L’Épreuve Finale

Jen ai marre ! Ça suffit ! Si tu continues à me prendre la tête, je nirai pas passer lexamen ! Je te le dis, je ny vais pas, alors tu feras quoi, hein ? Camille a balancé son sac à dos dans lentrée et a arraché son bonnet de sa tête.

Sa mère na rien répondu. Elle a juste hoché la tête et est partie à la cuisine.

Camille a retiré sa doudoune, prête à la jeter aussi, puis finalement sest ravisée, a ouvert le placard, la soigneusement accrochée, et a poussé un soupir.

Ah là là, encore une dispute Toujours pour rien, évidemment.

Pourquoi sa mère doit toujours la harceler de questions et de conseils ? Elle croit que Camille a encore cinq ans, ou quoi ? Elle na pas de mémoire ?

Bien sûr quelle sen souvient, du cours avec la nouvelle prof de français ce soir ! Pas besoin de lui rappeler toutes les demi-heures !

Bon, Camille exagérait un peu sa mère ne la bassinait pas non plus à répétition. Elle lui avait juste demandé si elle noubliait pas son rendez-vous avec, tenez-vous bien, la troisième prof de français et littérature de lannée ! Mais rien à faire, Camille avait développé lhabitude de monter dans les tours dès que sa mère prenait un peu trop les devants. Même si le moment ne sy prêtait pas vraiment, cétait plus fort quelle.

Elle sest lavé les mains, a levé les yeux vers le miroir au-dessus du lavabo.

Franchement, quelle allure ! Boutons, nez retroussé comme son père, et les cheveux roux en pagaille de sa mère. Combien de fois elle a demandé de pouvoir se teindre les cheveux ? Mais non ! Toujours le même discours : « la beauté, cest secondaire, et un jour tu me remercieras ! »

Ouais, cest ça, bien sûr ! Tout le monde est normal, et elle, elle traîne ces nattes ringardes Les nattes, sérieusement ? Qui porte encore des nattes en 2024 ?

Malgré elle, Camille a souri en repensant à la tête catastrophée de sa mère le jour où elle avait coupé ses tresses, presque à ras, avec de vieux ciseaux de la maternelle. Elle nen avait pas trouvé dautres. Elle se souvenait très bien des « Mais pourquoi, Camille ?! »

Ben voilà, il suffit ! Marre quon lui dicte sa conduite ! Sa vie, ses règles, point barre !

On lui répète sans arrêt quil faut écouter les adultes. Mais pour quoi faire ? Avec leurs principes dun autre temps ! Elle, elle vit autrement, comme ils ne peuvent pas imaginer ! Même pas dInternet à leur époque Franchement, comment ils faisaient pour survivre ? On ne leur expliquera jamais que cest un autre monde maintenant ! Plus besoin douvrir un manuel, tappuies sur ton téléphone et hop, en trois secondes tas toutes les infos ! Sa mère lui explique que cest pas pareil, quInternet napprend pas à être humain, ni à parler avec les gens mais quest-ce quelle en sait ? Elle ferait mieux de suivre une formation sur les ados, tiens !

Camille a tripoté la croûte dun autre bouton, en grimaçant. Heureusement que sa mère ne la voyait pas, sinon, bonjour la leçon ! À lécouter, elle finirait défigurée, mais Camille nen avait rien à faire. On laimera pour autre chose que sa tête, elle le sait ! Mais comment faire comprendre ça à sa mère ?

Tiens, dailleurs, ça lui vient ! Mère, génitrice, appelons-la comme on veut Mais cest pas pour ça quelle a un droit de propriété sur elle ! Camille nest pas un objet ! Sa mère simagine quelle peut tout régenter Certainement pas !

Elle sest fait un clin dœil dans la glace.

Alors, maman ? Taccepterais pas que je te fasse le coup avec les profs particuliers, ni que je refuse de faire droit ! Je sais déjà plus de trucs sur la loi et la justice que vous deux. Si au moins ils sétaient renseignés, ils auraient divorcé intelligemment au lieu de sembrouiller comme des lycéens.

Ni fierté, ni ambition chez sa mère ! Non seulement son père la quittée pour une femme plus jeune, mais il a partagé les biens comme il la voulu et elle na même pas réagi. Oui, le seul truc à Camille, cest lappart qua laissé la grand-mère. Ça va, cest normal ! Et sa mère, quoi ? La pension alimentaire ? Et cest tout ? Pas de compensation ? Camille sait mieux que personne dans quelle ambiance ils ont vécu les dernières années. Elle nest plus une gamine ! Elle voit clair !

Cette haine à peine dissimulée dans les gestes de sa mère quand elle posait lassiette du dîner Lindifférence glacée de son père Le canapé dans le coin bureau, sans armoire, du coup il venait récupérer ses fringues chaque matin dans la chambre… Le réveil de sa mère pour éviter de croiser le père… Et puis, le soulagement de tous quand, à quatorze ans, Camille leur a carrément dit de divorcer pour de bon et arrêter les frais !

Non, franchement, les adultes sont bizarres avec leurs « on vit pour toi ! » ou « tes le sens de notre vie ! »

Du baratin, ouais ! Tout le monde vit pour soi. Les autres, ils sen fichent, sérieux ! Camille peut trouver cinquante exemples prouvant que cest comme ça même quand il sagit prétendument de ses intérêts, ses parents tirent la couverture de leur côté ! Elle sert de monnaie déchange dans leurs transactions dadultes.

Prenons lappart, là où elles vivent à présent. Toujours dans la même résidence, mais avec une cage descalier différente et surtout deux pièces, tout juste rénové, beau mobilier Oui, sa mère a négocié cet appart grâce à la culpabilité du père envers Camille. « Lenfant doit vivre dans de bonnes conditions ! » Et il a tout fait comme elle demandait. Camille a une plus grande chambre quavant, mais cest surtout pour que le partage soit clean la petite paix entre parents qui ne veulent plus se battre. Camille sert de tampon entre eux, voilà tout

Elle a grimacé, mais a fini par prendre la petite crème prescrite par le dermato sur létagère. Boah, ça ne veut rien dire, que sa mère a raison, cest juste que la crème est efficace. Elle sèche les boutons vite fait. Et Camille veut être au top ce soir.

Parce que ce soir le toit

Le toit, cest venu récemment dans lhistoire de Camille. Il y a quelques mois, Maxime, ce garçon sur qui elle craquait grave depuis la rentrée, lui a écrit : « On va se balader ? »

Sur le coup, Camille a cru à une blague. Tout le monde savait quelle avait un faible pour lui. On se moquait gentiment, mais elle était bien vue, Camille toujours prête à filer ses devoirs ou lever la main pour sauver la classe lors des interrogations.

Camus, je tai déjà interrogée la semaine dernière ! Pourquoi tu veux répondre encore ?

Ah mais, madame Duchamp, le sujet est passionnant ! Dîtes, Napoléon, vous pensez quil était tyrannique ? Du totalitarisme avant lheure ?

Mais où tu vas chercher ça ? La prof dhistoire, dhabitude redoutée, se laissait prendre au jeu, et la classe respirait, tranquille pour la journée.

Enfin bref, Camille avait montré ce message à sa « meilleure ennemie » Pauline, qui avait levé les yeux au ciel :

Et alors ? Pourquoi tu flippes comme ça ?

Cest vraiment lui qui ma écrit ?

Franchement, demande-lui ! Tes pas au XVIIIe siècle ! Les filles ici, cest elles qui invitent les mecs Lance-toi !

Camille na rien répondu. Impossible dexpliquer le tourbillon quelle avait senti après ce petit « baladons-nous ». Mais au rendez-vous, elle y est allée.

Et, après, sa vie a basculé.

Le toit dun immeuble désaffecté, tout tagué, cest pas lendroit le plus sûr de Paris, elle le savait très bien. Mais chaque fois que Maxime lui prenait la main et murmurait « doucement, regarde où tu mets les pieds », elle avait limpression de senvoler, de compter les marches à voix basse Prête à tout.

Ce soir-là, Maxime la prise dans ses bras, simplement, devant tout le monde, et posé la main sur son épaule. Genre, « cest ma copine, voilà ». Personne na rien dit, même si Camille a senti les regards noirs dautres filles du lycée. Maxime les connaissait depuis lenfance, mais il lavait choisie, elle.

Cest aussi sur ce toit quil la embrassée pour la première fois.

Ils étaient restés seuls, les autres partis voir un film. Camille aurait bien aimé y aller, mais quand Maxime lui avait glissé à loreille quils iraient au ciné une autre fois, juste tous les deux, elle était restée volontiers. Elle savait que ce soir serait spécial.

Et en effet Encore maintenant, en fermant les yeux, elle pouvait lentendre chuchoter, sentir la chaleur de ses bras

Camille, tu me plais Beaucoup Je suis pas très doué pour parler, mais sache que tes la meilleure fille que jai rencontrée Je peux ?

Et ses lèvres douces Dune tendresse surprenante.

Camille se laissait envahir par ce souvenir, yeux fermés, quand elle entendit sa mère gratter à la porte :

Camille, tu vas être en retard Le repas tattend

La colère monte aussi sec. Encore !

Elle est sortie de la salle de bains tel un volcan. Elle avait la tête de cette vieille nana féroce sur un meme Internet.

Quoi, encore ?! Je tai dit que je sais tout ! Arrête de me saouler ! Tas pas assez ennuyé papa ? Il ta laissée, non ? Maintenant tu tacharnes sur moi ? Je vais partir aussi, chez papa ! Jirai vivre avec lui ! Si tu continues

Camille na pas pu finir. Sa mère la regardée avec un air tellement las, puis lui a mis une claque.

Vas-y ! Et quand tu rentreras ce soir, noublie pas que tas un bac blanc de français demain. Faut dormir un peu

Camille est restée clouée. Sa mère ne lavait jamais frappée. Jamais. Ce nétait pas tant la gifle, cétait le fait que soudain, sa mère nen pouvait plus. Et quelque part, Camille nen voulait pas tant à sa mère, cétait logique. Mais elle nallait pas non plus capituler ! Non, ça jamais. Sac, manteau, écouteurs. Elle aurait bien claqué la porte, mais elle a résisté. Pas question de donner une raison de la traiter dhystérique.

Camille est sortie de limmeuble et a regardé lheure. OK, une heure de trajet aller-retour, une heure chez la prof. Ça fait quelle pourra voir Maxime pas avant dix-huit heures. Parfait ! Ils traîneront sur le toit, et sa mère pourra bien stresser toute seule, ça lui fera les pieds. Son père ne décroche plus les appels de son ex, de toute façon, donc Camille aura le temps de se confier à Maxime. Les parents de Maxime, eux, lui foute une paix royale. Carte bancaire à son nom, fringues de marque, liberté totale. Sa mère, trop occupée ; son père pense que seize ans, cest le bon âge pour devenir adulte. Il lui laisse même travailler un peu et il gère lui-même sa prépa au bac. Génial, non ?

Pas comme sa mère

Son père a appelé alors quelle arrivait presque chez la prof.

Tas encore fait une crise à la maison ? Ta mère me dit que tu débarques chez moi.

Oh, papa, écoute pas ! Jai pas envie de prendre vos problèmes, moi ! Ta Catherine va pas tarder à accoucher, et moi, quoi, je vais garder votre bébé ? Franchement

Bon, calme-toi. Et arrête de prendre ta mère comme souffre-douleur, sinon je ferme le robinet. Compris ?

Cest ça que jaime chez toi, la franchise ! Jai compris.

Tant mieux ! Et fiche la paix à ta mère, elle mérite pas ça.

Bip bip. Camille a fait la moue. Toujours la même chose ! Ils sincendient entre eux, mais pour ce qui la concerne, ils font front commun. Drôle de logique

La nouvelle prof ne lui a pas plu. Quand Camille a tenté une remarque sur les expressions idiomatiques, elle a à peine esquissé un sourire puis lui a foutu un livre sous le nez, à lire pour la semaine prochaine. Camille était vexée, mais après quelques démonstrations, elle a compris quelle ne serait pas perdante à sy mettre sérieusement.

Pas question de passer pour une cruche ! Maxime est futé, elle doit être à la hauteur. Après avoir maté moults vidéos de conseils amoureux, elle a bien pigé : « une fille doit être indépendante et intelligente ! ». Bon, il est trop tôt pour parler dindépendance, mais pour le reste, elle peut y travailler. Sa mère a raison là-dessus : lintelligence sacquiert. Preuve, elle a décroché son diplôme alors quelle élevait Camille, en attendant de pouvoir divorcer.

Sa mère avait dû arrêter la fac à la naissance de Camille. Congé puis parenthèse, parce que lenfant passait toujours avant le reste. Camille était souvent malade petite, pas de grand-parent pour la garder, et la crèche avait été vite abandonnée : une semaine sur place, un mois au lit. Et puis, elle naimait pas ça. Les bouillies dégueulasses, les autres gosses pas cools, labsence des bras chauds de maman. Son père avait même dit un jour :

Tu ne la laisses pas assez seule. Elle saccroche, cest pas bon. Ce sera difficile pour elle plus tard.

Quand Camille est passée au CE1, sa mère a trouvé une voisine pour la récupérer à la sortie, repris la fac par correspondance et trouvé un boulot.

Et elle a eu raison. Mieux vaut ça que de compter les sous en râlant contre le monde entier. Sa mère a désormais une petite entreprise de décoration événementielle. Camille adore ce job, cest beau, créatif, très « féminin ». Dailleurs, au boulot, sa mère na rien à voir avec la femme discrète quelle est à la maison : là-bas, cest la boss déterminée, admirée. Camille lenvie sur ce point.

Mais même ainsi, le contrôle maternel la rend zinzin. Là, elle comprend le père. Sa mère a bien appris à frapper avant dentrer dans la chambre ou à ne plus trop la harceler, mais elle réussi toujours à la surveiller dune façon ou dune autre. Pas de menaces comme son père, mais toujours ce ton doux et obstiné :

Camille, ça va ? Quel est le programme aujourdhui ? Tu veux un truc à manger ?

Ce genre de sollicitude lui donnait des envies de hurler :

Mais lâche-moi ! Je suis grande maintenant !

Parfois, elle craquait, elle hurlait, tapait du pied, et ça la rendait encore plus folle que sa mère prenne ça pour des caprices denfant.

Camille a foncé de ses cours vers lendroit où elle devait retrouver Maxime, rêvant de se blottir contre lui et de tout oublier, les parents, le bac, tout. La vie passe et eux saccrochent à des trucs sans importance ! Ras-le-bol !

À la grille du lycée, pas de Maxime. Elle a poireauté, puis sest décidée à monter seule sur le toit. Maxime ne décrochait pas une première. Elle a senti un drôle de pressentiment.

Grimper, seule, lui coûtait. Dhabitude, elle avalait les étages, portée par la main ferme de Maxime. Là, chaque marche lui arrachait un peu son souffle.

En haut, à peine un vent encore froid de printemps et le vide.

Pas un chat. Le toit désert.

Elle allait repartir, téléphone en main, cherchant la lumière de la torche car la nuit tombait. Mais alors quelle bataillait avec la fermeture de sa poche, elle capta un mouvement, tout au bord du vide. Elle se figea, le cri pétrifié dans la gorge en reconnaissant la silhouette.

Maxime

Il était assis sur le rebord, jambes dans le vide, épaules effondrées. Camille, qui ne le connaissait pourtant que depuis peu, a compris à linstant quil était complètement démoli. Il sétait passé un truc grave. Peut-être même quelque chose dhorrible.

La frayeur quil saute lui a donné la force davancer. Elle a posé son sac discrètement, sest approchée sans trop oser prononcer son prénom.

Salut

Elle sest assise, côte à côte, sur la margelle qui séparait le toit du vide, cette nuit noire qui tombait à vive allure. Mais elle sest gardée de laisser ses jambes dans le vide ; Camille a toujours eu peur du vide et ne sexplique même pas comment elle a pu braver cette peur pour le suivre jusque-là.

Salut Maxime na même pas tourné la tête. Alors elle a cherché sa main, serré ses doigts glacés.

Tu as froid

Hein ? Il a tout de même levé les yeux. Son regard, vide, navait plus rien à voir avec celui que Camille connaissait. Il lui a fait peur et attiré tout à la fois.

Peut-être que là, pour la première fois, Camille a ressenti ce que sa mère doit endurer à chacune de leurs disputes. Cette peur bestiale qui retourne lâme, peur de perdre celui quon aime

Cétait ça, elle la reconnu au contact inerte de la main de Maxime dans la sienne.

Ça va ?

Sa propre voix lui a paru étrange, comme celle de sa mère. Même intonation, même envie de supplier :

« Dis-moi ! Dis-moi ce qui ne va pas ! Ouvre-toi ! Je veux juste taider ! »

Et ça a marché.

Non Maxime a répondu, tout doucement, en serrant un peu sa main. Non, ça va pas, Camille

Il test arrivé un truc ?

Camille na pas vraiment posé la question, elle a affirmé. Encore un truc qui a marché.

Oui.

Tu veux en parler ? Je sais, on nest pas si proches, mais peut-être que tu veux partager ?

Il a enfin levé les yeux vers elle, étrange, et son regard la troublée.

Tu crois quon nest pas proches ?

Non, tu comprends mal. Je voulais dire que, pour moi, tu comptes beaucoup, mais je ne suis pas sûre de Pour toi, cest pareil ?

Camille, tes la seule sur cette planète, pour moi.

Le cœur de Camille a loupé un battement, puis sest emballé si fort quelle a cru Maxime allait lentendre cogner là, tout fort comme la vie même.

Seulement moi ? Et tes parents ? Elle a lâché ça sans réfléchir, grisée par ce quil venait de dire, et la réaction de Maxime la ramenée violemment sur terre.

Il a eu un sursaut, la tête baissée, son corps secoué.

Doucement !

Non ! Lâche-moi ! Comme ils lont fait !

Qui ?

Ceux que jai cru être mes parents ! Ils ne sont rien pour moi ! Tu piges ? Rien ! Aujourdhui, ma mère ma remis mes papiers et a voulu mexpliquer comment je suis arrivé chez eux. Camille, je suis adopté ! Tu comprends ? Adopté ! Jen ai toujours eu lintuition ! Et aujourdhui jai saisi Quen fait, jai vécu la vie de quelquun dautre ! Jai pris la place de quelquun ! Tu comprends ? Pas ma place Celle de quelquun dautre !

Il criait, et Camille sest agrippée à sa main, terrifiée à lidée quil puisse soudain basculer dans le vide.

Elle savait, à ce moment précis, que Maxime aurait pu sauter. Il faisait croire, habituellement, quil pouvait tout encaisser, mais elle, Camille, elle voyait derrière la façade, elle voyait cette fragilité, cette lumière rare qui la touchait tant, et lui donnait honte de sa propre rage contre la vie et ses parents.

En quoi la vie était-elle injuste, au fond ? Impossible de dire. Mais soudain, Camille réalisait que ses grandes révoltes étaient bien dérisoires. Devant elle, Maxime était devenu adulte dun coup, et ça pesait trop lourd pour lui, parce quil navait aucun soutien. Camille, elle, malgré tout, pouvait compter sur la sienne.

Maxime, jai peur ! Sans sen rendre compte, elle sest mise à pleurer, et ça le ramena un peu à lui.

Mince, Camille, pourquoi tu pleures ? Il sest penché vers elle, elle sest collée à lui, lenlaçant de toutes ses forces.

Non ! Par pitié, fais rien de bête ! Même si eux tont rejeté, moi je te lâcherai jamais. Tu entends ? Tu comptes plus que tout, Maxime !

Je ne mappelle pas Maxime Il a murmuré sur un ton sourd qui a glacé Camille, qui la regardé sans comprendre, les larmes brouillant tout.

Comment ça ?

Mon vrai prénom, cest Alexis. Et mon nom de famille nétait pas le même

Mais on sen fiche ! Peu importe ! Pape ou SDF ! Toi, cest toi, je te reconnaîtrai partout ! Compris ?

Peut-être Mais tout le monde ne pensera pas comme toi Camille, je fais quoi ? Où je vais ?

Tu ne peux pas rentrer ? Tont-ils mis à la porte ?

Non. Ma mère pleurait, elle voulait que je reste. Mon père Je lai giflé.

Pourquoi ?

Il a voulu menfermer, mempêcher de sortir, il hurlait que je ne comprenais rien

Et toi ? Tas pigé quoi, sur tout ça ? Tes sûr davoir tout compris ?

De quoi tu parles, Camille ? Quoi dautre ?

Pourquoi tont-ils dit la vérité aujourdhui ?

La question sest envolée dans le vent de la nuit. Maxime sest replié sur lui-même, tentant de comprendre ce que Camille sous-entendait.

Je ne sais pas a-t-il fini par avouer, le souffle court.

Il ny avait plus de désespoir dans sa voix, mais une question. Camille savait quil resterait sur ce toit tant que la réponse ne serait pas claire.

Tu veux que jaille avec toi ?

Où ?

Chez eux Maxime, on y va ensemble, ils texpliqueront pourquoi ils ont choisi de te révéler tout ça aujourdhui. Après, si tu veux, on reviendra ici. Tu feras ce que tu veux, et je ne tembêterai plus.

Le regard perplexe de Maxime, Camille ne la pas lâché. Puis elle a serré sa main, la tiré à elle, lui demandant de quitter la margelle.

Viens !

Maxime sest retourné, a repassé ses jambes côté toit, sous limpulsion de Camille. Pas à pas, elle la attiré vers lescalier, vers la lumière vers la possibilité de faire, pas celle de tout laisser.

Je suis lâche

Pas vrai ! Camille a soufflé, faussement scandalisée, le traînant vers la sortie. Nimporte qui serait secoué par ce que tu viens dapprendre ! Compris ?

Elle a trébuché, Maxime la rattrapée.

Fais gaffe !

Cest toi qui dis ça ? a-t-elle souri, cramponnée à sa main en allumant le téléphone. On a la soirée devant nous !

Ce soir-là est resté gravé dans leur mémoire.

La discussion avec les parents de Maxime éprouvante, difficile.

La réconciliation, quand Maxime a découvert que son père biologique allait sortir de prison et menaçait de révéler le passé.

Et les larmes de celle qui lui avait servi de mère, acceptant la responsabilité davoir élevé un bébé dun an, le fils de sa meilleure amie, morte tragiquement après avoir aimé le mauvais homme.

Ma vraie mère

Oui, Maxime, cest ton père qui

Et maintenant, il veut

Il veut te voir.

Je nen veux pas !

Cest ton droit. On te soutiendra quoi que tu décides.

Ils ont parlé, parlé Et Camille a compris quils ne remonteraient plus jamais sur ce toit. Plus jamais. Quelque chose sétait déplacé en eux, lancien laissait place à lavenir.

Quand, près de minuit, Camille est rentrée, elle a ouvert doucement la porte de chez elle, a gardé sa doudoune, et sest faufilée jusquà la cuisine sombre, où sa mère, fidèle, veillait derrière la fenêtre.

Elle la serrée fort, enfouissant son visage dans les boucles indociles de sa mère, respirant ce parfum si familier. Et elle a soufflé ce mot qui ouvre la porte à lespoir et ne garde que lessentiel :

Pardon

Et, en écho, celle qui ne vivra jamais rien de plus précieux que les peines et joies de sa fille a répondu, la voix douce :

Toi aussi Tu veux manger quelque chose ?

Non, maman. Merci Tu sais, je crois que ce soir jai passé un examen

Mais quel examen, ma chérie ? Vous en êtes loin encore !

Je crois que cétait le plus important, maman Je te raconterai demain.

Pourquoi pas ce soir ?

Parce que demain jai mon bac blanc et faut que je dorme?

Camille a laissé glisser son sac sur le sol, sest assise en face de sa mère, le menton dans la paume, le regard étonnamment calme. Un silence léger est tombé, mais ce nétait plus celui de la rancœur, plutôt le genre de silence qui laisse respirer les cœurs lourds.

La bouilloire a cliqueté dans la nuit ; sa mère a versé de leau chaude dans deux tasses, y a laissé infuser un peu de tisane.

Camille a pris la sienne et, avant de boire, a fixé sa mère :

Maman Promets-moi que, même si je fais des bêtises, tu seras là ?

Un sourire tout simple, un peu usé, a remué la commissure des lèvres maternelles.

Toujours. Même quand tu crois que tu veux que je parte.

Alors Camille a soufflé sur la vapeur odorante, a partagé pour la première fois son silence. Une paix étrange coulait en elle, celle qui suit les grandes secousses, qui fait comprendre quon nest plus tout à fait la même. Que tout ce quon croyait vouloir fuir, parfois, cest ce qui vous retient de tomber.

Au loin, dans la ville qui dormait, une sirène a fendu lair. Mais ici, la nuit était douce, rien quune mère et sa fille, le fil ténu qui les reliait retrouvant la chaleur, la justesse.

Camille a souri. Demain, il faudrait retourner en cours, réviser, lutter encore, peut-être même se rebeller. Mais ce soir, elle nétait ni contre, ni pour, ni exilée : elle était chez elle, enfin.

La tisane avait un goût davenir sous la lumière tiède.

Et, dans son cœur, elle se promit de ne plus jamais prendre la main tendue de lamour pour une laisse.

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