Ah, mais quel air farouche tu as, Étienne Lefèvre ! Il nest pas étonnant que tout le village te surnomme le Loup. Impossible de tarracher un sourire : on croirait que la vie elle-même ta refroidi. Dis-moi, tu cherches le malheur, ou bien cest la vie qui ta oublié ?
Madeleine nen finissait pas avec ses commentaires, mais Étienne nécoutait déjà plus. Il attrapa simplement ses courses sur le comptoir de lunique épicerie du bourg, salua dun signe de tête et gagna la porte.
Ta Lucienne est revenue chez sa mère, tu sais ! Elle avait le gamin avec elle. Tu mentends, Étienne ? Si jamais cest ton fils, tout de même ? Tu laisseras ce petit errer sans père ? Il te ressemble tant !
La remarque lui glissa dessus à linstant où il passait le seuil, à tel point quil faillit buter sur la marche. Mais il ne se retourna pas. À quoi bon ? Rien ne changera, et il na jamais aimé que sa vie soit exposée devant tout le monde. Quils parlent ou inventent, cela lui importait peu. Sa vie, il la gardait pour lui. Et puis, entre Lucienne et lui, cétait leur histoire, point barre.
Le soleil, anormalement chaud pour ce début de printemps, lui caressa le visage, le forçant à clore les paupières. Son visage buriné prit alors une expression impassible, figée comme un masque. Les yeux clos, il fit un pas, puis deux, et fut brusquement interrompu par une petite voix :
Attention !
Un garçonnet surgit sur le perron de lépicerie, attrapa deux chiots qui batifolaient près des marches.
Ne les écrasez pas, sil vous plaît !
Le nez en trompette, les yeux foncés, les oreilles légèrement décollées comme les siennes cest vrai, on aurait pu sy méprendre. Mais Étienne savait pertinemment que, même sil était de la famille, ce gamin nétait pas son fils. Le village pouvait bien murmurer
Vous ne voulez pas dun chiot ? Regardez ses pattes, on dirait un loup ! Il sera costaud, hein ?
Étienne eut la force de secouer la tête, et séloigna, prenant bientôt une ruelle qui nétait même pas sur son chemin, seulement la plus proche. Là, ses forces le quittèrent. Il sappuya contre la haute clôture du jardin de la famille Meunier, luttant pour ne pas étouffer.
Pourquoi tout cela ? Pourquoi Lucienne était-elle rentrée ? Pourquoi avoir ramené ce môme qui, dans une autre vie, aurait pu être le sien ? Oublié, Oleg, alors ?
Les idées sentrechoquaient dans sa tête, le cœur douloureux comme au premier jour sept ans plus tôt. Tout au fond, tout restait vif. Impossible de dicter au cœur de se taire.
Cest Aimée Meunier qui ouvrît la barrière, les sourcils levés, et vint à sa rencontre :
Oh là là, Étienne ! Ça ne va pas ? Attends, je vais taider ! Faut-il que jappelle Paul ?
Des mains douces effleurèrent son épaule. Étienne entrouvrit les yeux.
Ce nest rien, Aimée, merci Ça va passer.
Tu iras nulle part, voilà ! Tiens-toi à moi, on avance doucement. Là, cest bien En voilà un, sacré gaillard ! Étienne, ton cœur, il ne tiendra pas à ce rythme ! Tu veux que je prenne la responsabilité de te perdre ? Tu es mon patient, tu oublies ? Je vais te prendre la tension, et une petite piqûre, et tu iras mieux, comme une laitue fraîche arrosée le matin ! Allez, avance !
Ses jambes refusaient de répondre mais Aimée était solide ; elle lentraîna presque de force jusquà sa maison, refermant la barrière dun coup de pied, et appela :
Paul ! Viens maider !
La suite, Étienne ne sen rappela que confusément. Il reprit conscience allongé sur le canapé dAimée. Quelque chose pesait sur sa poitrine. Est-ce cette fois linfarctus ? Mais ouvrant les yeux, il esquissa un sourire, enfin rassuré.
Une chatte grise, pelage doux comme la cendre, roulée en boule à ses côtés, faisait la toilette dun de ses chatons. Les autres gigotaient sur son torse.
Minette sent les gens comme personne ! Si elle tamène ses petits, cest que tu es quelquun de bien, Étienne, vraiment. Elle ne fait confiance à personne dautre.
Aimée posa les cahiers de ses filles, laissant là les devoirs, pour se précipiter vers lui.
Parfait ! Presque remis sur pied ! Repose-toi encore. Je ne veux plus de peur comme aujourdhui, tu entends ? Avec ces routes défoncées, lambulance narriverait jamais à temps. Tu veux vraiment penser à mourir ? Tu as encore à faire ici.
Quest-ce que jai à faire, Aimée ? Juste ma vache Margot et mon vieux Pollux. Voilà tout.
Ah, ta Margot ! Belle bête, vraiment. Faut sen occuper, et pour ça, rester solide. Si tu tombes malade, qui ten prendra soin ?
Cest à ce moment quÉtienne remarqua les rideaux épais tirés sur les fenêtres, la lumière du lampadaire.
Il est quelle heure, Aimée ?
Allonge-toi, il se fait tard. Tu ne rentreras pas ce soir. Tu dormiras ici. Margot ? Je lai vue, elle va bien.
Aimée reprit son stéthoscope, embrassa Paul en passant, puis fila préparer quelque chose en cuisine. Paul sassit, à côté du canapé.
Ça ne va pas, hein ?
Non. Je ne sais même pas ce que jai.
Je sais. Lucienne
Ne ravive pas la blessure, Paul, répondit Étienne, détournant les yeux et croisant le regard vert des chatons.
Même Minette le sent, tu sais. Ils sont venus pour te rassurer. Dabord, elle sest couchée là, puis sest levée pour chercher les petits, et les a tous déposés sur toi. Les animaux, Étienne, sont parfois plus intelligents ; ils agissent du cœur, de linstinct. Nous, on senferme dans le silence, mais combien de temps tu crois que tu tiendras ? Tes malin, débrouillard, mais tu portes ça tout seul depuis trop dannées. Je te vois souffrir.
Pourquoi ten fais pour moi, Paul ? Tu nas pas assez de soucis ?
On en a tous ! Mais souviens-toi, quand jétais dans la mouise, tu nas pas hésité à maider. Laide, ça se rend. Si je peux faire, je ferai. Seulement laisse-moi essayer.
Mais enfin, Paul, comment pourrais-tu maider ?
Ma grand-mère disait : faut parfois crier sa misère à quelquun. Et sil ny a personne, creuse un trou dans la forêt et parle-lui. Ne garde pas tout ça en toi. Tu vas ty brûler de lintérieur.
Paul fit une pause, puis enchaîna :
On se connaît depuis quand ? Depuis que tu es arrivé au village, dans quelle classe ?
En cinquième…
Tu te rends compte ! On a pris des cheveux blancs, et on sest caché nos peines toutes ces années. Cest pas humain. On nest pas des loups solitaires pourtant, Étienne. On est des êtres sociaux. Depuis ce temps à courir ensemble à lécole Je mexcuse de navoir jamais abordé le sujet. Dis-moi tout. Je técoute.
Que veux-tu que je raconte ? Jai honte. En tant quhomme tu comprends ? On ne lave pas son linge sale devant les autres. Tu sais comme jaimais Lucienne. Tout sest passé sous tes yeux, à lécole, au retour du service militaire. Tu étais avec nous à la mairie. Tu sais tout, sauf pourquoi un chat noir a traversé notre chemin. Du jour au lendemain, elle a filé à Paris, moi je suis retourné à la ferme familiale. Ma mère a vendu la vache, elle pleurait, sans comprendre. Je lui ai menti, jai dit que je naimais plus Lucienne. Mes parents, ils mont presque renié
Y a rien sans raison, Étienne. Quest-ce qui sest vraiment passé ?
Étienne se tourna, muet, les yeux secs, mais au bord des larmes accumulées depuis des nuits à rôder dans la forêt, appelant Lucienne, pleurant à genoux sur la terre glacée, incapable de pardonner ni dimaginer continuer sans elle.
Je ne croirai jamais que Lucienne taurait trompé. Ce nest pas son genre.
Jai vu de mes propres yeux, Paul. Si on me lavait raconté, je ny aurais pas cru
Tu plaisantes ? Avec qui ? Pas possible
Avec mon cousin Denis. Il venait darriver ici avec sa mère. Ils vivaient chez mes parents en attendant de sinstaller. On terminait la maison, on rêvait de notre élevage de chevaux, de lancer le lait de jument. Lucienne voulait des enfants, mais ça ne venait pas. Je suis parti presque deux mois pour le projet, cétait elle qui my a poussé ; puis, au retour
Chez nous, tout se sait. Mais jamais, jamais je nai rien entendu sur Lucienne. Tu sais bien que si quelque chose sétait su, Aimée, ou dautres me lauraient dit !
Parce que tout est resté entre nos murs, Paul Jai gardé ça en moi toutes ces années.
Paul en resta muet de stupeur.
Mais quas-tu vu, alors, en rentrant ?
Je suis arrivé, ils étaient dans la cuisine, enlacés. Denis lembrassait, et elle ne refusait pas. Tu comprends ? Et là, tout sest brisé.
La voix dÉtienne séteignit sur les pleurs, quAimée, revenue avec une seringue, interrompit.
Allez, maintenant, du repos. On verra le reste après, Étienne.
Il ne résista pas et sombra dans un sommeil lourd.
Paul partit rejoindre Aimée dans la pièce voisine.
Tu as tout entendu ?
Oui.
Quest-ce que tu en penses ?
Quon va arrêter détouffer ces secrets. Jai croisé Lucienne hier, elle va mal, elle sétiole. Je vais à la maison de la tante dÉtienne. Ensuite, voir Lucienne. Assez attendu. Le cœur dÉtienne ne tiendra pas à ce rythme.
Aimée prit sa veste et séclipsa, tandis que Paul resta longtemps assis dehors à fumer, étreint par le chagrin du monde.
La vie combien elle est compliquée. On croit tenir le bonheur, mais on nen garde quune plume. Lui et Aimée avaient traversé tant dépreuves, perdu un enfant, accueilli leurs jumelles, recollé tant de peines silencieuses. Aimée, médecin, ne sétait jamais pardonnée davoir manqué les premiers symptômes de la maladie foudroyante de leur fils ; la peur restait, même au bonheur des jumelles.
Peut-être était-ce pour cela quelle souffrait tant en voyant le fils de Lucienne, songeant à tout enfant qui grandit sans père, ni appui, tandis que la mère nest plus quune ombre. Quelle épaule pour ce garçon ? Dans une vraie famille, il aurait eu deux piliers.
Paul resta sur le perron longtemps. Il vérifia plusieurs fois quÉtienne dormait. Quand la grille claqua enfin, à laube, il se leva, et à lombre du vieux lampadaire, vit Aimée revenir, livide, les joues baignée de larmes denfant.
Difficile ?
Ah, Paul, que les gens peuvent être cruels… Les animaux valent mieux que certains humains.
Aimée raconta enfin, le cœur gros.
Cest le fils dÉtienne ! Je le sais maintenant. Sa tante, Françoise, a tout avoué.
Comment tu as fait ? Pourquoi a-t-elle parlé aujourdhui ?
Peut-être un reste de conscience, ou la peur de ma colère. Jétais furieuse après ce que Lucienne mavait dit. Elle ma expliqué que le jour où Étienne les a surpris, elle était enceinte, elle cherchait un prénom pour lenfant, sûre que ce serait un garçon. Denis est arrivé et la embrassée de force. Elle na rien compris. Étienne a tout vu, il est parti sans une parole, Lucienne, croyant quil ne la croirait jamais, est partie à Paris. Et voilà, chacun sest muré.
Et sa tante dans tout ça ?
Tout. Françoise a manipulé les événements par rancœur contre sa propre sœur ; une jalousie ancienne. Au lieu de régler ses comptes, elle a voulu se venger sur toute la famille. Tant dannées plus tard Cest elle qui a encouragé Denis. Timagines ? La vie, la vraie, tu ne la trouves jamais à force de tout garder pour soi…
Tu es allée voir sa mère ?
Oui. Cest Françoise qui my a menée. Elle a avoué tout en sanglotant. Sa sœur, la mère dÉtienne, na pu que la gifler puis pleurer avec elle.
Elle lui a pardonné ?
Peut-être, mais pas tout de suite. Elle la chassée du village, sa mine et celle de Denis, plus jamais ici ! Puis, elle est partie se confesser auprès de Lucienne. Jai passé la nuit à consoler chacune. Dailleurs, Lucienne a appelé son fils Serge, comme le grand-père dÉtienne.
Paul serra Aimée tendrement.
Tu as mis les choses à plat, cest bien
Mais trop tard, Paul, beaucoup trop tard. Pourquoi faut-il toujours attendre dêtre au bord du gouffre ? Tout aurait pu être résolu en se parlant On se complique la vie pour rien.
Préparons le petit déjeuner ! Après tout ça, je meurs de faim.
Évidemment, tu ne sais même plus où est le frigidaire, hein ? Allez te raser pendant que je fais des crêpes. Les filles vont se lever, et il faut donner des forces à Étienne, il aura fort à faire.
Le soleil pointait sur la crête dorée, prêt à illuminer ruelles et maisons.
Étienne sortit enfin, encore chancelant sous lémotion, cligna des yeux à la lumière, et sarrêta soudain.
Cest toi, mon papa ?
Le garçonnet était assis sur la marche, serrant son chiot dans les bras.
Tu as vu ses pattes ? Comme un loup ! Ce sera un bon chien, non ?
Le souffle coupé, Étienne sassit près de lui, caressa le chiot, puis, hésitant encore, posa la main sur lépaule du garçon.
Oui. Je suis ton père, Serge
Alors cest bien ! On rentre ? Maman prépare le petit déjeuner. Mamie aussi est là. Elle a dit quelle memmènerait voir les chevaux aujourdhui. Tu viens ?
Et à cet instant, Étienne sentit la corde tressée de douleur qui létranglait depuis toutes ces années se relâcher, pour de bon. Il retrouva sa voix, posée et tranquille, prit le chiot des mains du garçon, se remit debout, et répondit enfin :
Allons-y. Nous avons tant de choses à faire, toi et moi, mon fils tant de chosesIls descendirent côte à côte la ruelle, le petit Serge sautillant pour suivre le pas, le chiot trottinant autour deux. À chaque fenêtre, déjà, quelques rideaux étaient tirés, des silhouettes observaient, surprises de les voir réunis Étienne, serrant la main de son fils, un éclat nouveau dans les yeux.
La maison de Lucienne semblait attendre elle aussi, rideaux battants sous un souffle dair qui annonçait lété. Lucienne les aperçut sur le pas de la porte ; elle sarrêta, une tasse de café à la main, palpitante, sans oser avancer. Derrière elle, la mère dÉtienne échappa un sanglot en les voyant, mais nul ne bougea dabord.
Serge lâcha subitement la main de son père et courut se jeter dans les bras de Lucienne. Étienne, encore hésitant, sapprocha et Lucienne, dun geste timide, lui tendit la main. Lui, sans rien dire, la saisit doucement. Les mots nétaient plus nécessaires ; les écorchures du passé laissaient place à un étrange apaisement, fragile, mais possible.
La mère dÉtienne savança alors, ouvrit les bras, puis tous les trois, parents dépareillés et recousus, senveloppèrent avec Serge entre eux, le chiot sagitant joyeusement à leurs pieds. Les larmes vinrent, dabord silencieuses, puis riantes, débordant des années perdues et retrouvées.
Du seuil, Aimée et Paul regardaient la scène, chez eux, en paix. Paul, ému, murmura :
Tu vois, finalement, les loups finissent toujours par retrouver leur meute.
Et sur le perron où tout avait commencé, Étienne leva les yeux vers ses proches, sentit le poids senvoler et, pour la première fois depuis tant dannées, laissa venir un vrai sourire. Un sourire immense, lumineux, qui éclata, soulageant tout le village à son tour. Puis, ensemble, dun seul pas, ils rentrèrent dans la maison pleine de café chaud, de crêpes, de cris denfants et de promesses nouvelles.
La vie, enfin, reprenait son cours.







