Des bananes pour Mamie

Et noublie pas les bananes pour Mamie Claire! Seulement des petites, comme elle les aime! La dernière fois, tu as pris je ne sais quoi! Camille! Comment peux-tu faire une chose pareille? Est-ce si compliqué de se souvenir de ce quon te demande?

Camille Lefèvre, cheffe comptable dune grande entreprise parisienne, mère de deux enfants et heureuse épouse, poussa un long soupir et acquiesça dans le vide, sans songer que sa mère ne la voyait pas à ce moment. Il lui suffisait de savoir que sa mère arriverait à deviner exactement comment elle avait réagi à ses instructions.

Et ne fais pas que hocher la tête! Fais-le! Je te connais, avec tes rêveries. Camille, il serait temps de grandir un peu!

Camille évita de hocher la tête une seconde fois. À la place, elle répondit : «Oui, daccord!», puis dit au revoir à sa mère.

Grandir Bien sûr! Facile à dire. Quarante ans bien sonnés, cest trop peu apparemment.

Il restait encore une demi-heure avant la fin de la journée, et Camille tentait de se concentrer sur son rapport. Mais en vain. Des pensées lui traversaient sans cesse lesprit, souvent noires. Pourtant, cétait une fille bien. Sa mère lavait toujours dit.

Ma Camille, cest une fille formidable! Très sage!

Cétait mignon lorsque Camille allait à lécole maternelle, toute sage dans ses jupettes à volants avec de grands rubans. Un vrai petit ange.

Oui, un ange Retrouvé par sa mère à la sortie de lécole, ce nétait pourtant pas la même adorable fillette, mais bien une canaille en herbe.

Camille, quas-tu sur la tête?

Un nid! Cest ce que la maîtresse, Madame Dubois, a dit. Elle ma conseillée de rester tranquille sur la cour pour voir si des oiseaux venaient y faire leurs petits. Il faut bien que ma coiffure serve à quelque chose, non?

Et où sont les rubans?

Je ne men souviens plus! Paul les a pris. Il en avait besoin pour son bateau pirate. Tu savais que son père lui a fabriqué un vrai bateau? Madame Dubois nous a montré comment il flottait dans la bassine deau. Cétait trop joli!

Et le second ruban?

Aucune idée. Lucie me la demandé et après, je ne sais plus. Maman, pourquoi le vent souffle?

Camille!

Quoi?

Laisse-moi tranquille avec tes questions absurdes! Jai la tête comme une pastèque!

Camille se taisait, jetant des regards en coin à sa mère sur le trajet du retour. Peut-être avait-elle vraiment mal? Et si sa tête ne guérissait jamais, faudrait-il la jeter comme une coquille dœuf vide après avoir fait une omelette?

Elle avait toujours eu une imagination débordante, et avant darriver la moitié du chemin, Camille finissait souvent en larmes, ce qui exaspérait sa mère.

Camille, ce nest pas un récital ici!

Impossible pour Camille dexpliquer pourquoi elle pleurait: elle était tellement navrée pour sa mère, pour sa tête, et son humeur gâtée quelle navait envie que de pleurer plus fort, comme la chienne de la voisine, Ficelle.

Ficelle était une chienne bien simplette, qui gémissait à tout bout de champ, mais hurlait littéralement quand son maître, le plombier du quartier, Monsieur Bernard, replongeait dans lalcool. Ficelle alors ne sarrêtait plus pendant des jours, faisant tourner tout limmeuble en bourrique; les enfants suppliaient leurs parents de la recueillir. Les adultes sagaçaient, appelaient la police municipale, mais Ficelle restait chez elle. Elle sarrêta une seule fois, brusquement, en plein solo, et tous comprirent soudain que le malheur venait darriver.

On accompagna Bernard en cortège. Cétait un homme doux, toujours prêt à aider, mais «faible», disait la maman de Camille.

Ficelle, sortant de limmeuble, s’assit sur le perron, observant les gens qui jetaient des fleurs sur le chemin. Elle ne pleura plus jamais. Ce jour-là, Camille, emmitouflée, que sa mère nemmena pas à lécole direction le dentiste caressa Ficelle, mais la chienne ne remua même pas la queue, alors que dhabitude, la moindre caresse la remplissait de joie. Sa mère tira Camille par la main, elles séloignèrent, et, revenues du dentiste, virent la chienne toujours immobile sur le même perron, les pattes gelées, et Camille aurait juré sur le cœur de sa peluche: la petite chienne pleurait.

Maman, pourquoi on ne voit pas ses larmes?

Quy avait-il dans cette question toute simple? Elle na jamais su. Mais sa mère tressaillit, sapprocha de Ficelle, saccroupit doucement:

Ficelle Viens, ma toute belle. Il ne reviendra pas

La chienne a-t-elle compris? Camille ne la jamais su. Sa mère, sans attendre de réponse, la soulevée et dit à Camille:

Allons-y. Il faut en prendre soin.

Cest ainsi que Ficelle est devenue la chienne de Camille. Elle vécut longtemps. Camille ne savait pas quel âge elle avait en arrivant, mais dans leur famille, elle y passa dix-sept ans encore. Camille a eu le temps de terminer le lycée, dépouser Olivier. Jamais elle na réentendu Ficelle gémir. Obéissante, elle mangeait, se laissait laver, partait en promenade, mais jamais plus elle naboya. Même au seuil de la mort, elle soupira dune manière infiniment humaine, ferma doucement les yeux, le museau dans la main mouillée de larmes de Camille. Plus jamais Camille neut de chien. Même quand ses enfants demandaient, elle nen eut pas la force, hantée par le regard sage et triste de Ficelle.

Dans l’ensemble, Camille a été une enfant heureuse. Elle avait tout pour lêtre: une maman, un papa, deux grands-mères, un lapin à loreille déchirée et des crêpes à la crème maison le week-end. Il y avait aussi la maison de campagne de Mamie Odette, la mère de son père, où elle allait rarement avec sa mère. Pourquoi? Elle na compris quaprès, cétait un secret. Chez Mamie Odette, tout le monde s’amusait sauf sa mère, mais Camille ne sen rendait pas compte.

Il y avait aussi les séjours à la mer avec Mamie Claire, quelle aimait tout particulièrement car Claire passait tout son temps libre avec elle. À la différence de Mamie Odette, Mamie Claire ne craignait aucune question et répondait à tout, ce qui valait à Camille des remontrances de sa mère.

Bon sang, maman! Pourquoi faire? Camille est encore petite! Elle ne comprendra rien!

Tu n’étais pas bête, toi. Tu comprenais. Et Camille te ressemble!

Camille riait à voir sa mère semporter sans trouver de mots. Mais elle savait: certes, elle ne comprenait même pas la moitié de ce que racontait sa grand-mère sur la naissance des bébés, mais écouter était si fascinant quelle voulait maintenant savoir pourquoi les adultes ne disaient pas toujours la vérité.

Ce nétait pas sans motif: chez elle, les adultes faisaient tout pour que Camille ne comprenne pas ce qui se passait à la maison. Les disputes dadultes navaient pas à atteindre les enfants, mais la nuit, derrière la porte close de la chambre parentale, on entendait parfois des altercations étouffées puis les sanglots discrets de sa mère. Mamie Odette, recevant sa petite-fille à la campagne, pinçait les lèvres, évitant le regard de la maman de Camille. La fillette, perplexe, entraînait sa mère en cuisine où mamie préparait sa fameuse tarte aux cerises.

Maman, viens! Mamie va tapprendre, et tu feras la même tarte à la maison! Elle est si bonne et tu ne sais pas la faire!

Sa mère dégageait sa main et répondait simplement:

Non!

Évidemment, personne ne voulait expliquer à Camille ce qui se passait vraiment. Elle comprendrait, plus tard. Que si deux personnes deviennent de la même famille, rien n’oblige à ce qu’ils se sentent proches.

Ses parents divorcèrent à ses dix ans.

Lanniversaire battait son plein avec ses amies lorsque la porte dentrée claqua et, devant le regard surpris de Camille, sa maman lui lança:

Eh bien, voilà

Ficelle, comprenant bien mieux lévènement, alla se coller à sa maîtresse en tremblant. Une amie appela Camille, revenue crier quil était temps de servir le gâteau. Quand elle revint chercher sa mère, elle vit la femme et la chienne côte à côte, figées, perdues dans leurs pensées. À la question timide de Camille, sa mère sursauta, lui lança un regard sévère avant de déclarer:

Bien sûr! Jarrive! Va avec tes amies!

Et, deux minutes plus tard, Camille la vit arriver dans le salon, souriante, le gâteau quelle avait préparé toute la nuit.

Quand les invités partirent, Camille sassit près de sa mère, qui lui tendit une cuillère:

Il était bon, le gâteau, hein? Tant pis pour les régimes, Camille. Et tant pis pour le reste aussi: il y aura bien une fête rien que pour nous un jour!

Elle ne comprit jamais exactement ce que voulait dire sa mère ce soir-là. Surtout que la pension alimentaire de son père leur permettait à peine de renouveler la garde-robe de ladolescente quelle devenait. Les fêtes se firent rares : il ne restait guère que Noël et lanniversaire de Camille. Sa mère ne célébrait plus le sien.

Mamie Claire, décomplexée, répétait que sa fille devait refaire sa vie, mais Camille voyait bien que ces discours ne plaisaient pas à sa mère. La réponse était toujours la même :

Jai assez donné. Cela suffit.

Devenue grande, Camille sest parfois demandé: et si sa mère navait pas tiré un trait sur sa vie de femme? Si elle sautorisait le bonheur? Un autre mariage, un nouveau départ? Mais aucune réponse. Elle imaginait parfois un frère ou une sœur, une mère radieuse, non plus accablée par la migraine, mais riant de tout.

En vérité, sa mère oubliait depuis longtemps comment rire. Elle devenait de plus en plus sévère et il fallait à Camille beaucoup defforts pour ne pas lui rétorquer, surtout adolescente. Dailleurs, quand elle haussait le ton, Ficelle surgissait don ne sait où, montrant silencieusement ses crocs; un argument assez convaincant pour calmer les esprits. Elle mordait fort, Camille sen souvenait. Une fois, après une dispute, Ficelle entra dans sa chambre, la mordilla la cheville douleur cuisante. Puis, impassible, repartit sans un regard. Les petites marques bleues restèrent peu, mais Camille noublia jamais la leçon: mieux vaut ne pas tenir tête à celle qui sait ce qui convient aux chiens et aux enfants turbulents.

Beaucoup lui fut expliqué par sa grand-mère. Elle, comme toujours, ne mâchait pas ses mots.

Que veux-tu attendre delle? Toutes deviennent aigries sans amour.

Mais nous, on l’aime?

Ça ne suffit pas, ma puce! Une femme a besoin de se sentir femme. Ni les enfants ni les parents ne peuvent le lui donner, seulement un homme. Tu ne le comprends pas encore. Moi, si. Quand ton grand-père est parti, javais juste quarante ans. Bien trop tôt. Jai bien eu quelques aventures Quoi, ça te fait rire? Tu crois que je suis née vieille? Jai aimé ton grand-père et je laime encore. Impossible dimaginer un autre homme à mes côtés. Un dîner, oui, mais se réveiller chaque matin ensemble Ah, fais la maligne, tu verras ça quand tu seras mariée. Et vu comme tu ressembles à ta mère, ça ne va pas tarder.

Mais mamie, jai seize ans!

Et alors? Ta mère, à dix-huit, mannonçait quelle ne pouvait vivre sans ton père. Que lui pouvait, ça la dérangeait peu. On aurait dit une passion de chat, mais, moi, je lai vue: ce nétait pas un caprice, cétait de lamour. Elle savait que ce serait dur: ses beaux-parents ne lacceptaient pas, et ton père était leur chouchou. Elle a tout supporté. Sauf

Sauf quoi?

Linfidélité. Excuse-moi dêtre directe, mais tu finiras par tout savoir alors autant le dire. Ta mère a eu mal, très mal: le mépris, les conseils non sollicités, les reproches. Mais il ne faut pas haïr ton père. Chacun a droit à sa vie, à ses choix. À quoi bon gaspiller son temps en haine? Lui, aujourdhui, il va bien. Sois contente pour lui, même si cest dur à entendre. Tu es faite de lui et delle, tu ne peux renier aucune partie.

Maman na jamais mal parlé de papa.

Elle ne le fera pas. Elle est intelligente. Elle sait quil restera ton père, et toi, sa fille. Donc pourquoi compliquer les choses?

Elle laime encore?

Je pense, oui. Cest sûrement pour ça quelle ne veut plus rien changer.

Mamie, et tu crois que je pourrai aimer comme ça, toute ma vie?

Je ne sais pas, ma belle. Je prie juste que celui qui croisera ton chemin soit assez digne pour mériter cet amour.

Son mari, Camille le rencontra comme Mamie lavait prédit. Pressée pour son premier partiel à la Sorbonne, elle rentra presque en collision avec un grand jeune homme peu séduisant. Elle neut pas le temps de le regarder, sexcusa, mais remarqua son adresse lorsque ses bras la rattrapèrent avant quelle ne sétale par terre. Sa voix amusée, un peu tremblante, mais déjà pleine dassurance, lança:

Jeune fille, vous allez si vite que je narriverai jamais à vous suivre! Donnez-moi vite votre numéro avant de repartir!

Elle ne lui donna pas son numéro, mais ne fut pas très étonnée de le voir lattendre à la sortie, après son épreuve, tout sourire.

Vous nêtes plus pressée, maintenant?

Ils se marièrent trois ans plus tard. Au début, ils vécurent chez la mère de Camille, même si cela la gênait.

Ce ne fut pas facile. Sa mère nacceptait pas Olivier.

Cest quoi, un informaticien? À rester toute la journée devant son écran et grignoter tout le temps, tu vas finir avec un éléphant à la maison.

Allez, maman, un simple sandwich ne va pas me tuer

Je suis navrée pour toi. Tu vas pleurer.

Il a fallu du temps à Olivier pour gagner sa belle-mère, mais il y parvint. Après presque dix ans, elle finit par le déclarer «en or».

Ils avaient alors déménagé dans un petit appartement deux pièces. Olivier était absorbé par le lancement de sa première société, Camille courait les visites immobilières, sachant que seuls ses déplacements lui assuraient un revenu. Pour garder le premier enfant, cétait mamie ou arrière-mamie tour à tour. Camille remerciait le ciel de les avoir en aussi bonne forme.

Les premiers signes inquiétants survinrent pendant sa seconde grossesse.

Camille, tu te crois où? Tu pars une heure et disparais toute la matinée! Jai mille choses à faire! sagaçait sa mère, touillant la préférée de son gendre, une soupe à loseille. Voilà, cest prêt. Moi, je men vais! Et la prochaine fois, pense à mon emploi du temps, aussi, sil te plaît!

Camille, perplexe, regardait sa mère sagiter dans lentrée, ne comprenant pas pourquoi elle lui faisait ces reproches alors quelle nétait pas sortie ce jour-là. Le rendez-vous chez le médecin datait de la veille, exact sur lhoraire, et la consultation nétait quà deux pas.

Sa mère avait refusé en bloc tout examen:

Pourquoi faire? Tu imagines des choses. Je suis en pleine forme. Pense plutôt à Mamie Claire, elle a vraiment besoin daller chez le docteur.

Camille, après réflexion avec Olivier, demanda laide de son père, qui lui dénicha un bon spécialiste acceptant de venir à domicile.

Je ne vais pas vous rassurer. Un examen complet simpose, mais déjà je peux dire que le temps sera difficile.

En écoutant le médecin, Camille sentit ses mains devenir glacées. Ce nétait pas possible que ça arrive à sa mère Pas à son âge! Doù pouvaient sortir de tels problèmes?

Les raisons sont multiples. Croyez-vous que les connaître changera quoi que ce soit? Il vaut mieux penser à atténuer les conséquences.

Est-ce possible?

Il nexiste toujours pas de remède miracle, mais nous pouvons ralentir lévolution, accompagner au mieux. Cela nous laissera du temps. Et, qui sait, un espoir peut surgir.

Camille comprit ce jour-là que tout allait changer. Même si ces changements lui serraient le cœur, ils étaient inévitables. Car personne nest plus proche quune maman. Oui, il y a un mari, des enfants, une grand-mère, un père mais sa mère, cest sa mère. Et cest désormais sa mission de préserver au mieux sa paix. Le médecin avait dit que labsence de stress était aussi un traitement.

Elle naimait pas repenser à combien il fut difficile de la décider à venir vivre avec eux dans la nouvelle maison. Olivier navait pas hésité à investir dans un pavillon adapté, quitte à sendetter.

On y arrivera. Lessentiel, cest quon soit ensemble, que tu sois en paix.

Camille, la tête contre son mari, fermait les yeux et pensait que sa tranquillité sétait envolée à jamais.

Cest ce qui arriva.

Sa mère oubliait sans cesse que leur maison était désormais la sienne, elle voulait repartir chez elle.

Maman, ta chambre cest juste là, dans le couloir.

Pourquoi occuper ta chambre damis? Jai ma maison!

Oui, bien sûr, mais demain jai besoin de toi pour les garçons. Et Mamie nest pas bien. Reste ici, sil te plaît

Daccord, mais crois pas que ça restera ainsi. Jai encore une vie, moi!

Je sais, maman, je comprends.

Oh, mais quest-ce que tu pourrais comprendre à ton âge?

Sans la grand-mère, qui veillait sur sa mère, Camille aurait perdu pied bien plus tôt.

Mamie, tu penses quelle oublie tout?

Non, Camille, elle se rappelle beaucoup de choses, surtout lancien temps. Tu serais surprise, elle se souvient même de choses que jai oubliées. Je réalise combien de temps je lui ai consacré si peu. Avant, on courait: la crèche, lécole, la garderie On se voyait deux heures par jour, au mieux. Vite du ménage, les devoirs, le bain, et au lit. La vraie maternité, cest avec toi que je lai connue. Jai élevé ta mère comme jai pu Elle cest ma blessure. Jaimerais tant rattraper ce temps perdu Peut-être que tout ce qui nous arrive, cest pour quelle me pardonne. Elle râle, sénerve, mais tout ça na pas dimportance. Quand elle me lance un regard étrange, cherchant à se souvenir de qui je suis, je sais que ça ne lui fait plus mal. Et elle me sourit. Cest très dur, tu sais et en même temps, cest bien Parce que toute mère ne souhaite quune chose: que, pendant une minute, son enfant soit heureux. Dans ces instants, je la sens heureuse, jeune et en bonne santé, devant elle encore: lamour, toi, les peines quelle ignore encore. Seigneur, comment supporter tout ça, Camille?

Je ne sais pas, Mamie Je ne sais pas

Camille voyait combien sa grand-mère souffrait de la perte lente de son unique enfant vers ce monde inaccessible. Souvent, trouvant sa mère assise au sol auprès du fauteuil où Mamie Claire reposait, Camille demandait en chuchotant:

Je lemmène dans sa chambre?

Non Laisse-les ensemble, ça ne durera pas longtemps

Mamie Claire disparut un an après que Camille eut compris que leur vie basculait pour toujours.

Prends soin delle, Camille. Comme de la prunelle de tes yeux, promets-le. Je nen ai plus la force

Camille, la gorge serrée, hochait la tête, ne voulant pas montrer à Mamie combien elle avait peur daffronter seule ce qui arrivait.

Ne la considère plus comme ta maman. Tu sais, on dit quen vieillissant, on redevient enfant. Cest la vérité. Les enfants vivent selon leur cœur, pas leur raison. Je ten supplie, traite-la comme lenfant quelle est devenue. Sois douce, protège-la. Si la détresse te submerge, crie, mais sans quelle tentende, tu entends? Ne lui fais pas peur, surtout pas. Et quand tu auras vidé ta colère, souviens-toi de mes mots, prends-la dans tes bras Autant que tu voudras que tes enfants te prennent un jour. Promets-le-moi!

Je te le promets

Combien de fois Camille repenserait-elle à cette conversation? Innombrables. Même maintenant.

Elle jeta un œil à lhorloge, soupira, prit son sac. Bien Portefeuille, clés, parapluie. Tout y est. Cest lheure. Récupérer laîné au foot, passer à lécole, puis filer à la supérette pour des bananes. Les petites. Celles que Mamie Claire aimait tant.

Parce que, devant les bananes, sa mère simaginerait sûrement que Mamie est encore vivante. Il suffirait ensuite de faire quelques pas dans le couloir, dignorer le regard interrogateur de la dame de compagnie, douvrir la porte du salon et de voir ce fameux fauteuil qui détonne dans la pièce mais y restera tant quon se souviendra.

Et dire dun ton rieur:

Camille! Tu pourrais laver ce fauteuil, quand même! Tu as pris les bananes? Mamie va arriver. Elle les avait demandées.

Bien sûr, Maman. Assieds-toi, je fais chauffer le thé.

La place serait occupée, il resterait encore un moment pour se pencher sur les mains de sa mère, croiser un regard sévère mais doux, sourire à cette question qui la ferait sourire elle-même:

Camille, quas-tu sur la tête? Où est ton peigne? Apporte-le, je vais te coiffer! Seigneur, il est déjà si tard tu devrais dormir. Tu veux de la semoule ou des crêpes demain matin?

Dans chaque petit geste, Camille comprenait: peu importe les peines, lessentiel, cest la tendresse partagée. Même quand la mémoire sefface, lamour persiste. Voilà, sans doute, la vraie sagesse à retenir.

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Des bananes pour Mamie
La Petite-Fille.