Tout le monde aide, mais toi, tu es vraiment unique parmi nous

Tout le monde aide, il ny a que toi qui fais ta spéciale

Claire, écoute, tu pourrais passer chez moi aujourdhui ? demanda ma sœur avec une pointe despoir. Mon mari est reparti, et je mennuie seule avec les enfants.

Je me frottai larête du nez, la tête encombrée dexcuses plus improbables les unes que les autres. Parler dun travail urgent ? Marie ny croira jamais, on est samedi. Dire que je suis épuisée ? Elle entamera alors son défilé de questions, de conseils, voire de leçons de morale. Je mordillai ma lèvre avant dexpirer longuement, rassemblant mes pensées pour répondre.

Marie, ce ne sera pas possible aujourdhui, jessayai de mettre le plus de regret dans ma voix. Juliette nest pas bien, on reste à la maison, on évite de sortir.

Un silence sinstalla à lautre bout du fil, avant quun soupir lourd sen échappe.

Oh, quel dommage, traîna-t-elle. On aurait pu papoter, prendre un café, pendant que les enfants jouent…

Jen levai les yeux au ciel, ravie que Marie ne puisse pas le voir. Les enfants auraient joué, bien sûr. En réalité, Juliette aurait couru après les plus jeunes pendant que les adultes papoteraient dans la cuisine.

Oui, cest vraiment dommage, jacquiesçai. On se rappelle quand elle ira mieux.

Marie gémit encore un peu, souhaita un prompt rétablissement à Juliette et raccrocha. Je laissai retomber mon portable, réalisant avec amusement que cet appel navait duré que quatre minutes. Marie ne mavait même pas demandé comment jallais, ni de mes nouvelles, ni de mon travail, ni de ma santé. Elle avait uniquement appelé pour savoir si on venait, pour savoir si la baby-sitter gratuite était de service. Voilà tout lintérêt.

Juliette, ma fille, passa la tête par la porte.

Cétait encore Tata Marie ? demanda-t-elle.

Je fis oui dun signe de tête, posant mon téléphone sur la table basse. Juliette sapprocha et sassit à côté de moi, remontant ses jambes sous elle. Son visage trahissait à la fois lagacement et le soulagement.

Maman, je ne veux plus aller chez elle, annonça Juliette dun ton décidé.

Je tournai la tête, haussant un sourcil, curieuse den savoir plus. Elle pinça les lèvres, rassembla ses idées puis lâcha dun trait :

Elle me refourgue toujours ses enfants, bougonna-t-elle, fronçant les sourcils. Elle me force à les garder, jouer, les occuper.
Le plus grand a à peine cinq ans, insista-t-elle. Je ne suis pas leur nounou, Maman.

Je ne pus mempêcher de sourire à ma fille de neuf ans. Déjà capable dexprimer clairement ce qui la dérange, de défendre son avis et de le dire haut et fort. Une fierté douce me gonfla la poitrine.

Ne ten fais pas, je caressai la tête de Juliette. Il ny en aura plus question.

Juliette me remercia dun sourire puis partit dans sa chambre.

Je restai un instant à fixer le plafond, laissant mes pensées vagabonder. Cest vrai que cest étrange, cette dynamique entre nous. Marie a quatre ans de moins que moi, mais déjà quatre enfants quatre ! Je secouai la tête, pensive. De mon côté, une seule fille, et il me reste tant à lui apporter, tant de temps, dénergie, damour à donner. Alors, quatre dun coup…

Je massai mes tempes, fermai les yeux. Marie a toujours cru que tout le monde devait participer à léducation de ses enfants. Nos parents, Jacqueline et Gérard, ont été les premiers à servir de renforts. Ensuite sont venus ses beaux-parents, des voisins, des connaissances, même des cousins éloignés. Toute la famille travaillait pour le bien des enfants de Marie sauf elle-même.

Jeus un sourire mi-figue mi-raisin à cette pensée et rouvris les yeux. Jai toujours vu les choses autrement. Je ne demandais à maman daider Juliette que dans lextrême urgence maladie, surcharge au travail, impossibilité de me couper en deux. Sinon, tout le reste, je lassumais seule. Cétait dur, surtout au début. Mais jy suis arrivée, et Juliette a grandi indépendante, maligne et avec du caractère.

En revanche, Marie devenait chaque année plus culottée.

Je chassai cette pensée et me levai du canapé. Javais réussi à éviter ma sœur pour aujourdhui une victoire, même petite. Il restait tous les affaires du samedi, quil fallait bien gérer. Je partis à la cuisine vider le lave-vaisselle.

…Les jours passèrent dans cette routine partagée entre le boulot et la maison. Vendredi soir, mon téléphone vibra une fois de plus : cétait Marie. Je pris une profonde inspiration avant de décrocher.

Alors, Claire, comment va Juliette ? sa voix dégoulinait dun faux-semblant de sollicitude. Elle est guérie ?
Oui, tout va bien, je madossai au mur. Elle court partout comme si de rien nétait.
Parfait ! sexclama Marie. Alors, vous venez CE week-end, et cette fois, vous dormez ici, hein !

Je roulai des yeux. Voilà, cest reparti, le marchandage commence.

Je mennuie tellement toute seule, se lamenta-t-elle. Les enfants me rendent folle, Olivier (son mari) nest pas là.
Marie, pour dormir, cest non, je coupai court. Mais je peux passer samedi matin.

Un silence mécontent simposa à lautre bout du fil. Après quelques négociations, Marie accepta le compromis dune visite diurne.

…Le samedi matin était gris et frisquet. Jenfilai ma veste et sortis seule. Trente minutes de bus et dix à pied, et jétais rendue chez ma sœur.

Marie ouvrit la porte et, demblée, chercha Juliette du regard derrière moi.

Elle est où, Juliette ? fronça-t-elle les sourcils.
Elle a des devoirs, jentrai. Une évaluation importante à préparer.

Marie fit la moue comme si elle venait davaler un citron. Elle claqua la porte derrière moi, agacée.

Elle devient désagréable, ta fille, croisa-t-elle les bras. Elle ne vient plus, elle ne donne pas de nouvelles.

Jôtai ma veste et la suspendis. On entendait dans lappartement le vacarme des enfants. Je me tins droite, plongeant mon regard dans celui de ma sœur.

Elle en a assez de servir de nounou chez toi, dis-je calmement.

Marie prit feu sur-le-champ, comme si javais versé de lessence sur des braises. Son visage vira au cramoisi, ses yeux lançant des éclairs.

Cest normal ! siffla-t-elle. Les aînés doivent aider avec les petits !
Non, ce nest pas normal pour les enfants des autres, je répondis sans reculer.
Quels autres ? sécria-t-elle. Ce sont ses cousins !
Elle na que dix ans, Marie, je serrai les poings. Cest encore une enfant, pas une employée.

Marie rétrécit la distance entre nous, me toisant furieuse. Les cris dun de ses petits résonnaient, mais elle gardait le cap.

Ça lui sera utile plus tard ! elle pointa un doigt accusateur sur moi. Il faut apprendre à soccuper des enfants !
Ce nest pas indispensable ! haussai-je la voix. Elle na pas de frère ou de sœur à la maison !
Justement ! elle criait à présent. Alors elle prend les miens en remplacement, point final !

Je reculai dun pas, ébahie par une telle honnêteté brute. Marie ne feignait même plus de cacher ses intentions.

Tu tentends parler ? secouai-je la tête. Tu veux transformer ma fille en nounou gratuite !
Et alors ? elle se campa, mains sur les hanches. Je nen peux plus toute seule !
Fallait pas faire quatre enfants, alors ! lâchai-je avant de pouvoir me retenir.

Marie suffoqua dindignation, le visage pourpre, les veines du cou saillant.

Ta fille est presque adulte ! elle hurla. Elle pourrait au moins venir aider après lécole une fois sur deux !

Cen fut trop. Un déclic se produisit en moi, tout explosa.

Tu dépasses les bornes, grognai-je. Tu veux te décharger de ta responsabilité sur tout le monde.
Je demande juste de laide ! protesta-t-elle.
Non, tu exiges, attrapai ma veste. Tu crois que tout test dû !
Et alors ? Les parents maident ! Ma belle-mère aussi ! Et toi, tu fais ta précieuse !
Les parents ne sont plus tout jeunes, répliquai-je. Ils ont droit au repos, pas à des semaines de baby-sitting.
Ils sont contents de sen occuper ! Marie mempoigna par la manche.

Je lui arrachai le bras et me dirigeai vers la porte, tandis quelle restait plantée au milieu du couloir, écarlate.

On ne remettra plus les pieds ici, lui lançai-je. Il faudra trouver dautres nounous.

Je sortis sans me retourner malgré les cris qui jaillirent derrière moi. La porte claqua bruyamment.

…Le téléphone sonna ce soir-là ; cétait maman. Je décrochai.

Claire, quest-ce que tu as fait ? La voix de Jacqueline tremblait dindignation. Marie est en larmes ! Tu las conduite à bout !
Maman, je nai dit que la vérité, je massis sur le canapé.
Quelle vérité ? elle sénerva. Que tu refuses daider ta propre sœur ?
Il y a aider et il y a être corvéable, je serrai le téléphone.
Elle est seule avec quatre enfants ! se désola maman. Son mari part à Paris toutes les semaines ! Cest dur !
Cétait son choix, pas le mien, ni celui de ma fille.
Juliette pourrait surveiller les petits de temps en temps ! insista-t-elle. Dailleurs, tout le monde aide Marie comme il peut, il ny a que toi qui fais ta spéciale !
Non, la coupai-je. Ma fille ne jouera pas à la nounou pour les autres.
Ils ne sont pas “les autres” ! sécria maman. Ils sont la famille !

Je me levai, mapprochai de la fenêtre. Les réverbères commençaient à percer le crépuscule.

Maman, si toi et papa souhaitez vous sacrifier pour les enfants de Marie, libre à vous, annonçai-je dune voix calme. Mais je nai jamais signé pour ça.
Tu nas aucun cœur ! accusa maman.
Jai ma propre famille, répondis-je sans vaciller. Un mari, une fille. Je ne vivrai pas la vie de ma sœur.

Je mis fin à lappel, balançai le portable sur le canapé et cachai mon visage dans mes mains.

Des bras chauds menveloppèrent tendrement. Juliette sétait glissée dans mon dos, posant sa tête sur mon épaule.

Maman, jai tout entendu, chuchota ma fille.

Je me retournai et la serrai dans mes bras, respirant le parfum doux de ses cheveux.

Tout ce que je fais, cest pour toi, la câlinai-je en lui lissant les cheveux. Et je continuerai.

Juliette leva les yeux vers moi, me souriant avec une infinie reconnaissance.

Je le sais, maman, elle serra ma main. Merci.

Et nous sommes restées là, enlacées, à regarder la ville silluminer par la fenêtre. Quelque part à lautre bout de Lyon, Marie devait pleurer chez sa belle-mère. Maman devait déjà appeler tantes et cousins pour raconter combien sa grande fille na pas de cœur. Mais ici, dans cet appartement, il y avait de la chaleur, de la paix.

Javais pris ma décision, sans retour en arrière. Même si cela méloignait de ma sœur ou de ma mère, Juliette passait avant tout. Son enfance, sa liberté, son droit de rester simplement une enfant.

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Tout le monde aide, mais toi, tu es vraiment unique parmi nous
Mon neveu est resté chez moi, et ils ne se sont souvenus de lui qu’après que midi soit passé depuis longtemps.