Pas de bonheur sans épreuve
«Comment as-tu pu te retrouver dans une telle situation, ma pauvre fille ? Qui voudra encore de toi avec un enfant dans le ventre ? Et comment comptes-tu lélever, tu y as pensé ? Ne compte surtout pas sur moi pour taider. Je tai élevée, mais ton enfant en plus ? Ce nest pas possible. Je ne veux plus te voir ici. Prends tes affaires et quitte ma maison !»
Je me taisais, la tête baissée. Mon dernier espoir seffritait : que ma tante Solange maccueille le temps que je trouve un travail, ne serait-ce que quelques semaines.
Si seulement maman était encore là
Je nai jamais connu mon père, et ma mère a été renversée il y a quinze ans par un chauffeur ivre, sur un passage piéton. Jai failli partir en foyer, mais au dernier moment, une cousine éloignée de maman sest manifestée. Tante Solange, avec son emploi stable et sa petite maison à la périphérie dAvignon, sest portée tutrice sans difficulté.
Chez elle, les étés étaient brûlants, les hivers pluvieux. Il y avait toujours de quoi soccuper : le potager, la maison, les poules. Jamais je nai connu la faim, toujours bien vêtue, habituée au travail manuel. Peut-être a-t-il manqué un peu de tendresse maternelle Mais qui sen souciait, finalement ?
Jai eu de bons résultats, intégré lécole normale après le lycée, rêvant de classes en fin de campagne. Les années détudes ont filé trop vite. Et puis, diplôme en poche, je suis revenue dans cette ville qui était devenue mienne Mais le retour fut bien plus amer que prévu.
Tante Solange avait fini par redescendre en pression : « Ça suffit, tu pars. Je ne veux plus rien savoir. »
Jai tenté : « Mais tante Solange, peut-être juste »
« Cest non, cest tout ! »
Sans mot dire, jai pris ma valise et quitté la maison. Jamais je naurais imaginé un tel retour : humiliée, rejetée et enceinte. Ce nétait encore que le début, mais je navais plus envie de cacher cette vie grandissant en moi.
Je devais trouver un toit, vite. Marchant sans but précis à travers Avignon, perdue dans mes pensées, jignorais tout du monde autour.
La canicule dété battait son plein. Les vergers sentaient la poire et la pêche, les abricotiers brillaient sous le soleil. Les vignes salourdissaient de grappes dorées, les pruniers, tapis dombre, dissimulaient leur récolte. Dans lair flottaient les effluves de confiture, de poulet rôti, de pain croustillant. Javais chaud, et surtout, soif. Près dun portail, japerçus une femme occupée dehors et linterpellai :
« Excusez-moi, je pourrais avoir un peu deau, sil vous plaît ? »
Mireille, femme solide dune cinquantaine dannées, se retourna : « Entre, ma petite, tu es la bienvenue. »
Elle puisa une tasse deau et me loffrit. Je me suis assise sur le banc, soulagée, buvant à petites gorgées.
Puis elle demanda : « Tu viens doù ? Ce bagage, tu déménages ? »
« Je viens de finir lécole normale, je voulais trouver un poste dinstitutrice Mais je nai nulle part où aller. Peut-être sauriez-vous si quelquun loue une chambre ? »
Elle mobserva un instant : je paraissais soignée, certes, mais lépuisement faisait vibrer mes gestes.
« Tu peux rester chez moi, si tu veux. Jaurai un peu de vie dans la maison, ça me changera. Je ne demanderai pas grand-chose, juste que tu respectes les lieux. Viens voir ta chambre si tu es intéressée. »
Lidée davoir une locataire réjouissait manifestement Mireille : un peu dargent en plus, ce nest pas de refus, et ici, on se sent parfois seule. Son fils, parti travailler à Marseille, passait rarement la voir ; un peu de compagnie pour lhiver ne gâcherait rien.
Ébahie de cette chance soudaine, jai suivi Mireille. La chambre était petite mais accueillante, donnant sur le jardin, juste ce quil me fallait : une table, deux chaises, un lit, une vieille armoire. Nous nous sommes rapidement mises daccord pour le loyer en euros, et jai filé me changer avant daller au service municipal de léducation.
Puis tout sest enchaîné : boulot, maison, boulot. À peine le temps de voir filer les semaines sur le calendrier.
Little by little, Mireille et moi sommes devenues amies. Elle sest montrée dune bienveillance inattendue, et moi javais grand plaisir à laider à la maison, surtout le soir, quand on buvait un thé sous la tonnelle. Dans le Sud, lautomne ne vient pas dun seul coup.
Ma grossesse se déroulait sans problème : pas de nausées, le teint clair, même si je prenais des joues. Je finis par tout raconter à Mireille.
Jétais tombée amoureuse, en deuxième année, de Guillaume, le fils brillant dun couple de professeurs duniversité. Pour lui, tout était tracé davance : licence, master, doctorat, carrière Il plaisait à tout le monde, mais il mavait choisie, moi. Peut-être pour mon air réservé, mes yeux bruns, ou cette fragilité qui vient de lépreuve ? Ou alors un écho de nos solitudes jumelles Qui sait ? Les années avaient filé, et je me voyais déjà bâtir un futur près de lui.
Le jour fatidique est gravé dans ma mémoire. Un matin, je ne pouvais rien avaler, les odeurs mécœuraient, la nausée était revenue depuis plusieurs jours. Et puis du retard Comment navais-je rien vu venir ? Jai acheté un test à la pharmacie, bu de leau en attendant. Deux traits. Incrédule : deux traits. Les examens approchaient, et me voilà enceinte ! Quen penserait Guillaume ? Nous navions rien prévu de tel.
Mais soudain, une tendresse immense pour cette toute petite vie en moi.
« Mon bébé » ai-je murmurée, effleurant mon ventre.
Quand je lui ai annoncé, Guillaume ma emmenée le soir-même voir ses parents. Lentrevue me vrille encore le cœur : ses parents mont froidement proposé dinterrompre la grossesse, puis de partir loin, une fois le diplôme en poche, car leur fils avait une carrière à bâtir, et moi, je nétais pas « la bonne ».
Ce quil sest dit avec son père, je lignore. Le lendemain, Guillaume est entré dans ma chambre, a posé une enveloppe deuros sur la table, et sest éclipsé sans un mot.
Interrompre la grossesse ? Cétait impensable. Jaimais déjà cet enfant. Il serait à moi, rien quà moi. Mais jai pris largent, réalisant que jallais en avoir cruellement besoin.
Mireille ma consolée, après le récit : « Il y a pire, tu sais. Tu as bien fait de garder le petitcest une bénédiction. Peut-être est-ce un mal pour un bien »
Quant à un retour vers Guillaume, rien que lidée mécœurait. Je ne pourrais jamais pardonner son abandon, cette lâcheté.
Les mois ont passé. Jai fini par cesser de travailler, malourdissant comme une cane en attendant mon tour. Jespérais, sans savoir si ce serait une fille ou un garçon : on navait rien vu à léchographie. Pourvu quil soit en bonne santé.
Un samedi de fin février, les contractions ont commencé. Mireille ma conduite à la maternité dAvignon. Laccouchement sest bien passé : un beau garçon est né.
« Mon petit Louis » ai-je soufflé, caressant sa joue toute ronde.
À la maternité, je me suis liée avec dautres jeunes mamans. Lune ma raconté quune femme de gendarme, ici même il y a deux jours, avait mis au monde une fille. Ils nétaient pas mariés, simplement ensemble.
« Tu te rends compte ? Il lui a amené des fleurs, des chocolats, un peu de cognac pour les sages-femmes, à chaque visite sa grosse voiture Mais au fond, cela nallait pas chez eux. Elle ne voulait pas denfants, et puis elle est partie, juste laissé un mot disant quelle nétait pas prête. »
« Et le bébé ? »
« On la nourrit au biberon, mais la puéricultrice dit quil faudrait du lait maternel. Mais chacune a son propre enfant »
La petite fut amenée, la sage-femme demanda :
« Qui pourrait la nourrir ? Elle est toute menue »
« Moi, pauvre chérie », ai-je murmuré, posant Louis endormi pour prendre la fillette dans mes bras.
« Elle est si fluette, si pâle ! Je lappellerais Capucine. »
À côté de mon gaillard, elle semblait minuscule. Elle sest aussitôt jetée sur mon sein, tétant avec ardeur avant de sendormir.
« Je le disais bien elle est fragile », soupira la puéricultrice.
Ainsi me suis-je retrouvée à nourrir deux bébés à la fois.
Deux jours plus tard, la sage-femme annonça que le père de Capucine voulait remercier la jeune femme qui nourrissait sa fille ; cest ainsi que jai rencontré le gendarme, capitaine Pierre Lelong pas bien grand, le regard bleu, déterminé.
La suite, tout le service en a parlé, puis la ville entière : on se rappellerait longtemps de cette histoire.
Le jour de la sortie, médecins, infirmières et aides-soignantes étaient rassemblés devant la maternité. Près du perron, une voiture garée, décorée de rubans bleus et roses. Le capitaine en uniforme ma aidée à monter, Mireille déjà assise, puis il a soulevé Louis, puis Capucine, chacun dans son couffin.
Sous le klaxon des adieux, la voiture a rapidement disparu au coin de la rue.
Voilà où mont menée mes choix. Je regardais le paysage défiler, mes deux petits serrés contre moi, tandis que Mireille souriait en silence. Un parfum de fleurs fraîches flottait, mêlé à lodeur douce dun bébé. Pierre, ce capitaine qui, la veille, avait posé le genou à terre pour me demander ma main, conduisait en silence, surveillant dans le rétroviseur la minuscule Capucine qui serrait mon doigt du sien.
Désormais, chez nous, ce nétait plus seulement un abri : cétait de lamour, des goûters à la confiture, la vieille armoire où il faudrait bientôt ranger les jouets et puis un avenir imprévu, mais déjà porteur de tout le bonheur du monde.






