Les gouttelettes

Mais elle nest pas du tout effrayante ! Elle est très belle ! Maxime, dis-leur !

Sophie serrait contre elle un vieux chat ébouriffé, maigre comme un fil de fer, et hurlait si fort que les voisins, rassemblés autour delle, se bouchaient les oreilles.

Voix puissante, tempérament de meneuse, comme tous les membres de sa grande famille, Sophie savait toujours simposer : si ce nétait pas par léloquence, cétait au moins par le volume sonore. À cinq ans, elle était inégalée dans la cour pour faire vibrer les vitres de ses cris.

Les habitants de limmeuble, une ancienne demeure bourgeoise réaménagée en appartements, étaient habitués depuis longtemps à Sophie et à sa ribambelle de frères et sœurs. Personne ne sindignait de leurs bêtises, tous sachant bien que leur mère, Marianne, avait du mal à maintenir la discipline avec une telle bande. Son emploi du temps était si fou quune autre femme, à sa place, se serait déjà laissée aller à pleurer sur la grille du portail.

Ce portail-là, en fer forgé superbe, séparait la bâtisse de la petite rue du centre de Tours, et tout limmeuble en était fier. Chaque printemps, Marianne, avec les voisines, venait le repeindre, et, du coup, soctroyait tous les droits pour sy appuyer autant quelle voulait.

Pourtant, elle refusait encore cet honneur en soupirant :

Nous sommes des chevaux ! De beaux, puissants percherons. Que faire ? Nos charges, personne ne viendra les traîner à notre place. Faut y aller seule ! Et moi, les filles, je suis un poney immortel : je tourne en rond, ne sachant plus où je vais. Pourquoi ? Ça je l’ai compris depuis longtemps. Mais où ? On te bouscule, tu as le nez dans la queue du cheval devant toi, et tu espères juste que la soirée arrive Que tout le monde soit au lit, propre, nourri, content. Et que lévier, au lieu de crouler sous la vaisselle, soit vide Ce vide-là, tu sais, cest ça, le bonheur

Marianne, dun naturel philosophe, nen était pas moins charmante. Mais qui laurait remarquée, elle, avec six enfants dans les bras, et quasiment jamais daide ? Sa vie amoureuse, Marianne y avait longtemps renoncé. Elle avait bien assez à faire sans Cupidon.

Être mère de six enfants, ce nest pas du gâteau !

Cela dit, personne ne lui reprochait ce choix, tous connaissant lhistoire de sa famille.

Sophie, comme trois autres, était une enfant adoptée.

Non, Marianne ne les avait pas pris dans une institution en voulant « sauver » des innocents ou « offrir un avenir radieux ». Aurait-elle pu accomplir un tel exploit ? Peut-être. Mais pas à ce moment, et sûrement pas seule. Elle avait ses rêves à elle, et jamais naurait imaginé être mère célibataire dune telle smala.

Mais la vie, on le sait, a lart des surprises. Elle tenvoie des épreuves sans demander ton avis.

Tiens, voilà ! À toi de jouer ! Quel genre de personne es-tu ?

Alors, Marianne na pas hésité longtemps. Sa décision était évidente dès le début.

Tous les enfants quelle élevait, elle les avait, au fond, « hérités ».

Et un héritage, on laccepte, ou pas. Mais pour elle, refuser, cétait impensable. Elle navait pas été abandonnée, alors pourquoi délaisserait-elle ceux que la vie avait blessés ? Surtout quils étaient de la famille, très proches même.

Pour autant, Marianne avait ses raisons peu importe quelles paraissent solides ou saugrenues.

Elle, cétait une enfant de la France des années quatre-vingt-dix.

Sa mère, Laurette, régnait comme une reine de beauté dans leur petite ville dIndre-et-Loire. Mariée dès ses dix-huit ans avec une robe magnifique dont les copines rêvaient, elle avait épousé un homme « daffaires », aux occupations si troubles quon préférait ne pas trop y penser.

Marianne navait aucun souvenir de ses parents.

Elle allait au cimetière avec sa grand-mère, leur apporter des fleurs. Elle caressait les visages gravés sur la pierre et, du bout des doigts, murmurait ses secrets, trop timidement pour que sa grand-mère entende : « La maîtresse a aimé mon dessin » ou « Regarde, le beau cache-nez rouge à rayures blanches que mamie a tricoté »

Ce nest quà seize ans que Marianne apprit la vérité :

Ton père, ma chérie, un voyou Il est parti trop tôt, entraînant ma fille avec lui. Je ne devrais pas dire de mal de lui mais je ne pardonnerai jamais. Jai tant pleuré, supplié quelle ne sembarrasse pas de lui ! Mais rien ny a fait Ils saimaient à la folie. Quand « ils » sont venus, il sest jeté pour sauver ta mère. Peut-être laimait-il, finalement Qui le dira ? Toi, au moins, tu es restée Ma seule joie.

Cest alors que Marianne comprit pourquoi des gens passaient parfois en silence chez elles, écoutaient les histoires de sa grand-mère sur ses progrès à lécole ou au conservatoire, laissaient une grosse enveloppe de billets, puis repartaient sans un mot.

Mamie acceptait largent, mais ne lutilisait pas. Elle mettait tout de côté. Au bac, elle acheta à Marianne un grand appartement lumineux en plein centre.

Voilà, ma belle. Cest ton héritage. De ta mère et de ton père.

Vivre là ne tentait pas Marianne. Elle resta chez sa grand-mère.

Pourquoi, ma puce ? Cest un magnifique immeuble, tout près de ton lycée ! Tu pourrais aller travailler à pied Pourquoi résister ?

Sans toi, je ny vais pas ! Ou tu viens, ou on reste ici !

Longtemps, sa grand-mère refusa de quitter son petit deux-pièces où chaque coin lui rappelait sa fille. Finalement, elle plia devant larrivée de la cousine, Caroline.

Marianne, accorde-moi de vivre dans ton grand appartement. Sil te plaît ! Avec mes enfants, je nen peux plus des locations. Je te paierai un loyer, ça vous aidera, ta grand-mère et toi. Et permets-moi de domicilier les gamins chez toi : pas de crèche sinon !

Caroline était une femme daffaires, tenace, que la grand-mère jugeait avec raison capable de sincruster partout.

Ne lécoute pas, ma Marianne ! Cousine ou pas, elle serait capable de técraser, crois-moi ! Ça non ! Pas question !

Mais mamie, elle a des enfants

Et alors ? Quelle sen occupe comme une mère, pas en allant piquer lappartement dune orpheline ! Moi, ma priorité, cest toi !

Bien sûr, Marianne écoutait sa mamie, mais narrivait pas à repousser Maxime et Élise, alors encore tout jeunes. Ils venaient chercher des câlins, réclamaient sa présence, faisaient la tête quand Caroline les ramenait dans leur chambre :

Vous nêtes pas chez nounou ici, arrêtez de coller Marianne !

Au fond delle, Marianne trouvait injuste de posséder un grand appartement vide quand Caroline et les enfants galéraient. Dautant plus que Caroline répétait sans cesse qu« on nabandonne pas la famille ».

Cette phrase hantait Marianne. Petite, elle nentendait que ça de la bouche de sa grand-mère : si le père de Marianne avait été humain, sa mère serait encore là

Cela la blessait profondément, donc elle cherchait à mériter le compliment ultime de sa grand-mère :

Ça, cest bien, Marianne ! Humain, comme on disait avant. Tu es un cœur droit !

Pas de plus belle récompense pour la jeune femme. Elle pensait devoir agir pareil avec Caroline mais sur ce point, sa mamie la surprit :

Non, mon enfant ! Ce nest pas comme ça !

Pourquoi ? Ce nest pas juste que Caroline et ses petits vivent comme ça, alors que mon appart est vide !

Si, cest juste, parce que Caroline restera Caroline ! Et tu as oublié la ruse du renard et la cabane de glace. Moi, non !

Mais mamie

Silence ! Elle nira pas vivre chez toi ! Point. On ira plutôt ensemble.

Tu voulais pas déménager

Faut croire que je my résous. Tu vois ? Il est bon daider sa famille, mais à tout donner, on devient bête ! Caroline saura sen sortir, bâtira sa vie et aura tôt ou tard son logement faut du temps, et la bonne canne à pêche ! Ne lui donne pas le poisson tout frit ! Crois-moi, laisser tout tomber du ciel naide pas toujours les gens

Pourquoi ?

Parce quils nont alors plus envie de se battre. Pourquoi faire ? Ils ont déjà tout ! Si tu la laisses rentrer maintenant, ce sera pour toujours, tu ne pourras plus la mettre dehors. Et puis tu te sentiras redevable, cest toi qui auras proposé. Elle en jouera. Peut-être pas tout de suite, mais tôt ou tard. Parce quelle a des enfants et veut vivre bien maintenant, pas dans dix ans. Tu comprends ?

Peut-être Mais cest pas bien, penser ainsi des gens ?

Pas vraiment Mais cest facile dêtre généreux à la légère. Mieux vaut guetter loccasion avant quil ne soit trop tard. Reste en dehors de ça, daccord ? Pour ses enfants, sois la tante qui les aime. Cest primordial, tu sais ? Quils sentent que quelquun tient à eux.

Mamie, Caroline aime ses enfants !

Évidemment, cest leur mère ! Mais un peu damour en plus ne fait jamais de mal Le moindre soupçon de tendresse, cest un trésor ! Garde ça en tête, ma Marianne.

Le temps donna raison à sa grand-mère.

À la proposition de celle-ci doccuper le petit logement, Caroline soupira simplement :

Je men doutais, vous protégerez toujours Marianne.

Tu comptais lui faire du mal ?

Non, jamais ! Il ne me reste que vous !

Alors reste avec nous, va. On taidera, comme toujours.

Merci

Mais une chose : Marianne reste orpheline, et laisser tomber une orpheline, bonjour les conséquences dans lautre monde ! Jai trop peur du jugement, ma fille mattend Je vais bientôt devoir lui rendre des comptes. Alors, non, impossible de faire autrement. Toi, tu vivras dans ma vieille chambre, tu verras, cest parfait pour les enfants, tout est à proximité.

Merci ! Pour tout, et dêtre franche.

Allez, va, on est de la même famille ! Noublie jamais ça.

Le déménagement eut lieu, et la vie reprit dans le nouvel appartement.

Mais le temps ne sarrête jamais. Il file, bouscule les projets, les désirs.

Marianne espérait que sa mamie goûterait enfin au repos, mais le destin décida autrement.

La vieille dame se rendait chaque semaine au cabinet médical tout près.

Mon second boulot ! plaisantait-elle en classant ses ordonnances.

La santé, malheureusement, nétait plus au rendez-vous.

Marianne, inquiète, voulait accompagner sa grand-mère, qui sentêtait :

Je suis encore solide ! Ça se fait toute seule, deux minutes à pied ! Occupe-toi de tes affaires, ma chérie, jen ai vu dautres !

Comme elle regretta, plus tard, de ne pas avoir insisté

Lhistoire est banale : lhiver. Implacable. Le gel sur les trottoirs, une démarche moins assurée Un pas mal raté, et cest la chute.

Juste devant le cabinet, mamie glissa, heurta le trottoir et perdit connaissance. Les passants, pressés, ne sarrêtèrent pas Personne navait de temps pour soccuper dune vieille dame appuyée contre le rebord de pelouse.

Cest un chauffeur de taxi, ayant vu lincident, qui appela les urgences, puis Marianne, ayant trouvé son nom et numéro sur un papier au fond du sac. Mais il était trop tard

Marianne perdit sa grand-mère un jour après laccident. Tout ce temps-là, elle le passa dans le couloir dhôpital, la main dans celle de Caroline, venue dès quelle avait su, laissant ses enfants à une voisine.

Comment je vais faire sans elle, Caroline ?

Faut garder espoir ! glissa Caroline, sans trop y croire elle-même, les médecins évitant leur regard. Elle comprit vite quil ny avait pas de miracle.

Ça lui aurait pas plu, tu sais !

Quoi ?

De te voir si déprimée ! Elle était forte, elle ta élevée comme ça, non ?

Oui

Séchez donc vos larmes, ma vieille ! Tenez bon, pour elle.

Je vais essayer

Et le lendemain, la vie de Marianne bascula encore une fois. Avec cette certitude : désormais, tout reposait sur elle.

Et la vie narrête pas de secouer.

Olivier entra dans sa vie, partagea cinq ans avec elle, avant de partir pour une autre. Il la prévint franchement, une valise à la main, le regard baissé :

On reste amis, daccord, Marianne ?

Daccord Tu tentends parler, Olivier ? demanda-t-elle, un peu hébétée, sans parvenir à lui en vouloir.

Pour quoi faire, de toute façon ? Être honnête ? Avoir trouvé une autre ? Cest la vie, il faut continuer Surtout à cause des enfants, qui adorent leur père

Elle ne posa pas plus de questions, prépara la valise dOlivier, lembrassa sur la joue et referma la porte.

Puis, elle téléphona à Caroline :

Viens, sil te plaît

Caroline, qui navait jamais quitté le petit appartement de mamie, travaillait comme infirmière-cheffe à la clinique dà côté. Elle venait tout juste de finir un bricolage pour lécole de sa cadette lorsquelle reçut lappel. Elle manqua de râler, mais, au son de la voix de Marianne, comprit aussitôt :

Jarrive !

Bientôt, elle prenait Marianne dans ses bras, jurant à demi-mot contre la famille dOlivier jusquà la septième génération.

Arrête de pleurer ! Pfff Il a quà partir ! Tattache pas à ça ! Il serait parti tôt ou tard.

Pourquoi ? Quest-ce que jai fait de mal ?

Mais rien du tout ! Cest la race de certains mecs, quoi ! Chèvre aujourdhui, bouc ailleurs demain. Excuse la vulgarité. Mais cest pas une histoire de toi ou quelquun dautre il sen irait toujours. Et il fera pareil à la prochaine. Tu verras ! Bon, au moins, il ne renie pas ses enfants. Ça compte. Cest pas facile maintenant, mais cest déjà beaucoup ! Moi, tu vois, le père de mes deux, il a disparu depuis longtemps, même pour les fêtes je nai plus de nouvelles ! Je fais le rôle de tout mais cest pas normal, surtout pour Maxime. Un garçon a besoin dun père

Caroline, comment je vais faire ?

Ne te dispute pas, cest tout ce que jai à te dire. Le reste se tassera tout seul. Il faut du temps

Ne me sors pas le cliché du temps qui guérit

Non, cest faux. Mais une nouveauté viendra, la vie te bousculera, et la douleur deviendra juste une ombre parmi dautres tracas.

Comment tu sais tout ça, toi ? Doù vient toute cette sagesse ?

Merci à ta grand-mère ! Cétait un puits de vie. Jentends encore sa voix quand je te parle Alors tant quon se souvient delle, elle est toujours là.

Merci, mamie Marianne attrapa un torchon sec, chassant celui ruisselant de larmes. Mais pourquoi ça fait si mal ?

Cest sain ! Tinquiète, si tu ne sentais rien, ce serait grave !

Caroline avait raison. Les semaines passèrent, Marianne retrouva peu à peu la paix. Pas le temps de sapitoyer.

Olivier continuait à voir ses enfants, les prenait les week-ends, faisait tout pour rester présent.

Alors, quand il lui annonça quil attendait un bébé avec sa compagne, Marianne encaissa avec philosophie :

Tant mieux pour toi

Merci, Marianne !

Pourquoi donc ?

Pour ta réaction ! Tu es une femme formidable !

Encore heureux ! sourit-elle, redevenue elle-même.

Mais dautres nouvelles suivirent.

Caroline ! Tu te rends compte ?!

Oh, tu me fais rire, Marianne Tu as bien deux enfants, tu sais comment ça se passe ! plaisanta-t-elle, mais langoisse dans ses yeux était tangible.

Petite blagueuse ! Et leur père, cest qui ?

Oublie ça ! Dès quil a appris la grossesse, il a disparu. Pas même eu le temps de leffrayer !

Tu aurais dû lui annoncer quoi ?

Que jattends des jumeaux ! Dis Marianne, comment je vais faire ? Je ne demande pas comme infirmière, sur cela je gère. Mais humainement, ce nest pas normal Je vais les avoir, mais avec quoi et où ? Maxime et Élise, déjà, cest dur Je ne vais pas y arriver

Paniquée, Caroline quitta la pièce, main devant la bouche. Marianne observait les enfants accourus pour dévaliser la boîte à bonbons.

Oh la bande ! commandait Maxime. On partage, on ne fait pas les gourmands ! Tatie Marianne, pourquoi tes triste ? Prends un bonbon, ça aide !

En croisant ce regard pétillant, si familier, Marianne prit une décision que dautres auraient jugée folie.

Tu es dingue ! sexclama Caroline devant lacte notarié. Je ny arrive pas

Mais si, tu y arriveras ! Marianne, souriante, complice du notaire. Cest juste, tu sais, Caroline. Mamie aurait compris. Tu as de merveilleux enfants Quils aient un vrai foyer. Celui-ci maintenant, et plus tard, qui sait.

La vieille appart de mamie devint à Caroline, et toute la joyeuse tribu attendit les jumeaux.

Sophie et Manon arrivèrent à lheure. Minuscules, de vraies poupées, mais avec un tempérament affirmé.

Quelles voix ! rit la sage-femme. Comment allez-vous les appeler ?

Lune portera le prénom de maman ; Sophie. Lautre, celui de tatie : Manon.

Une sacrée personne, votre tante, pour donner son prénom à votre fille ?

Merveilleuse ! Sans elle, jamais je naurais pu garder mes enfants.

De la maternité, Caroline retrouva ses petits et Marianne.

Voilà, on se compte un peu plus nombreux ! chuchota Marianne en soulevant le coin du nid dange. Quelles beautés !

Pourvu quelles soient heureuses Caroline couvait du regard les enfants, cachant lombre qui la rongeait.

Elle nosa pas parler à Marianne de ses inquiétudes, ni consulter à temps.

Mais une mère pense-t-elle jamais à elle-même devant un nourrisson ?

Caroline seffondra une semaine plus tard. Elle appela Maxime, prêt à partir à lécole, et lui désigna les berceaux :

Veille un moment. Jai appelé le SAMU. Préviens tatie. Et ne pleure pas, surtout. Ne fais pas peur à Élise, pas encore

Les secours nont rien pu faire.

Un arrêt cardiaque, brutal, sans prévenir.

Et ce fut à Marianne de prendre une nouvelle décision. Inévitable, malgré la difficulté.

Oui, vous êtes la seule famille, opinait lassistante sociale épuisée. Mais six enfants ! Et vous déjà deux à vous seule Cest trop lourd, il faut réfléchir.

Marianne ninsista pas.

Rien navait jamais été aussi difficile. Placer Maxime, Élise et les jumelles en foyer, ou même en famille daccueil Non, impensable. Elle se souvenait que toute parole engage. Sa grand-mère lui avait appris. A ses propres enfants, elle montrait lexemple chaque jour.

Sil fallait réfléchir, il ny avait pourtant pas à hésiter : les enfants devaient rester ensemble. Point final.

Olivier apporta son aide : dénicha une super avocate, courut les papiers, garda les enfants lorsqu’elle sépuisait dans les démarches.

Et ta femme, elle nest pas contre ?

Non, elle comprend ; elle-même est mère. Et puis elle a pigé une chose depuis longtemps.

Quoi donc ?

Que tu ne me reprendras jamais. Vrai ?

Vrai.

Alors, franchement, pourquoi sinquiéter ? haussa-t-il les épaules. Dis, tu es certaine ?

De quoi ?

Six enfants ça fait beaucoup

Je nen sais rien, Olivier. Jai une peur panique, tu peux même pas savoir ! Mais je ne peux pas faire autrement, tu saisis ? Ils sont tous à moi Les séparer ? Les donner ? Non

Et de quoi tu as peur ?

Jéchouerai peut-être Je suis toute seule

Pas tant que tu le voudras. Je taiderai. Je te dois bien ça ; tu te souviens ? Il essuya les joues mouillées de Marianne. Pleure pas ! On y arrivera. Et tu sais quoi ?

Quoi ?

Une femme comme toi, ça nexiste pas ailleurs. Tu es unique. Tu ten sortiras, jen suis convaincu !

Du bout des lèvres à loreille de Dieu, Olivier !

Il sait tout déjà, crois-moi. Et puis là-haut, ta mamie veille ! Si quelque chose leur échappe, elle leur expliquera.

Tu as raison ! Pour la première fois, Marianne sourit depuis la perte de Caroline.

Ensuite Ce fut difficile.

Marianne tenait bon, mais parfois, la nuit, elle craquait. Elle pleurait, comme une gamine, cognant son oreiller en priant de ne pas réveiller les petits :

Mamie, quest-ce que je fais ? Comment continuer sans toi ? Tu trouvais toujours les réponses Dis-moi, aide-moi !

Et la mémoire lui soufflait des indices, de vagues directions ; pas forcément des solutions, mais elles calmaient ses larmes, la guidaient sur le petit chemin à suivre, même si ce nétait pas toujours le bon. Les enfants grandissaient, et pour eux, il ny avait personne au monde de plus précieux que Marianne. Ils savaient : quoi quil arrive, ils pouvaient courir vers elle ; elle accueillerait, consolerait, jugerait avec justice.

Et voilà que ce jour-là, Sophie serra le chat contre elle, secouant farouchement la tête à la remarque des voisins :

Tu vas te faire mettre dehors, Sophie, avec ce chat ! Regarde comme il est sale, et sûrement contagieux ! Laisse-le !

Non ! Sophie lança un regard affolé à Maxime, son grand frère, puis à la porte de limmeuble.

Ce matin-là, Marianne sapprêtait justement à emmener les enfants au zoo de Tours. Elle sétait levée tôt, préparé un grand sac de sandwiches, réveillé la bande, organisé la troupe en moins dune heure. Les plus jeunes étaient déjà dehors, sous lœil de Maxime :

Emmène-les à la balançoire, Max ! Je reviens dans deux minutes, faut que je retrouve ma boîte à baskets usées !

Elle est dans le placard dÉlise ! Cest elle qui a rangé ! On vous attend dans la cour ! cria Maxime, poussant ses sœurs dehors. Maman, tu nas maquillé quun œil ! Et traîne pas ! Je moccupe deux.

Marianne chercha ses baskets, remit du rouge à lèvres chose rare hors travail, mais aujourdhui, elle se sentait dhumeur à prendre soin delle. En se regardant dans la glace, elle se dit quil était temps darrêter de se négliger, que, malgré la montagne de soucis et la tribu denfants, elle avait le droit de soccuper delle-même pour eux et pour elle.

Depuis un certain temps, elle avait découvert la clé du bonheur : profiter, au lieu de surveiller sans cesse les bêtises, les glaces fondues et les t-shirts tachés.

Prendre un peu de barbe à papa, offrir à chacun une glace, et annoncer :

Moi, je file voir les éléphants ! Qui vient ?

Et se rappeler la sortie avec sa propre grand-mère, jadis. Le goûter, la main dans la sienne, le souhait que le jour ne finisse jamais.

Maintenant, cest elle qui prépare le sirop maison, qui emballe une montagne de sandwiches. Ses enfants feront pareil, un jour. Cest dans lordre des choses.

Marianne jeta un dernier regard à son reflet, attrapa son sac à dos et claqua la porte.

En montant, la voisine la croisa, rieuse :

Vas-y, Marianne ! Il y a une surprise qui tattend !

Sophie se rua à elle, lui montrant fièrement lanimal trouvé.

Maman ! Regarde comme elle est belle !

Que pouvait répondre Marianne ?

Rien !

Elle attrapa la chatte par la peau du cou, la détailla longuement avant de soupirer :

Le zoo, ce sera pour une autre fois. On a un tigre à apprivoiser ! Maxime, cest où la clinique vétérinaire la plus près ? Allez, suivez-moi !

Et ce fut une journée superbe. Pas de zoo mais bien des aventures. Dans quelques semaines, le chat famélique recueilli par Sophie sous les yeux de toute la cour serait devenu une belle, affectueuse boule de poils, apportant à la maison encore une goutte de bonheur, un océan de joie.

Cela ne surprendrait personne : ni Marianne, ni les enfants. Parce quils comprennent une chose essentielle : là où il y a de lamour, il ne sera jamais de trop.

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