L’Esprit de la Maison – Le Gardien Mystérieux des Foyers Français

Hugo, cest toi qui as rangé dans la cour ? Éloïse posa la main sur lépaule de son fils.

Le garçon sursauta et tira ses écouteurs. Les monstres continuaient de sétriper sur lécran, mais Hugo ne les regardait déjà plus.

Quoi, maman ?

Je te demande, ça fait longtemps que tu es rentré du collège ?

À peine cinq minutes.

Et qui a mis de lordre dehors alors ?

Aucune idée Peut-être Adèle ?

Éloïse esquissa un sourire. Sa petite avait beau être débrouillarde, à trois ans elle nétait quand même pas de taille à remettre la cour à neuf.

Tu me fais rire !

Ben alors, cest le lutin de la maison !

Évidemment ! Comme tu es bavard Allez, file chez Mamie chercher Adèle, elle doit être restée à jouer là-bas. Moi, je prépare le dîner. Tu as faim ?

Ouais ! On a mangé des chouquettes à la cantine, mais cétait à la récré de dix heures. Maman, on aura bientôt les cours le matin, tu crois ?

Je ne sais pas mon grand, ils nen parlent pas. Le collège déborde de monde.

Ouais, enfin au moins on peut dormir un peu plus ! Comme toujours, Hugo trouvait le petit côté positif dans toutes les situations.

Éloïse embrassa tendrement la tête de son fils, effleura son oreille alors quil essayait desquiver, puis séclipsa vers la cuisine.

Ah, les ados

Treize ans. Il se croit déjà adulte mais il se fige encore à chaque fois que je lembrasse sur les cheveux noirs, si semblables à ceux de son père.

Mes enfants sont si différents Hugo, ce grand brun aux yeux clairs, il ressemble à Thomas, son père, comme deux gouttes deau. Ce nest pas seulement physique. Son caractère commence à se dessiner : têtu, responsable, généreux Ce nest peut-être pas lui qui a rangé la cour, mais la vaisselle, cest sûr, cest Hugo qui la faite. Et le parquet de la cuisine resplendit. Un vrai bras droit, et encore, Adèle va grandir aussi

Ma petite Adèle, cest mon miracle : presque dix ans à espérer, et puis ce petit bout est enfin arrivée. Javais failli tout perdre après mon aîné Il ne devait même pas y avoir de deuxième bébé, mais Thomas et moi avons eu de la chance. Adèle, blonde comme un épi de blé, les yeux aussi bleus que ceux de son frère. Elle tient de moi, douce comme un chaton. Elle se blottit contre moi ou son frère et reste là, toute câline.

Adèle, quest-ce quil y a ma chérie ?

Et la pièce sillumine de son sourire. Personne ne sourit comme elle Cest ce que je me dis à chaque fois. Ce sourire, il me rend heureuse et me transperce en même temps. Cest le sourire de Thomas. Et lui il nest plus là.

Jaurais voulu hurler de chagrin, mais je ne pouvais pas. Pas avec les enfants tout autour.

Thomas était pompier. Il a sauvé des vies, des familles entières. Il est revenu chercher une grand-mère alors que la maison brûlait, elle refusait de partir sans ses animaux et il était trop tard. Le piège sest refermé.

Jai su avant même quon me lannonce Mon cœur sest serré dun coup, comme un pré-sentiment, juste avant que je ne détourne Adèle de mes bras et que je crie à ma belle-mère, venue nous aider quelques jours pour le bébé :

Maman, venez la prendre, sil vous plaît ! Il faut que je passe un coup de fil !

Et puis jai roulé jusquà la caserne, tétanisée, les mains crispées sur le volant, incapable de sentir mes doigts.

Comment je nai pas craqué, à ce moment-là ? Comment jai tenu bon ?

Grâce aux enfants. Hugo ne me lâchait pas dun centimètre.

Hugo, viens, je temmène au lit ! Ma belle-mère, Madeleine, tenait à peine debout, mais jamais elle ne ma laissée tomber. Elle me forçait presque à manger, à boire, mamenait Adèle pour les tétées

Non, je reste avec Maman ! Hugo secouait la tête, me collait sa petite paume sur la joue. Mamie, pourquoi elle a les mains si froides ?

Je me souviens de tout ça comme à travers une brume. Comme les moments où je jetais les affaires des enfants au hasard dans les valises.

Je ne peux plus rester ici À chaque bruit, je mattends à ce que Thomas débarque en criant Je suis rentré !, comme il le faisait avant

Tu as raison, ma belle. Viens chez moi, le temps de tinstaller ailleurs, on verra pour la suite.

Non Je ne peux pas non plus. Excuse-moi Cest trop dur chez toi aussi. Je vais retourner dans la maison de ma grand-mère.

Mais enfin Éloïse ! Cette maison est à labandon depuis des années. Avec les enfants, tu ne vas quand même pas ?

Il suffit de faire un peu de ménage, tout ira bien. Et vous, vous serez pas loin. Jaurai besoin de vous !

Cest bien ce que je dis : je serai là, tu sais

Non, maman, je ne veux pas vous faire porter ça non plus Je vais pleurer, et on a encore tant de choses à faire. Occupez-vous dAdèle. Je finis de préparer nos affaires. Il faudrait donner un petit truc à Hugo, il ne mange presque plus.

Faut pas te laisser aller, Éloïse ! Madeleine prit un ton ferme. Tu es maman ! Si tu tiens bon, les enfants tiendront aussi. Mais si tu teffondres, comment ils vont sen sortir, eux ? Je nai plus lâge de tout porter seule. Tu dois penser à toi.

Jai attrapé ses mains, je les ai embrassées, et je me suis remise à tout emballer. Il fallait fuir cet endroit Cétait insupportable de vivre dans ce nid de souvenirs heureux, insupportable.

La vieille maison ne ma pas accueillie à bras ouverts, normal : je lavais laissée à labandon. Jai fait le tour, caressé les murs, épousseté la commode recouverte du napperon brodé par mamie, aéré, reçu une bouffée dair froid dautomne.

Maman, prenez les petits, je viendrai donner le sein à Adèle ensuite.

Tu es sûre de toi ?

Bien sûr

Mais je ne me suis pas retrouvée seule pour autant. Trente minutes plus tard, Camille a débarqué, mon amie denfance, mon inséparable.

Tu pouvais prévenir, non ? Tes têtue ! Bon, il est où le seau ?

Camille, cest une boule dénergie, toujours à papoter, mais avec les siens, elle se plie en quatre.

Jai rincé la mousse de savon sur mes mains et je lai serrée maladroitement contre moi.

Salut

Salut ! Et les enfants ?

Chez maman.

Parfait ! On sy met alors ! Ou tu comptes dormir chez elle cette nuit ?

Non, je voudrais rester ici.

Alors, on se bouge ?

Elle a repéré la bassine du coin de lœil.

Attends ! Mais Camille Tes sérieuse ?

Ben ouais, regarde ! Elle caressa son ventre arrondi. Surprise ?

Depuis quand ?

Février. Mais ne ten fais pas, hein, je suis juste enceinte, pas malade.

Cest qui le papa ?

Comme si tu ne savais pas Camille leva les yeux au ciel en essuyant le rebord de la fenêtre. Quelle crasse !

Greg ? Mais il est

Parti, ouais. Je vais élever mon enfant toute seule. On en parlera plus tard, daccord ?

Il ne compte pas revenir ?

Greg ? Non, il préfère profiter de la vie. Mais moi, jattends un bébé, Éloïse. Fille ou garçon, cest mon enfant !

Je savais à quel point cétait important pour elle : avec son premier mari, elle navait pas pu avoir denfant, sa belle-famille len avait fait souffrir jusquà ce quelle claque la porte.

Greg était un chapitre clos, et la maternité était son nouveau bonheur. Peu importe si elle devait tout assumer seule.

On a nettoyé la maison ensemble jusquà la nuit. Cétait épuisant, mais la maison semblait enfin revivre, grate les volets grinçants et la lumière qui revenait.

En sasseyant autour de la table, Camille a baladé son regard tandis que je préparais du thé.

Tu te souviens à quel point tout passe vite ? On filait ici attraper des tartelettes, puis piquer une tête dans la rivière en ignorant les cris de ma grand-mère : Bande de chipies ! Et manger correctement, alors ?! On répondait : On revient dans une heure ! qui durait jusquau soir On aidait mamie aux champs jusquà la nuit. Elle avait tant à faire Elle tenait tout dune main, moi je nai jamais autant admiré quelle.

Ma mère est morte en me mettant au monde. Je navais que ma grand-mère, qui méleva comme la prunelle de ses yeux. Quand mon père refit sa vie à Lyon, cest elle qui memmena avec elle. Je nai jamais compris pourquoi elle décida de quitter la ville et rentra au pays. Elle na jamais rien expliqué, se contentant de me caresser la tête dans le train.

Ma grand-mère est partie alors que javais à peine dix-huit ans. Je commençais à peine à sortir avec Thomas, et accaparée par les sentiments, je navais pas vu son état

Il ne nous restait que trois mois à passer ensemble. Le temps de (presque) tout se dire

Mais elle a tout de même eu le temps de faire quelque chose dimmense : elle a appelé Madeleine, la mère de Thomas, quand elle était alitée, la longuement entretenue seule à seule. Je nai jamais su ce quelles sétaient dit mais depuis, jai eu une maman en plus. Jai appelé ma belle-mère maman même avant le mariage.

Je peux ? avais-je murmuré, soulagée de son sourire complice.

Je ne savais pas le dire à qui que ce soit dautre Mais elle, elle me regardait comme mamie.

Avec ma belle-mère, on ne sest jamais disputées. Pourquoi laurais-je fait ? Toujours de bons conseils, toujours délicate. Des vrais liens du cœur, pas ceux du sang.

Et puis, jai appris à mes dépens que la famille par le sang, cest parfois bien superficiel. Après la disparition de mamie, voilà-t-y pas que toute la nouvelle famille de papa a débarqué depuis Lyon.

Belle maison, bien construite. Ça peut se vendre cher !

La mère de la nouvelle compagne de papa arpentait le jardin, hochant la tête.

Cest bien laissé à labandon. Un bon coup de ménage et ça part !

À qui ?! Jai senti ma gorge se nouer.

Toute la semaine après les obsèques, jétais à côté de moi-même, à manger machinalement quand Madeleine me nourrissait, à traîner un seau ou un balai chaque fois, à mimmobiliser dans lespoir que mamie allait surgir de la cuisine dété en râlant : Arrête de courir et viens donc laver les bocaux pour lhiver.

Pourquoi faire du rangement, tu demandes ? Mais pour les futurs acheteurs, voyons !

Je nai pas su quoi répondre. Jai filé au fond du jardin pour ne pas vomir devant elle. Au retour, Madeleine était là, inflexible.

Foutez-moi le camp ! Et tout de suite, sil vous plaît !

Et vous, vous êtes qui ? Vous navez aucun droit ici !

La maison est à Éloïse. Il y a une donation, et le compte à la banque aussi. Jai vu les papiers, jai aidé mamie à tout officialiser. Vous navez rien à faire ici. Osez toucher à ma belle-fille et ça ira mal !

Je nai rien entendu de la tempête, juste Madeleine qui me tirait par la main pour mallonger rassurée dans sa chambre, enfouie dans son vieux peignoir.

Ne pleure pas ! Je te défendrai toujours. Je lai promis à ta grand-mère ! Tiens, bois un thé, repose-toi, on parlera après.

Je nai revu mon père que le jour de mon mariage. Je ne lavais pas invité, il est venu de lui-même.

On samusait, on lançait des gages à Thomas, moi je riais à gorge déployée. Quelquun ma effleurée, je me suis retournée en riant.

Bonjour, ma fille

Je suis restée saisie. Il ma mis une clé dans la main, fermé mes doigts dessus.

Pardonne-moi. Tes papiers sont chez Madeleine. Elle texpliquera. Sois heureuse !

Et il a tourné les talons avant que jaie le temps de quoi que ce soit.

Lappartement de mon père était minuscule mais chaleureux, deux pièces, une grande cuisine. Je ne comprenais pas pourquoi il me loffrait. Jétais bien chez mamie

Cest mieux ici, tu seras en ville pour les études, cest important.

Madeleine, très fière davoir réussi à convaincre mon père quaprès tout, si on nélève pas sa fille, on peut au moins lui donner un coup de main. Il avait au moins ce quil fallait de conscience.

Il faut, mais quand ? Je souris, un peu lasse.

Tu es sûre ?

Oui, je suis enceinte, mais il est trop tôt pour que Thomas sache. Je nai rien dit.

Je taiderai. Va à la fac, tu as la tête bien faite pour ça !

Jai fini mon cursus à luniversité, avec laide de Madeleine, puis je suis allée bosser pendant que Hugo entrait en maternelle. On a soufflé, enfin.

On part à la mer ! Thomas, en nous voyant trépigner, riait en se bouchant les oreilles.

Notre seul vrai voyage, la mer Méditerranée, Hugo brassant la plage avec mamie pendant que nous nagions jusquà lépuisement. Les longues promenades au coucher du soleil, sur le port, jusquà la nuit noire.

Un soir, Thomas garda Hugo à la fête foraine pendant que Madeleine et moi flânions sur la jetée. Au bout, un couple sengueulait bruyamment, hurlait, se séparait puis revenait sur ses pas.

Madeleine soupira.

Pourquoi sinfliger tout ça ? Les gens ne se rendent pas compte quils gâchent des jours entiers de leur bonheur ! Enfin, ils finiront bien par se réconcilier mais la soirée, la nuit même, sont parties.

On nen sait rien, vous croyez ? Je lobservais, songeuse.

Quand on se dispute autant, cest parce quon tient lun à lautre. Elle pleurait, tu as vu ? Elle le déteste mais elle laime ! Il a jeté mille regards en arrière. Mais ce moment, ils ne le récupéreront plus. Garde ça en tête, ma grande Le temps, cest précieux.

Je lui ai été si reconnaissante de cette leçon. Grâce à elle, je peux affirmer que le temps avec Thomas, jamais on ne la gaspillé.

Un soir, en retirant la bouilloire du feu, jai sursauté : une ombre venait de passer devant la fenêtre. Jai paniqué, pensant dabord à fermer la porte à clé, puis jai réalisé : les enfants, Madeleine Il ne faut pas quils arrivent alors quun inconnu rôde !

La poignée de la bouilloire brûlait ma main, mais jai soupiré, me suis avancée vers la porte.

Qui est là ?!

La porte de la remise grinça et la peur ma enveloppée. Je me forçais à respirer.

Que voulez-vous ? Je peux hurler, attention !

Lombre sest approchée.

Pas la peine, Éloïse, cest juste moi, Mathieu.

De soulagement, jai failli lâcher la bouilloire. Je me suis brûlée et jai grommelé.

Mais quest-ce que tu faisais dans la cour, Mathieu ? Pourquoi tu nes pas entré ?

Il baissa la tête, comme un gamin pris sur le fait.

Euh Tu vois, ta porte de la grange était bancale Je voulais la réparer avant de partir demain aux ruches. Je ne sais pas quand je rentrerai Du coup, je me suis dit que je pouvais aider.

Jai compris, dun coup : la cour rangée, la barrière réparée, les planches neuves devant le cabanon

Donc, cétait toi, mon petit lutin ? Je lui ai souri.

Mon quoi ?

Le lutin de la maison ! Yen a un ici, il maide, il veille sur la maison. Mais il ne boit même pas son bol de lait ! Hugo dit quil faudrait un chat, le lutin sennuie tout seul Tu tennuies, toi aussi ?

A la lumière de la cuisine, je lai vu rougir grave.

Désolé Jaurais dû ten parler plus tôt.

Merci, Mathieu Mais pourquoi tu fais tout ça ?

Il a haussé les épaules, enjambé la clôture, sans répondre, croisant Madeleine et les enfants au portail.

Ah, il a enfin montré le bout de son nez ! Madeleine a souri et ma filé une bouteille de lait. Va la mettre au frais.

Mais comment ça, tu savais, toi, maman ?

Bien sûr que je savais ! Tout le village sait que Mathieu est fou de toi depuis le lycée ! Tu las pas remarqué ?

Non

Voyons, Éloïse Tu mens ?

Pourquoi je mentirais

Allez viens, on va discuter ! Dabord, on couche les petits, ça risque dêtre long.

On a papoté jusquau lever du jour. Je remplissais la tasse de Madeleine deau bouillante, je la regardais, bouche bée.

Il est venu me voir il y a un an, me disait quil aimerait demander ta main. Il a dit que tavais plus de famille proche que moi, alors il voulait sadresser à moi Petit malin ! Il savait me caresser dans le sens du poil !

Et tu as accepté ?

Pourquoi pas ? Tes encore jeune, Éloïse. Tu as toute la vie devant toi. Les enfants finiront par partir, tu ne vas pas rester à maccompagner jusquà la fin ? Je sais combien tu aimais Thomas ! Mais parfois, on a droit à une deuxième chance. Ce sera peut-être pas pareil, mais si tu te sens bien et apaisée avec Mathieu, jen serai heureuse. Hugo a besoin dun homme aussi, ils sont complices tu sais ? Il lui apprend déjà à conduire, tu savais ?

Non

Il na rien osé dire, il a peur que tu crois quil trahit ton mari.

Quelle bêtise

Parle avec Hugo, rassure-le. Adèle est trop petite, elle ne se souvient pas mais Hugo, cest plus délicat. Et pour toi

Moi quoi ? Je sentis mes joues rougir.

Rien, va ! Madeleine sourit et tendit sa tasse. Remets-moi de leau, tu veux ? Je suis assoiffée !

Un an plus tard, jai épousé Mathieu. Et lannée suivante, un nouveau petit gars a agrandi la famille.

Oh la la, maman, regarde comme il a les cheveux ébouriffés ! Je retirai le bonnet de mon bébé, caressai ses mèches blondes.

On dirait un vrai petit lutin ! Madeleine lemmaillota adroitement, lembrassa. Bienvenue, mon ptit loustic, tu pourras mappeler Mamie Mado.

Maman

Oui oui, je sais Allez, donne-lui à manger, je file en cuisine. Tu veux quoi ?

Le gros chat roux, cadeau de Mathieu à Hugo, passera la tête à la porte, grimpera sur le rebord de la fenêtre, et se tapira là pour épier Éloïse et le bébé endormi. Le silence viendra sasseoir à côté, lenlacera puis sattardera. Voilà le bonheur fragile et précieux. Il faudra le protéger, le couver.

Au loin, une cuillère tintinnabulera dans une tasse, Adèle éclatera de rire et le silence quittera le rebord, caressera une dernière fois loreille du chat qui, mécontent, secouera la tête avant de se toiletter, prêt à accueillir officiellement le nouveau membre de la famille.

Allez, file ! La famille a déjà assez de gardiens comme ça.

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L’Esprit de la Maison – Le Gardien Mystérieux des Foyers Français
Un soir après le divorce Lorsque Catherine sortit du tribunal, elle fut surprise de ne ressentir ni agitation ni désespoir, contrairement à ce matin-là – au contraire, des pensées tout à fait étrangères lui traversaient l’esprit : la coiffure extravagante de la juge, la douceur inhabituelle de cette journée d’octobre, ou ce que faisait son petit Sasha à cet instant, s’il embêtait beaucoup sa grand-mère. Serge la rattrapa à l’arrêt du bus : — Voilà, enfin, tout est terminé… Comment va le petit ? — Bien, répondit brièvement Catherine. — Alors je file. On m’attend. « Elle t’attend », pensa Catherine, mais toujours sans émotion. C’était comme un choc, quand une blessure grave ne fait pas mal tout de suite. La douleur viendrait plus tard… Elle ne prit pas le bus, préférant marcher jusqu’à la gare. Arpenter les rues familières l’apaisait, lui donnait l’impression que rien n’avait changé, qu’elle rentrait simplement chez elle comme avant… Mais elle aurait mieux fait de monter dans le minibus. Arrivée près de la gare routière, Catherine vit le bus rouge et blanc s’éloigner lentement du quai. Elle courut, fit signe de la main, mais le chauffeur ne la vit pas ou ne voulut pas s’arrêter. « Quelle journée, se dit-elle. Et maintenant, que faire ? » Elle appela chez elle, apprit que Sasha était sage, et annonça qu’elle avait raté le bus. Elle serait là demain matin. « Je raconterai tout le reste à la maison », dit-elle à sa mère avant de raccrocher. *** — Catherine, ça fait une éternité ! s’exclama Nadia en ouvrant la porte. Elle avait beaucoup changé depuis leur dernière rencontre : devenue blonde, amincie. L’ancienne camarade de classe ressemblait à un mannequin, surtout à côté de Catherine, vêtue simplement. — Nadia, laisse-moi dormir ici, dit l’invitée. Tu comprends, je viens de divorcer et j’ai raté mon bus. Elle lâcha la nouvelle dès le seuil, pour éviter les questions inévitables sur Serge et Sasha. Mais qu’on demande des nouvelles du petit, ça ne la dérangeait pas. Son fils était sa fierté – le meilleur, le plus intelligent (comme chaque mère le pense de son enfant). — Entre, ne reste pas sur le pas de la porte, bavarda Nadia, prenant Catherine par la main et la menant doucement, comme une malade, dans la chambre. — On va dîner. — Et Maxime, il est où ? demanda Catherine. — En déplacement. Tant mieux, il ne nous dérangera pas. On va papoter comme au bon vieux temps. Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vues ? — Plus d’un an, je crois. Depuis mon congé maternité… — Alors, il grandit bien, ton petit bonhomme ? Nadia dressait la table rapidement. Elle sortit une bouteille de vin blanc – il fallait fêter les retrouvailles. La conversation peinait à démarrer. Elles évoquaient leurs années d’école, les anciens camarades – ce qu’ils étaient devenus. Mais évitaient les sujets personnels. Que ce soit à cause du vin bu à jeun ou de la rare occasion de parler à quelqu’un d’autre que ses parents ou sa sœur, Catherine ressentit soudain le besoin urgent de se confier. Nerveusement, elle froissait une serviette en papier, racontant à son amie son histoire triste, qu’elle n’avait jamais partagée avec personne. *** Après le collège, Catherine n’avait pas trouvé de travail dans sa spécialité. Dans son village, c’était impossible, et même en ville, compliqué. Une voisine lui proposa d’aller tenter sa chance à Paris : là-bas, on cherchait toujours des bras, et les salaires étaient meilleurs. Les filles devinrent serveuses dans un petit café. Le travail était dur, mais les patrons payaient bien. Au bout d’un moment, Catherine fut promue manager (le métier indiqué sur son diplôme). Mais elle eut des problèmes de logement. Dans aucune des chambres louées, elle ne resta longtemps. Les propriétaires étaient tous particuliers : une vieille dame un peu folle, un oncle qui draguait ouvertement les jeunes locataires… Cela dura jusqu’à ce qu’un collègue lui propose de louer ensemble un deux-pièces et de partager le loyer. Après réflexion, Catherine accepta. Elle et Serge étaient de bons amis, à l’époque Catherine voyait quelqu’un d’autre. Mais sans s’en rendre compte, l’amitié et la colocation devinrent une histoire d’amour. Grand, beau, Serge conquit le cœur de Catherine. Presque chaque jour, il lui offrait des fleurs, d’autres petits cadeaux, ils partirent ensemble à la mer. Catherine se sentait heureuse comme jamais. Mais ce bonheur fut de courte durée. Après quelques mois de vie commune, Serge changea. Il rentrait du travail silencieux, morose, et à toutes ses questions sur son humeur, il répondait : « T’inquiète pas, tout va bien ! » Mais Catherine sentait intuitivement que quelque chose n’allait pas. Elle insista jusqu’à ce que Serge avoue qu’il était tombé amoureux d’une autre. — Je l’aime tellement… Je ne peux pas vivre sans elle, se plaignait-il. — Et moi alors ? Catherine n’arrivait pas à croire que son amoureux parlait sérieusement. — Tu es merveilleuse ! Mais je t’aime autrement, comme une sœur. Catherine, dis-moi, en tant que femme, qu’est-ce que je dois faire ? — Va au diable ! s’écria-t-elle, se réfugiant dans la salle de bain pour qu’il ne voie pas ses larmes. Ils ne se parlèrent pas pendant quelques jours. Puis Serge fit un pas vers la réconciliation. Il s’avéra que l’objet de sa passion ne lui rendait pas ses sentiments. Et Catherine était toujours là – gentille, aimante, attentionnée. Elle pardonna tout, mais au fond d’elle, l’inquiétude s’installa. Catherine hésitait – rester avec Serge et vivre sur le qui-vive, ou mieux valait-il rester seule ? Un examen médical pour le travail mit les choses au clair. Elle rentra bouleversée et perdue. — Serge, il faut que je te dise quelque chose, lança-t-elle dès le seuil. — Nous allons avoir un enfant… — Alors, marions-nous, répondit-il simplement. *** Le mariage eut lieu dans son village. Catherine travailla à Paris jusqu’à son congé maternité. Elle revint chez ses parents pour accoucher. L’accouchement fut difficile, mais son petit garçon fut la récompense de toutes ses épreuves. Serge prit un mois de congé et vécut avec eux, aidant sa femme en tout. Mais le temps passa, il retourna à Paris. D’abord, il appelait Catherine tous les jours, ils parlaient longtemps, il venait chaque week-end voir sa femme et son fils. Puis il vint moins souvent, prétextant le prix des billets. Les appels se firent rares. Et six mois plus tard, lors d’une visite au village, Serge dit à Catherine : — Il faut qu’on parle en tête-à-tête. Catherine tenait son fils dans les bras. Son cœur battait plus vite, comme s’il pressentait un malheur. Et il ne se trompait pas. Le cauchemar vécu un an plus tôt se répétait mot pour mot. — Je l’aime tellement, je ne peux pas vivre sans elle… racontait Serge. Catherine ne demanda plus : « Et moi alors ? » Elle se tut. Elle lâcha seulement : — As-tu pensé à ton fils ? Il a besoin de son père. — Je n’abandonnerai pas Sasha. Il est la deuxième personne la plus importante dans ma vie. Après elle. Et toi, tu es la troisième… — Tu vois, j’ai même la médaille de bronze, sourit Catherine avec amertume. Puis elle fit une crise. Sa mère, affolée, accourut. Catherine poussait son mari vers la porte : — Va retrouver ta maîtresse ! Et ne reviens plus jamais ici ! Dans la chambre voisine, son fils se réveilla en pleurant. Sur le seuil, Serge se retourna : — Je demande le divorce ? demanda-t-il, comme si son accord ou son refus pouvaient changer quelque chose. *** Après la seconde trahison de son mari, Catherine sombra dans la dépression. Elle ne se souvient plus si elle mangeait, dormait, elle errait comme dans un brouillard… Sans ses parents, sa sœur, et surtout son petit Sasha, elle aurait pu commettre l’irréparable. Elle se sentit particulièrement mal en recevant la convocation au tribunal. Ce jour-là, elle alla dans le village voisin voir une voyante, pour demander conseil. Devait-elle accepter le divorce ? Selon la loi, elle pouvait refuser, car son fils n’avait pas encore un an. La vieille femme tira les cartes et dit à Catherine : « Ton mari a été ensorcelé par une autre. Je peux faire en sorte qu’il revienne vers toi. Mais tu ne seras pas heureuse avec lui. Ce n’est pas ton homme. Il t’a trompée une fois, il recommencera. » — Et aujourd’hui, on nous a divorcés, conclut Catherine son récit. — Maintenant, je ne sais pas comment vivre. Comment Sasha va-t-il le prendre ? Que lui dirai-je quand il demandera : « Où est mon papa ? » — Tu es bête, Catherine ! s’assombrit soudain Nadia. — Tu devrais te réjouir d’être encore jeune, de ne pas avoir gâché tes plus belles années pour lui. Tu as la santé, l’intelligence, tes parents t’aident… Et des hommes, il y en aura encore assez pour nous. — Facile à dire, ton Maxime n’est pas parti pour une autre… — Tu ne me croiras pas, mais s’il le faisait, je lui ferais même un signe d’adieu. Ces derniers temps, il rentre presque tous les jours « pompette », et commence à vouloir savoir qui commande à la maison… Ses reproches m’agacent, mais je n’ai nulle part où aller. Mes parents sont loin, ma fille est petite, je n’ai pas de travail… — Existe-t-il vraiment des hommes honnêtes et normaux ? s’échappa Catherine. — Qui sait ? répondit Nadia en haussant les épaules, puis elle alla dans la chambre voisine voir si l’enfant ne s’était pas réveillée. Catherine resta assise à la table, la tête dans les bras. Une lourde et grise désespérance, comme un brouillard d’automne, envahissait son cœur. *** Le lendemain matin, en descendant du bus, elle aperçut tout de suite deux silhouettes familières : sa mère tenait Sasha dans les bras. En voyant Catherine, le petit tendit les bras vers elle et babilla joyeusement. — Bonjour, mon trésor ! l’embrassa-t-elle, et il s’accrocha fort à son cou, tout en lui ébouriffant les cheveux. — Regarde ce que je t’ai rapporté, lui tendit-elle une petite voiture achetée au kiosque de la gare. — C’est de la part de papa ( « Et Serge n’a même pas envoyé de bonbons », pensa-t-elle). — Pa-pa-pa, gazouilla Sasha, et Catherine sentit de nouvelles larmes monter à ses yeux. — Comment vas-tu, ma fille ? demanda sa mère avec compassion. — Tout va bien, sourit Catherine. « Je dois être forte. Je tiendrai pour eux », se répétait-elle comme un mantra. Et à voix haute : — Allons à la maison, maman. Vous m’avez tellement manqué…