Petite blague française

Blague

Camille ! Camille ! Laisse-moi recopier !

Le chuchotement de Claire a résonné dans toute la classe, et Madame Leduc a levé les yeux du carnet de notes qu’elle remplissait.

Mademoiselle Dubois ! Tu pourrais te tenir tranquille, non ? Fais ton devoir toute seule !

Madame Leduc, cest trop difficile ! Claire, comme dhabitude, ne manquait pas de répartie.

Qui a dit que ça devait être facile ? Et puis, Claire, Camille na pas le même sujet que toi. Donc, inutile dessayer.

Comment ça ?! Pourtant, elle est assise au premier rang !

Eh bien oui ! Madame Leduc eut un petit sourire, imitant la voix outrée de Claire. Je lui ai donné un exercice à part.

Cest injuste ! Claire soupira en abaissant la tête sur son cahier, avant de tourner son regard à nouveau vers ses potentielles « sauveuses ».

Personne ne remarqua à quel point Camille se recroquevilla sur son pupitre, évitant de lever les yeux vers quiconque.

Tout le monde savait que Camille était lélève brillante du collège, et que les enseignants profitaient parfois de ses facilités, tout comme ses camarades. Refuser daider, cétait sexposer à la rancune du groupe.

Et pourtant, Camille nétait pas du genre à refuser. Elle laissait copier, mais, suivant les conseils de sa mère, elle essayait de sy prendre avec discrétion, sans que les profs naient à sen mêler.

Camille, je sais que tu es une fille très gentille. Mais il faut aussi penser à toi. Pour entrer dans le lycée que tu veux, il te faudra un excellent dossier. Ne gaspille pas tes chances à cause de la paresse des autres.

Sa mère avait raison, mais Camille soupirait en entendant ses mots. Si seulement elle savait comme il était difficile dêtre la meilleure élève dans une classe où personne ne semble rien attendre de lécole

Sa mère lavait changée de collège à la suite du divorce de ses parents. Les raisons étaient multiples, mais il y avait aussi ce petit frère, né alors que ses parents étaient encore ensemble, mais dune autre femme, dans la nouvelle vie de son père.

Personne navait pris la peine dexpliquer quoi que ce soit à la petite. Les adultes se débrouillaient entre eux, Camille passait son temps dans sa chambre à remplir page après page de coloriages, noircissant les feuilles avec une minutie désespérée, jusquà ce quil ne reste plus un seul espace blanc.

Cest la grand-mère paternelle, Madame Dupuis, qui avait remarqué en premier.

Quest-ce que vous faites avec cette enfant ?! Regardez dans quel état elle est !

Bien quelle soit la mère de son père, elle avait spontanément pris le parti de la maman de Camille.

Elle tient ça de son père ! Toujours à vouloir voir ailleurs. Sauf quau moins, lui, il revenait, et jamais avec un autre enfant.

Et vous lavez pardonné ?

Quest-ce que je pouvais faire, Hélène ? Je laimais, voilà tout. Et puis, même lui, il maimait aussi. Sinon il ne serait pas revenu. Jai souffert, oui. Beaucoup. Je ne vais pas dire que jai tout pardonné. Je me suis consumée à attendre, sans résultat. Parfois je me dis que tu dois remercier le destin davoir vu la vérité en face. Parce que je te connais, Hélène, tu aurais pu lui pardonner aussi, non ?

Je ne sais pas, murmura sa mère. Ça fait trop mal

Je comprends. Mais ce qui est sûr, cest que Camille est prise entre vous deux, comme entre le marteau et lenclume. Cest à toi de penser à elle. Lenfant ny est pour rien

Oui, vous avez raison. Les seuls responsables, cest nous.

Et alors, Hélène prit sur elle de tout expliquer à sa fille de six ans.

Camille, ton papa et moi ne vivrons plus ensemble désormais.

Pourquoi ?

Nous divorçons. Maintenant, nous deux, nous vivrons ici. Tu verras ton papa les week-ends ou quand ce sera possible. Mais ne tinquiète pas, il restera ton papa, toujours ! Je te le promets.

Et toi, tu vas partir aussi ?

Je reste avec toi, ma chérie, jamais je ne partirai.

Là, enfin, Hélène comprit doù venait ce silence, cette façon de colorier la nuit sur le papier.

Il fallut beaucoup de temps et de tendresse pour que Camille perde cette peur. Petit à petit, la routine reprit son cours. Camille revoyait son père, moins souvent quelle ne laurait voulu, mais assez pour comprendre quon avait quitté sa mère et pas elle. Il continuait à la gâter, prit soin de s’entendre avec Hélène pour ne pas la perturber. Elle jouait même avec son petit frère et sentendait bien avec la nouvelle femme de son papa, mademoiselle Sophie. Sophie aimait les enfants, nétait pas méchante, et aucun conflit nexistait entre elles.

Mais cette blessure avait laissé des traces. Camille ne pouvait sempêcher de repenser parfois que, peut-être, son père était parti parce quelle nétait pas assez bien, pas comme il fallait.

Sa mère et sa grand-mère tentaient de la rassurer, mais le doute subsistait, sinsinuant à chaque moment de doute, sapant sa confiance.

Au début, les signes étaient faibles. Une peur, des genoux qui tremblent, le jour où, en CP, elle fut invitée à déclamer un poème au micro, devant tout le monde.

Toute la semaine, Camille avait répété avec sa mère devant la glace, persuadée quelle naurait aucun problème. Elle avait déjà joué de grands rôles à la maternelle. Mais là, face au micro, le trou noir, plus un mot ne voulait sortir. Les larmes avaient coulé toutes seules.

La directrice, sétant approchée, lui murmura en caressant sa joue :

Tu le diras plus tard, daccord ?

Camille hocha la tête, incapable de parler.

Heureusement, Madame Leduc ne perdit pas de vue sa question et lattendit après les cours devant lécole.

Cest toi que jattendais ! Tu veux me réciter ton poème ? Je voudrais lentendre, vraiment.

Ce fut un moment décisif. Camille se redressa, lâcha la main de sa mère et déclama son texte si bien que les adultes applaudirent sur le parvis.

Bravo ! Je savais que tu y arriverais !

Mais Je nai pas réussi tout à lheure

Mais si ! Tu viens de le faire devant nous tous ! Peu importe que ce soit sur la scène ou ici. Ce qui compte, cest que tu as osé. Crois-moi tu es très forte, Camille.

Cette parole resta gravée en elle. Plus tard, lorsque Madame Leduc deviendrait sa prof principale, Camille serait ravie, sûre de pouvoir compter sur ce soutien précieux.

Votre fille est dune finesse rare, confiait Madame Leduc à Hélène. Elle est douée, sensible et fragile. Elle gagnerait à être entourée délèves aussi curieux et passionnés quelle, pourquoi ne pas la transférer dans une filière maths au lycée ?

Mais Hélène navait pas la possibilité. Létablissement était loin, la famille recomposée de son ex-mari sagrandissait, la grand-mère était souffrante et Hélène elle-même travaillait sur deux postes pour réunir assez deuros afin de déménager dans un appartement plus spacieux que leur petit T1 après la séparation.

Camille, encore un peu de patience. Dès que je minstalle mieux, on parlera de ta scolarité, daccord ? soupirait Hélène, blottie avec sa fille devant la télévision.

Ne tinquiète pas maman, ça ira

Comment ça va, à lécole ?

Ça roule ! répondait-elle, tout en sachant que tout nallait pas aussi bien.

Dis-moi tout dans les détails, insistait sa mère, la chatouillant.

Camille riait aux éclats et finissait toujours par raconter tout, sans rien cacher.

On ne la harcelait pas dans sa classe, mais régulièrement elle entendait derrière elle :

Ah, encore Camille qui se fait remarquer ! Vous avez entendu à quel point elle brille au tableau en histoire ? Grâce à ses réponses parfaites, plus moyen pour nous d’espérer un dix ! Elle pourrait faire des erreurs parfois, non ?

Au début, personne nosait lui dire en face. Mais un jour, tout changea.

Camille, je ten supplie, dix minutes ! Je nai rien écrit ! sagaçait Claire.

Madame Leduc, momentanément absorbée par un message, ne réagit pas.

Jules, son voisin, écarta sa feuille pour que Camille voie les questions de Claire.

Merci murmura Camille en montrant discrètement du doigt une erreur.

Leur complicité était telle quil suffisait dun signe. Un nombre sur un brouillon, un hochement de tête, et Jules corrigeait.

À la fin du cours, ce fut le calme plat.

Mais à la sortie, tout explosa.

Tu es sérieuse ?! Je fais comment à la fin du trimestre si tu ne maides pas ? Merci lamie ! Claire frappait du poing la table de Camille.

Tu exagères, Claire. Pourquoi je devrais toujours me sacrifier ?

Ça, cétait typiquement sa grand-mère qui parlait. Elle avait toujours dit quune jeune fille devait se tenir en société.

Tu es une demoiselle, Camille, pas une charretière. Alors, surveille ton langage !

Mamie, toi aussi, tu jures parfois

À mon âge, ce nest plus pareil ! Profite de tes années, évite les gros mots. Un jour, les garçons ne choisiront pas une « copine de beuverie » pour devenir leur femme !

Pourquoi pas ?

Parce que, comprends-moi, les hommes aiment le mystère et la douceur, comme dans les poèmes que tu adores. La vulgarité, chez toi, ce nest pas du tout « charmant ».

Au fond, Camille avait envie de répliquer sèchement, mais la voix de sa grand-mère raisonna en elle.

Claire, laisse-la tranquille, enfin ! sinterposa Jules, agacé. Cest facile de tout mettre sur son dos.

Parce que cest ça, lamitié ? Claire tapa encore sur la table avant de partir, furieuse.

Ce nest pas vrai ! sénerva Camille. Jules travaille seul, je ne fais que laider quand je peux. Et puis, je tai aidée aujourdhui ! Quest-ce que tu veux de plus ?

Camille attrapa son sac et sortit, retenant ses larmes devant la classe qui observait la scène.

Claire ninsista pas, mais lança assez fort pour que Camille entende :

Tout est clair, Rousseau. Tu feras moins la maligne plus tard

Les jours passèrent sans un mot entre elles.

Claire, pleine dimagination pour tourmenter ceux qui sopposaient à elle, préparait quelque chose.

Effectivement, quelques jours plus tard, Camille trouva dans son sac un billet étrange.

« Camille, tu me plais beaucoup. Jules »

Lécriture ressemblait à celle de son voisin. Camille ne douta pas un instant quil en soit lauteur.

Comment aurait-elle pu deviner que Claire, aidée de copines de la classe voisine et dune collègue de Madame Leduc, avait obtenu un mot délève, lavait recopié, mis dans le sac de Camille, puis organisé sa petite vengeance ?

Tu vas voir, Camille, ça va te faire tout drôle ! pensa Claire en glissant le papier dans le sac de Camille au vestiaire pendant que celle-ci sexerçait au volleyball.

Allez, Camille ! Plus fort ! sexclamaient ses camarades, jouant la comédie.

Personne ne la prévint quand Camille découvrit la lettre.

Quest-ce que cest ?! Incroyable ! Camille, la discrète, qui reçoit des déclarations ! Claire brandit la lettre et la fit tourner dans le vestiaire. Ça mérite une stratégie, non ?

Claire, rends-moi ça !

Mais non, cest amusant ! Attends ! Non, tu as raison ! Pas besoin de stratégie ! JULES ! appelle-t-elle en frappant à la porte du vestiaire des garçons.

Le sang de Camille se glaça.

Camille navait jamais parlé à personne de ses sentiments, sauf à sa mère et secrètement, à son carnet intime.

Maman, cest grave ?

Pourquoi, douce Camille ?

Je suis trop jeune.

On nest jamais trop jeune pour le premier émoi. Ce nest pas encore lamour, cest juste un premier pas. Cest comme ouvrir une porte sur un monde inconnu. Ce qui compte, cest que lon se sente bien.

Sa mère lui parlait souvent de ce frisson particulier que lon ressent juste avant de tomber vraiment amoureux.

Camille gardait ce secret comme un trésor.

Maintenant, cétait dévoilé.

En voyant Claire sagiter, Camille comprit que sa camarade avait deviné. En un geste, elle avait deviné ce quavait ressenti Camille en découvrant le mot. Si seulement elle avait réfléchi, elle aurait compris quil était impossible que Jules ait déposé le billet, car ils étaient sur le même terrain à cet instant.

Les garçons sortirent, riant, voyant Claire agiter le message, Camille pâle comme un linge dans un coin.

Que se passe-t-il ici ? Madame Leduc était entrée et la classe se tut. Tous connaissaient cette capacité de leur prof principale à apparaître au mauvais moment.

Madame Leduc, nous avons une nouvelle ! Claire posa la lettre sur ses lèvres, fit semblant dy déposer un baiser et la leva bien haut. Camille et Jules, quel couple !

Quest-ce que cest, Claire ? demanda Madame Leduc, de plus en plus sévère.

Cest la lettre damour de Jules pour Camille !

Un éclat de rire monta, mais fut coupé net par la voix ferme de Madame Leduc.

Silence ! ordonna-t-elle en se tournant vers Camille. Camille ?

Et soudain, Camille se revit, des années plus tôt, tentant de déclamer son poème, les yeux pleins de larmes, portée par le regard de la directrice, pleine de bienveillance.

Tu peux le faire, ma grande !

Prise dun courage inattendu, Camille fit quelques pas et se plaça devant Madame Leduc, croisant le regard doux et rassurant de son enseignante.

Claire a pris un mot qui métait destiné et la montré à tout le monde. Ce nétait pas censé être partagé.

Jai compris. Jules ? se tourna-t-elle vers les garçons.

Et là, contre toute attente :

Oui, cest bien moi qui lai écrit, admit Jules.

Il écarta les garçons, sapprocha de Claire et reprit la lettre.

On ne lit pas les lettres des autres, Claire !

Tu mens ! siffla Claire, comprenant que son plan échouait.

Pas dhumiliation, pas de moquerie, pas de harcèlement. Camille allait pouvoir continuer à marcher la tête haute.

Mais, à cet instant précis, Camille sentit quelque chose détrange en elle. Ce nétait pas de la peur, mais une sorte de liberté nouvelle, de légèreté.

Un peu comme si, dans son dos, grandissaient des ailes.

Claire ? demanda Madame Leduc sévèrement.

Ce nétait quune blague bredouilla Claire, au bord des larmes.

Donne ! Jules récupéra le billet, le plia et le donna discrètement à Camille. Il est à toi. Ne laisse plus jamais personne le lire, daccord ? Madame Leduc, au fait, aujourdhui, on a dissertation de français ? Madame Morel avait promis Je ne suis pas prêt !

Bravo pour lhonnêteté ! Elle aura bien lieu, mais vous aurez un autre sujet : « Les rumeurs à lécole. » Allez, dépêchez-vous, la cloche a déjà sonné. Filez en classe !

La 5e B se rua hors du vestiaire, Claire rouge de colère, Jules et Camille se souriant discrètement, la petite lettre serrée dans la main de Camille.

Elle la collera soigneusement dans son carnet intime. Elle la gardera précieusement, jusquau jour de son mariage, puis la remettra à Jules.

Tiens, mon mari !

Quest-ce que cest, ma belle ?

Notre histoire

Tu as vraiment confiance au point de me la laisser lire ?

Mais tu sais déjà tout !

Non, pas tout.

Et quest-ce qui reste un secret pour toi ? Camille se blottira contre Jules, aux sons des rires et des « Vive les mariés ! » de leurs amis.

Tu te rappelles de ta théorie sur lamour ? Le seuil, la porte ?

Oui.

Tu las franchi, ce seuil ?

Le regard de Camille brillera, et même dans la foule, Jules lentendra murmurer :

Et comment ! Jai même claqué la porte derrière moi. Parce que maintenant, je ne suis plus amoureuse de toi.

Quoi ?! sétonnera Jules.

Parce que je taime, tout simplement. Compris ?

Cette fois, oui Cest doux, Camille, ou cest fort ?

Cest fort !

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