Chère Maman

Maman

Hé, toi le moustachu ! À qui es-tu ? Camille se figea devant la porte, scrutant le gros chat roux assis sur son paillasson.

Le chat, évidemment, ne répondit pas. Il resta parfaitement immobile, insensible à la présence de Camille. Seule son oreille déchirée frémit, comme pour signifier : « Oui, jentends bien, mais tu comprends, je nai rien à dire ! »

Tant mieux, jattendais pas grand-chose, de toute façon ! Camille fit la moue et fouilla dans son sac à la recherche de ses clés.

Le chat, comprenant la teneur de la scène, se décala légèrement sur le paillasson, sans daigner sen aller, la surveillant dun œil insondable.

Lorsquelle trouva enfin ses clés, Camille batailla avec la serrure tout en jetant des regards perplexes à cet intrus improbable.

Ils n’habitaient cet appartement que depuis à peine deux mois, elle et son mari Guillaume. Deux pièces à létage dun vieil immeuble du onzième arrondissement, leur havre tant convoité, même si dautres auraient trouvé cela banal ou trop modeste. Mais pour Camille et Guillaume, cétait un rêve devenu réalité, surtout après avoir passé des années dans la minuscule chambre du grand-père, rue de Belleville, à partager les bruits, les odeurs et la lumière de la colocation.

Camille, essaie de ne pas te brouiller avec les voisins ! avait soufflé Hélène, la belle-mère, en récurant la chambre à la veille du mariage. Ce sont de bonnes âmes, même sils aiment un peu trop le vin…

Drôle de qualité, lamour du vin, non ? Camille avait souri, essorant la serpillière, une boucle blonde séchappant de son chignon pour lui chatouiller la joue.

Elle portait une véritable crinière, qui ravissait Guillaume, mais se rebellait constamment, résistant à peignes et barrettes, sinsinuant sous son front comme un pissenlit déchaîné.

Tu sais, la vie ne les a pas épargnés, soupirait Hélène, la tête inclinée, on ne maîtrise pas toujours son destin, ni ce quon fait de son chagrin.

Camille comprenait cela. Orpheline, placée trop vite dans une famille daccueil qui lavait mise à la porte dès quelle avait eu dix-huit ans, elle savait lart de se plaindre au point doublier ceux qui dépendent de nous.

Sa mère lavait abandonnée dans la salle dattente de la Gare Saint-Lazare, un bout de papier dans la poche et un vieux lapin en peluche, une oreille en moins. Elle avait attendu, obéissante, pressée contre son lapin Gaston, incapable de pleurer davantage. Le froid, la faim, lodeur de café renversé souvenirs diffus, mais indélébiles, que personne na jamais pu lui enlever. Un policier sétait approché, lavait interrogée ; elle avait détourné les yeux, muette, jusquà ce quil caresse loreille du lapin et demande :

Comment sappelle le lapin ?

Elle avait murmuré :

Gaston

Lhomme, touché, posa la main sur la tête de la peluche, puis sur Camille, et demanda doucement :

Ta maman est partie depuis longtemps ?

Alors, Camille se mit à sangloter à fendre lâme, effrayant le policier, déclenchant radio et panique dans la gare, attirant enfin des regards sur cette enfant seule, collée à son banc depuis des heures.

Des années plus tard, Camille comprit enfin ce geste maternel une femme inconnue lavait accostée à la sortie du lycée, bras ouverts, yeux humides :

Ma petite, je tai retrouvée ! Embrasse-moi ! Mama taime tant !

Mais à ce moment-là, Camille vivait dans une autre famille avec six autres enfants, dans une organisation du quotidien froide et pratique, sans câlins ni confidences, mais sans jamais manquer de soupe ou de vêtements. Dès dix-huit ans, on savait quon devrait céder sa place à dautres enfants.

Malgré labsence de tendresse, Camille navait pas couru dans les bras de cette étrange mère, même si, la nuit, elle rêvait souvent que Gaston surgisse de sous loreiller pour la rassurer un lapin pelucheux était son seul parent. Un rôle cruel pour un enfant.

Bien sûr, Camille rêvait dune mère, dune vie où elle serait attendue, aimée un concept flou, entrevu chez dautres. Mais devant la supplique de la femme, elle resta insensible. On lui avait dit quelle ne pouvait pas se souvenir de la gare, elle était bien trop petite. Elle cessa de contredire, rangeant ses souvenirs au fond delle-même.

Sa « sœur » daccueil, Amélie, la saisit par la main ce jour-là, faisant barrage devant la femme.

Camille, cest qui cette dame ?

Je ne sais pas

Le monde tournait autour delle, la laissant ivre de confusion, à peine capable de fixer son attention.

Madame, vous vous trompez ! Allez-vous-en ! Cest ma sœur ! Amélie la tira hors de la cour du lycée, leur poigne serrée, puis, face à leur mère daccueil, hausserent les épaules en chœur :

Quoi ?

Depuis ce jour, Camille eut une sœur.

Amélie, enfant du même foyer, abandonnée par un père noyé dans lalcool, voulait elle aussi tisser un lien familial, même de fortune.

Une semaine plus tard, la mère réapparut à la grille, insistant d’une voix suppliante :

Parle-moi, mon enfant !

Camille grinçait à lécoute de ce « mon enfant » doucereux, mais Amélie ne sen formalisa pas :

Laisse-la parler, tu ne risques rien, au moins tu sauras pourquoi elle ta laissée. Sinon, tu porteras le poids de la faute toute ta vie.

Camille, stupéfaite :

Comment sais-tu que je me sens coupable ?

Bah, voyons ! On sest toutes dit que cétait à cause de nous, si nos parents nétaient pas restés…

Elles nen parlèrent jamais plus vraiment, chacune pleurant en silence, puis, peu à peu, goûtant aux prémices dune maturité contrainte.

La conversation avec la mère fut décevante, une suite de justifications embrouillées.

Tu mas laissée.

Pardonne-moi, ma fille !

Ne mappelle pas comme ça ! Ça magace !

Très bien, pardon ! Sil te plaît, ne te fâche pas !

Pourquoi as-tu agi ainsi ?

Jétais seule, sans aide, chassée par ton père

Pourquoi ?

Je lui ai dit que tu nétais pas de lui

Cétait vrai ?

Non Mais je voulais le blesser On se disputait, jeunes, stupides.

Ensuite ?

Jai fugué après une dispute avec ma mère. Mais où aller avec un enfant ? Je tai laissée là ; je me rassurais en me disant quon taiderait… Jai laissé un mot.

Tu pensais que ça suffisait ? Quelle drôle de personne tu es ! Je ne veux plus te voir !

Tu ne me pardonneras jamais ?

Je ne sais pas. Mais même pardonner, oublier, je ne pourrai pas… Tu comprends ?

Tu étais si petite de toute façon, tu ne peux pas te souvenir !

À ce moment, Camille sest levée, est partie, décidée à ce que désormais, nul naurait plus ce pouvoir sur elle.

Amélie la comprit.

Ta décision, cest la bonne pour toi. Ne te retourne pas !

Tu es tellement sage, Amélie…

Pas vraiment, mais jy travaille. Je veux être psychologue, tiens, cela maidera peut-être à comprendre la vie.

Plus tard, quand Amélie devint mère, elle avoua à Camille :

Au fond, personne ne sait vraiment comment il faut vivre. Ni toi, ni moi, ni les autres.

Alors, comment on fait ?

On essaie de rendre heureux les siens, et que les autres nenvient pas notre bonheur, cest tout.

Camille trouvait, à force, que ses difficultés étaient plus supportables. Après tout, un vieil immeuble à partager, mais au cœur de Paris ! Quelques travaux, et la vie devient respirable. Les voisins, ayant tous perdu un être cher, cherchaient seulement la paix et nétaient pas des trouble-fête. Il fallait apprendre à compatir. Cela, Camille lapprit grâce à Hélène et au grand-père.

Hélène était une femme de caractère, obstinée et généreuse. Elle accueillit Camille comme une fille. Amélie appelait ça un exploit.

Ne tattends à rien de particulier, Camille, lui répétait Amélie en la préparant à la première rencontre avec la famille de Guillaume. Les gens ne sont pas obligés de taimer, même sils aiment leur fils.

Camille le savait déjà.

Au départ, Hélène lirritait, trop tonitruante, trop grande, trop présente, trop bienveillante. Camille, peu habituée à recevoir, se repliait, se méfiant devant les cadeaux inattendus.

Camille, mon manteau est tout élimé. Tu maccompagnerais dans les boutiques ? Pour choisir ? Guillaume déteste ça !

Peu à peu, Camille ne savait plus comment réagir. Elle rentrait des courses chargée de sacs, contenant souvent plus de vêtements pour elle que pour Hélène. Veste neuve, bottines dont elle nosait rêver… Hélène semblait deviner chacun de ses désirs.

Elle ninsista plus sur la proximité, respectant la réserve de Camille, comprenant sans mot quil fallait lui laisser du temps.

Un jour, Hélène fit mine de songer à laménagement de la famille :

Papi se fatigue. Il faut penser à le rapprocher de moi. Tu crois, Guillaume, que vous pourriez prendre sa chambre ? Ça vous ferait un toit rien quà vous.

Le grand-père acquiesça dans sa moustache enroulée, puis approuva la permutation dun hochement entendu.

Après son emménagement, le vieux continuait de faire son jogging au parc, forçant sa fille à laccompagner, puis laidant à verser de leau froide sur la nuque.

Jai eu raison, tu crois ? lâcha-t-elle un matin.

Le meilleur choix, tu verras. Les jeunes doivent avancer seuls. On aide si on nous le demande. Sauf si la fille de ton fils débarque quasi pieds nus, là tu interviens, mais mollo elle est fière, laisse-la venir.

Hélène suivit ce conseil. Elle venait en visite seulement sur invitation, partageait son expérience sans limposer.

Son mari parti trop tôt dans un brouillard sur la route de Pontoise, elle avait élevé Guillaume quasiment seule, aidée, parfois, par sa belle-mère, qui elle-même, après la naissance de Guillaume, sadoucit.

Les souvenirs se mélangeaient comme dans un rêve embrouillé : le père, les mains tremblantes dHélène sur le bébé, la grand-mère qui « ne pouvait pas vivre sans le petit »… Camille, elle, navait pour famille quAimée et Hélène.

Quand Camille découvrit que le grand-père prévoyait de vendre la chambre, une bouffée dincertitude traversa sa journée.

Tu fais la tête, ma petite ? Papy, rangeant ses papiers, la scruta. Tu crains de te retrouver à la rue ?

Non, enfin, on est adultes. On se débrouillera, peut-être une chambre à louer, une studio. Guillaume débute à peine chez son nouvel employeur, mon salaire ne fait pas de miracle. Mais on a une petite épargne ; Amélie me dit que même quelques euros ça donne confiance pour lavenir. Et elle a raison.

Papy sourit, lœil pétillant. Il tapota sa main, demanda du thé.

Allons, on boit un coup, et on papote. Ô ma Camille, Hélène te malmène parfois ?

Pas du tout ! Camille se hérissa.

Je te taquine, tu sais bien. Pourtant, tu comptes comme une fille pour elle. Ne bloque pas, laisse-la sapprocher.

Pas besoin quon me prenne en pitié…

Pourquoi ? Tu crois que cest honteux, la compassion ? À qui penses-tu quon doit réserver ses bons sentiments ?

Jen sais rien. Peut-être quun enfant a besoin damour, un homme malade de réconfort, un animal, dune main amie… Mais distribuer sa tendresse à tort et à travers, ça me semble absurde.

Tu nas pas tort. Mais tout nest pas à jeter dans la compassion. Quand elle vient du cœur, sans calcul, cest une belle chose. Regarde, nourrir un chat errant dun saucisson devant lépicerie, cest se donner bonne conscience. Prendre un animal chez soi, laimer vraiment, voilà un vrai geste. Et crois-moi, la bonté sincère se multiplie toujours.

À cet instant, devant sa porte, le souvenir de ce dialogue revint à Camille. Le chat, sans attache, posait un regard étrange, comme sil attendait, dans la lumière trouble du palier.

Camille tendit la main : il ne bougea pas, accepta quelques caresses, puis soudain, comme dans un rêve, bondit à l’étage supérieur.

Mais qu’est-ce quil fabrique, celui-là…

Elle fermait presque la porte quand il reparut, tenant délicatement par la peau du cou un minuscule chaton roux.

Incroyable ! sexclama Camille, saisissant la petite boule de poils. Le chat repartit aussitôt.

Un second chaton, un peu plus vif, fit la cascade alors que le père tentait de le transporter. Camille éclata de rire devant lénergie des chatons et les efforts maladroits du vieux père chat.

Eh bien ! Tu fais la maman à toi tout seul ! dit-elle en ouvrant grand la porte. Entrez donc ! Il y en a d’autres ?

Le chat finit par franchir le seuil avec la prudence dun diplomate, reluquant sa portée serrée contre le bas de la robe de Camille.

Avance, ne crains rien, personne ne te veut de mal ici. Mais où est la mère des petits ?

Le chat, absorbé, commença à enseigner lutilisation de la litière sur un vieux plateau installé par Camille sans broncher.

Mais tu es vraiment une maman, toi ! Camille contenait ses éclats de rire pour ne pas effrayer les petits, déjà cachés dans la vieille Presse Régionale. Allez, pendant ce temps, je file voir ce qui traîne dans le frigo, il faut bien vous nourrir aussi.

Le chat sembla tout à fait daccord.

Le soir, Camille convoqua le conseil familial.

Hélène, si tu refuses, jessaierai de placer ces chats. Mais pas question de les remettre dehors. Pauvres petits. Je sais pas où est leur mère ni pourquoi ce vieux chat en prend soin, mais cest… étrange.

Camille, pourquoi me demander mon autorisation ? répondit Hélène, caressant un chaton sur ses genoux. Cet appartement est à vous maintenant, à toi et Guillaume. Décidez vous-mêmes qui y vivra. Mais dis-moi, quas-tu donné à ces pauvres bêtes ?

Du lait. Avec de la chance, ils savent déjà boire seuls.

Celui-ci, je le prends quand il sera grand. Et pour les autres…

Je chercherai une famille à adopter le petit, mais le grand chat, je crois que je vais le garder. Jai des choses à apprendre de lui.

Ah bon ? Quoi donc ? Hélène arqua un sourcil interrogateur.

Guillaume sourit et laissa à Camille le soin de lannonce, secrètement gardée pour lanniversaire dHélène.

Japprends à être une bonne maman… Maintenant, jai deux professeurs : vous, et ce vieux nounou roux.

Camille caressa tendrement loreille du chat installé contre elle, et soudain, éclata en larmes, noyée dans létreinte silencieuse dHélène.

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Chère Maman
Un milliardaire revient de voyage d’affaires et découvre son fils affamé en train de mendier de la nourriture chez la voisine ! Ce que le père va découvrir… Dans la cuisine de la voisine âgée, un grand patron trouve son fils de 7 ans dévorant une soupe comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours. L’enfant, amaigri et méconnaissable, supplie : « S’il te plaît, ne dis rien à papa, sinon elle ne me laissera plus jamais sortir de ma chambre », chuchote-t-il désespéré. Ce que le père va apprendre sur la belle-mère à son retour de déplacement laisserait n’importe qui sous le choc. La limousine noire glisse silencieusement sur les pavés du boulevard Saint-Germain, ses vitres teintées renvoyant les reflets dorés du crépuscule parisien. Jacques Morel ajuste sa cravate sur mesure tout en consultant les derniers dossiers de sa start-up sur sa tablette. Trois semaines à Singapour pour décrocher le contrat le plus décisif de sa carrière : la récompense enfin est là, mais il ne rêve que d’une chose, serrer dans ses bras son fils Émile, 7 ans. « Monsieur Morel, on arrive dans cinq minutes », murmure le fidèle Alain, chauffeur de la famille depuis des années. « Merci, Alain. Des nouvelles de la maison pendant mon absence ? » demande Jacques en rangeant sa tablette dans son porte-documents. Alain hésite un bref instant, croisant le regard de Jacques dans le rétroviseur. « Tout s’est bien passé, Madame Isabelle était très prise par ses galas de charité. » Quelque chose dans le ton d’Alain fait froncer les sourcils à Jacques. Mais avant qu’il ne puisse poser plus de questions, la limousine s’arrête devant le portail majestueux de la demeure en pierre de taille du XVIe arrondissement. Les murs rosés brillent sous les éclairages du jardin, et la fontaine en pierre chante doucement dans la nuit. Jacques inspire profondément, savourant le parfum familier des tilleuls bordant l’entrée principale. « Émile sera-t-il encore debout ? » demande-t-il en consultant sa montre Cartier. « Il n’est que 19h, Monsieur, les enfants de cet âge… » Alain ne termine pas sa phrase : son regard vient de s’arrêter sur la maison d’à côté, celle des Dupont, famille commerçante et voisins de toujours. Jacques suit le regard d’Alain et sent son cœur se serrer. Là, sur le perron éclairé des voisins, se trouve Émile. Son petit garçon, cheveux bruns ébouriffés et yeux noisette si semblables aux siens, est assis sur les marches aux côtés de Madame Dupont. Mais ce n’est pas l’endroit qui fige Jacques, c’est l’état du petit. Émile porte un t-shirt rayé bien trop grand pour son corps, désormais beaucoup plus maigre que dans les souvenirs de son père.