ?
Je suis ta mère. Je sais. Ça va ?
Ça va, maman. Pas très fort, mais ça va.
Tu veux venir à la maison ?
Non, merci. Jai besoin dêtre ici.
Très bien, consent maman. Elle sait lâcher prise. Ne reste pas silencieuse, si ça va mal, appelle.
Promis.
Mais je nai pas appelé. Parce que ce nétait pas la détresse. Juste un vide, une fatigue, une solitude choisie mais pesante. Pas denvie de le rappeler. Étrange, mais vrai.
Au fond, jai toujours su que Blandine ne serait jamais le passé pour Philippe. Cétait autre chose, une orbite à part, la sienne. Je faisais semblant de lignorer.
Fin juillet, je suis allée chez le coiffeur. Depuis dix ans toujours la même, Élisabeth, calme, efficace. Un regard, pas de questions inutiles.
On fait quoi ?
Plus court. Beaucoup plus court.
Son sourcil sest levé.
Vraiment ?
Jusquaux épaules. Plus clair aussi.
Je suis sortie deux heures plus tard différente. Pas une autre, mais allégée, comme si avec les cheveux je me séparais dun poids inutile.
Dans la rue, la voisine Mme Bonnet, soixante-dix ans, tout au courant, tout cash :
Claire ! Tu as changé ! On ne te reconnaît plus !
Juste une coupe, Mme Bonnet.
Tu es rajeunie. Dix ans de moins !
Oh…
Tu sais, une femme qui change de tête, cest quil se passe quelque chose. Bon ou mauvais, mais quelque chose !
Un peu des deux, ai-je répondu.
Tant mieux, a-t-elle conclu. Faut pas stagner.
Sage femme que cette Mme Bonnet.
Laoût était caniculaire. Premier vrai congé depuis trois ans : deux semaines rien quà moi. Je ne suis pas partie. Randonnée en ville, lecture, exploration de coins où je navais jamais mis les pieds. Jai découvert un petit jardin botanique. Dans le quartier depuis toujours, jamais entré. J’y suis allée en août. Un havre : calme, la terre, lodeur des roses et dautres plantes inconnues. Je masseyais sur un banc, lisais, puis rangeais le livre, écoutais le soleil à travers les feuilles.
Cest ça, la vie, ai-je compris. Juste être là, ressentir. Ce nest pas du vide ni de lennui. Cest vivre.
Un de ces jours, une femme a demandé à sasseoir à côté, le banc était bondé. Je lai laissée. Elle, livre en main, moi aussi. Pas un mot, mais une présence agréable.
Puis elle a fermé son livre.
Il est beau, ce lieu, dit-elle.
Oui, ai-je répondu. Dommage de ne pas être venue avant.
Jy viens tous les matins, une habitude. Sourire. Je mappelle Martine.
Claire.
On a parlé un peu. Prof retraitée, seule, les enfants grands partis. Aimable, sans plainte. Juste quelquun qui vit sa vie.
Jai pensé : cest à cela que je veux ressembler.
Après, nous nous sommes croisées plusieurs fois, quelques mots, rien de profond mais c’était agréable de savoir qu’il existait au moins une personne, juste bien.
Septembre, rentrée des écoles, nouvelle odeur dans lair : la première feuille morte, la première fraîcheur, quelque chose qui sent la pomme. Jaime septembre, cette sensation de neuf.
Cest en septembre que jai bougé les meubles, comme dit. Un vendredi soir, ça ma pris. Jai réarrangé tout, le canapé, létagère, le fauteuil, seule, en sueur. Mais fière.
Debout dans mon salon, jai pensé : il est mieux ainsi.
Je me suis approchée de la fenêtre, ai pensé à Philippe. Sans tristesse, juste une question : est-ce quil va bien ? Retourné avec Blandine ? J’espérais, sans rancune. Trop deffort, la rancœur. J’avais besoin de mon énergie pour moi.
En octobre, litalien a commencé. Drôle, réjouissant. Huit dans le groupe : un jeune pour Rome, une dame amoureuse du cinéma italien, une comme moi, ici pour soccuper. Bientôt, Michèle devient ma copine de cours. Enjouée, franche, son rire communicatif.
Un jour, après le cours, au café :
Pourquoi tu fais de litalien, Claire ?
Je veux voir Barcelone, ai-je répondu.
Rire de Michèle.
Mais cest en Espagne !
Je sais. Mais litalien est plus beau. Et, entre nous, ils se ressemblent
Tas une logique bien à toi. Jaime bien, a-t-elle dit.
Nos discussions sont devenues régulières, ciné, expos. Découvrir quon peut rencontrer de nouvelles personnes après cinquante ans, cest précieux.
Novembre, décembre, janvier. Je lai dit, piscine, Nouvel An, lecture. Mais aussi, retrouvé un vieux carnet de jeunesse : une sorte de journal. Jai relu, à la fois étrangère et familière à cette jeune Claire. Jai inscrit à la dernière page : « Tout va bien. Tu as tenu bon. »
Février, dégèle précoce. Les rues ruissellent, lair sent déjà presque le printemps. Je marche, explore des rues connues mais oubliées.
Un jour, une petite librairie jamais vue. Dedans, lodeur du papier, du bois, le libraire assoupi. Je fouille, jachète trois livres : guide sur Barcelone, un ouvrage sur lart, un roman.
Le libraire, éveillé, me regarde :
Surtout celui-là, dit-il, en désignant le roman. Je lai lu, il y a longtemps. Cest sur le changement.
Eh bien, cest le thème du moment, ai-je souri.
Le guide, je lai lu aussitôt, contemplant les images : places, marchés, chats sur les balcons. Larchitecture qui respire. Les couleurs criardes, impossibles avant dy aller, en réalité, cest le soleil.
Jai commencé à préparer le voyage. Sérieusement. Appartement réservé, simple mais joli, dans le centre, vue sur cour intérieure. Billets achetés. À la réception de la confirmation, jai ressenti un bonheur pur, jubilatoire.
Cest mon voyage. Mon tout seul. Pour la première fois, jy vais parce que jen ai envie. Pas avec quelquun, pas par obligation. Juste parce que je décide.
Sophie, en lapprenant, ma enlacée.
Parfait, a-t-elle dit. Cest comme ça quil faut vivre.
Tu ne veux pas venir avec moi ?
Si, mais cette fois cest ton aventure.
En mars, jai appelé maman. Elle sest inquiétée dun voyage en solo, Barcelone, cest loin, et si jamais…
Maman, jai cinquante et un ans.
Je sais, cest moi qui tai faite.
Tu sais que je vais men sortir.
Pause.
Tu ten sortiras, finit-elle par concéder. Prends des photos, appelle-moi en arrivant.
Je tappellerai, promis.
Cest ça, la vraie vie. Pas de grands drames, simplement : billets achetés, coup de téléphone à maman, prévoir les photos. Et toute la force là-dedans, je nai mis longtemps à la comprendre.
Après cinquante ans, cest moins un enjeu de trouver à tout prix quelquun que de se choisir soi. Chaque jour. Parce quon réalise quon ne peut offrir ce quon na pas. On ne peut aimer sans exister vraiment.
Jai trop vécu dans lattente : « Quand il va venir, choisir » La vie passait, moi jattendais de pouvoir commencer.
Personne ne donne la permission. Faut la prendre.
Je lai compris petit à petit, comme la chaleur qui revient après lhiver.
La psychologie de lamour, cest simple au fond : on ne change pas lautre. On change ce quon accepte, ce quon laisse entrer, ce quon ferme dehors.
Jai fermé la porte. Sans éclat. Juste fermé.
Ce qui sest passé en mars, dans cette entrée, cétait juste la dernière étape dune décision ancienne.
Quand Philippe a rappelé, je triais mes vêtements. Jai vu son numéro, je nai pas sursauté. Jai réfléchi, jai répondu.
Nous avons parlé, comme jai raconté plus haut. À ce moment, en lécoutant, je voyais un homme bien, pas méchant ni mauvais, juste fragile là où il rencontrait le feu de Blandine. Ce nest pas une faute, cest ainsi. Il le savait, je crois. Il aurait tout fait pour croire que cest différent, aujourdhui.
Le plus dur, ce nétait pas de dire non. Mais de le dire sans pitié. Parce que la compassion, je lai toujours eue. Mais on peut dire non tout en restant humain.
Avant, je croyais que compatir, cétait ouvrir la porte, servir le thé, être présente. Maintenant non. Maintenant, je peux être à côté dune douleur sans my perdre.
Il est parti, sans se retourner. Jai pensé : quil trouve sa propre voie. Ni Blandine, ni moi. Quelque chose à lui. Il en a encore le temps.
Quatrième étage, sans ascenseur, je suis montée. Respirer, calmement. Entrée. Soleil. Les rideaux crème, le canapé déplacé, le post-it rallongé.
Un thé à la menthe. Message à Sophie : « Il est venu. Ça va. »
Réponse dans la minute : « Je le savais. Fière de toi. »
Jai écrit à Michèle : « Ciné demain ? »
Réponse éclaire : « Avec plaisir, tu proposes quoi ? »
Sourire. Thé. Guide de Barcelone. Moins dun mois.
Aérodrome fermé. Phare éteint. Mon avion décolle bientôt.
Et à bord, une passagère Claire, cinquante et un ans. Et, devant elle, Barcelone.
***
Le thé a infusé. Ma nouvelle tasse, blanche, fine, achetée pour moi. Pas lancienne, bleue, ébréchée. Celle de Philippe, je lai placée dans le placard, côte à côte avec la mienne.
Pas comme symbole. Comme objet.
Plus tard au lit, jai feuilleté ce roman sur le changement quachetait la veille chez le libraire. Oui. On change ainsi. Pas dun coup, pas par serment. Jour après jour, page après page. Et soudain, on se découvre différente.
Livre fermé. Lumière éteinte.
Dehors, une pluie de mars, calme, ni triste, ni gaie. Juste la pluie.
Dans lobscurité, jécoute. En moi, la paix. Ni vide, ni solitude. Juste la paix davoir tout rangé.
Demain, italien. Je chanterai fort.
Après-demain, piscine.
Dans un mois, Barcelone.
Et maintenant, cet instant. La pluie, le silence. Le goût du thé à la menthe.
Et pour la première fois depuis longtemps, je me sens enfin complète.
Plus daérodrome de secours.
La piste, cest la mienne.
Je décolle.







