Les Clés

Clés

Je laime ! Et toi, tu ne me parles que de bêtises ! Je ne veux rien entendre ! Tu es jalouse, voilà pourquoi tu te mêles de mes affaires ! Laisse-moi tranquille ! Occupe-toi donc de ta vie !

Camille ne criait pas, elle hurlait avec tant de force que même le vieux voisin, Monsieur Jacques Dupuis, un peu dur doreille et occupé à bricoler devant son garage, sarrêta, intrigué. Ce nétait pas du tout son genre, et cela ne signifiait quune chose : Camille criait vraiment fort.

Elle avait, il est vrai, de multiples raisons de perdre ainsi le contrôle du moins à ses yeux.

Létat amoureux était, pour elle, une véritable façon dêtre. Les rares trêves ne duraient jamais bien longtemps, à tel point que seules deux personnes auraient pu les remarquer : la mère de Camille et sa sœur, Mathilde. Mais leur mère était déjà partie depuis quelques années, et Mathilde refusait de comprendre Camille.

Sans cet élan amoureux, Camille ne vivait pas, elle subsistait. Son regard devenait vague, ses pensées ségaraient, impossible de se concentrer, et, très vite, ses collègues lui lançaient dun ton désolé :

Tu devrais peut-être prendre un peu de magnésium, Camillou. Tu es un peu tendue ces jours-ci

Camille pinçait alors les lèvres, grinçait doucement des dents, et pensait tout le mal possible de ces femmes, qui, pensait-elle, avaient sûrement tout ce quil fallait : un mari qui les attend chez elles, des enfants turbulents qui gambadent partout Et elle ? Ni maison, ni mari, ni même despoir à lhorizon ! Il y avait bien son fils, Paul, mais on ne pouvait pas dire quil était le plus accompli des enfants. Si on le comparait aux enfants de Mathilde, il ny avait pas photo. Laîné, Arthur, était capitaine de léquipe de foot et collectionnait les « Très Bien », contredisant le cliché selon lequel on ne fait pas marcher la tête et les jambes en même temps. Quant à la petite, Éloïse, elle chantait et dansait dans une troupe qui gagnait concours et festivals. À dix ans à peine, cette gamine avait plus vu de pays et de scènes que Camille en toute une vie.

Cétait injuste, pensais Camille ! Pourquoi cela navait pas marché pour elle ? Dans son enfance, elle avait aussi essayé quantité dactivités, mais jamais assez longtemps pour y briller. Son cœur allait ailleurs dès quelle sennuyait. À quoi bon insister ? Il faut écouter sa petite voix, non ? On ne vit quune fois personne ne vous sert le bonheur sur un plateau en disant : « Voilà, Camillou, tout ceci est à toi, sers-toi ! »

Cette vérité, Camille lavait assimilée très jeune. Elle observait Mathilde courbée sur ses manuels scolaires alors quelle, tirant sur son jean, préparait sa sortie en boîte :

Méfie-toi, Mathilde, à tout savoir par cœur, tu ne trouveras jamais mari ! Tu te souviens ce que disait Mamie ? Quune femme ne doit jamais être plus maligne quun homme. Tu as remarqué que les garçons ne te regardent pas !

Et alors ? Jai dautres projets pour linstant. Et tu interprètes mal les mots de mamie.

Ah bon ? Pourtant, je me souviens très bien : elle disait quune femme intelligente ne montre jamais sa supériorité à un homme, si elle laime. Tu avoueras que ce nest pas la même chose.

Arrête, tu vas me donner mal à la tête. Aide-moi plutôt avec mes cheveux ! Maxime mattend en bas

Camille filait à son rendez-vous amoureux, Mathilde sinstallait sur le canapé avec son roman préféré, et le calme régnait deux heures durant à la maison un vrai petit miracle.

Mathilde aimait sa sœur, bien sûr ! Dautant quelles nen avaient pas dautres. Elle connaissait aussi Camille presque aussi bien quelle-même : pas méchante, mais brouillonne, perdue dans ses états dâme, légèrement dispersée, fragile mais jamais méchante. Sa douceur était même bien supérieure à celle de Mathilde. Camille ramenait à la maison tous les animaux abandonnés quelle croisait. Grâce à ses efforts, les deux chats et le chien sauvés par elle vécurent longtemps et heureux. Les parents, ayant compris que leur fille ne céderait pas, acceptèrent les animaux tant que la maison ne devenait pas un zoo. Camille assuma la responsabilité sans demander un seul service à Mathilde. Parfois, Mathilde avait limpression que Camille préférait la compagnie de ses animaux à celle des humains.

Camille, maman ma demandé daller aider mamie pour le ménage. Tu y vas ?

Vas-y toi-même. Jai à faire.

À faire quoi ?

Peu importe ! Cest important ! Mirza boite encore, je dois lemmener chez le véto.

Mais cela fait plus dune semaine quil boite !

Et alors ? Tu crois que cest une raison de préférer les soucis de mamie à la patte de Mirza ? Mamie nest pas si vieille, elle se débrouille. Mirza cest un chat ; il ne peut pas se débrouiller tout seul!

Elles se fâchaient, prenaient chacune leur chemin ; Mathilde allait aider la grand-mère, pendant que Camille enfilait son plus beau pull pour rejoindre Maxime, ayant utilisé Mirza comme excuse pour se dispenser de lennuyeux nettoyage.

Leurs parcours scolaires furent tout aussi différents. Mathilde fut admise avec mention, Camille passa de justesse, comme tant dautres.

Le choix de métier ne se posa pas pour Camille. Elle rêvait de devenir pâtissière. Toute petite déjà, elle se collait devant la vitrine du pâtissier, exigeant quon lui achète un éclair ou une religieuse, dont elle partageait volontiers la moitié avec sa sœur, avant de modeler en pâte à sel de petits gâteaux aussi élaborés.

Leurs chemins se séparèrent définitivement quand Mathilde sinstalla chez leur grand-mère, malade et habitant non loin de la faculté où elle étudiait. Tout le monde y trouvait son compte : la grand-mère recevait aide et affection, Mathilde gagnait une heure de sommeil et la tranquillité qui lui allait si bien. Cest à la grand-mère quelle présenta dabord son futur mari, Vincent.

Vivez ensemble, les enfants. Il y a de la place pour tout le monde !

Enfants et petit appartement, tout senchaîna. Bientôt le mariage, la grand-mère qui révéla à Mathilde que lappartement serait pour elle, que Camille aurait la chambre chez le grand-père, celle de la vieille collocation. Elle regrettait seulement de ne pas tenir assez longtemps pour connaître tous ses arrière-petits-enfants.

Elle en vit pourtant un, au moins, et le tint même dans ses bras quelques mois avant de partir. Pendant un an, Mathilde se dévoua à ses soins, espérant un miracle, mais la maladie gagna, et Mathilde pleura longtemps cette femme qui lui avait tant donné.

Les parents respectèrent la volonté maternelle Mathilde avait, à leurs yeux, bien mérité lappartement.

Camille, de son côté, ny voyait aucun inconvénient non plus. Elle vivait alors une histoire passionnelle et se souciait peu de notions dhéritage. Elle navait dyeux que pour son nouvel amour.

Pourtant, ce nétait pas de lamour, mais Camille senflammait avec passion tandis que son compagnon la laissait faire le ménage et la cuisine avant de la renvoyer dès la nuit tombée.

Tu comprends, Camille, je suis un vieux célibataire. Cest difficile pour moi.

Il roulait des yeux, réclamait un brin dordre dans son atelier, puis la raccompagnait à la porte.

Lart, Camillou, tu sais, exige des sacrifices. Il me demande tant defforts Je suis épuisé. Jai tant sur les épaules amour, responsabilités, projets… Je nen peux plus !

Camille hochait la tête dun air compréhensif, pensant à ce portrait delle, depuis des mois oublié dans un coin. Cétait le seul quon lui ait jamais fait. Cétait la preuve, se disait-elle, quelle avait été inspirante.

Elle sen souvient aujourdhui, ce jour où elle sempressa dannoncer à son artiste quelle attendait un enfant. En marchant dans la rue, le soleil clignotait tout lui semblait promesse. Cette nouvelle vie, si inopinée, était un miracle.

Mais tout seffondra : il fronça dabord les sourcils, puis la coupa net.

Un enfant ? Tu es folle ou quoi ?

La suite de lhistoire fut dun banal affligeant. Les rêves de Camille se brisèrent dun coup, volèrent en miettes sous le choc. Elle ne prit même pas la peine de recoller les morceaux. Elle réclama juste la permission demporter le fameux portrait.

Un souvenir

Il accepta volontiers. Mais ce soir-là, Camille déchira ce tableau en menus morceaux.

Moi, jaurai tout ce que je veux ! Toi, jamais !

Elle ne sut rien du devenir de son ancien amant, mais cela lui était égal. Elle avait dautres soucis. Lenfant tant espéré naquit, mais ne lui apporta pas la joie attendue. Camille cherchait chez Paul le reflet du père, un soupçon de « génie », sans rien trouver. Paul était un garçon doux, pondéré. Nul talent pour la peinture ni lart, mais un goût pour le ballon rond et les échecs. Il sinscrivit de lui-même au club du collège, nexpliquant son enthousiasme à sa mère que par un haussement dépaules :

Quest-ce que tu trouves à ça ? Ce doit être drôlement ennuyeux…

Pas du tout, pensait Paul. Il voyait lélégance du jeu, la beauté dun pas, dun contre, comme une danse secrète dans sa tête. Parfois, passionné par une partie, il se levait et tournoyait dans la chambre. Mais seulement si sa mère ne le voyait pas. Camille trouvait ces manies inquiétantes :

La danse, cest pas pour les garçons ! Arrête ça !

La seule qui comprenait Paul, cétait Éloïse, la cousine. Il ne comprenait pas les tensions entre sa mère et sa tante, mais la grand-mère lui répétait toujours que la famille, cest sacré. Pourquoi, dans ce cas, sa mère rejetait-elle laffection de Mathilde ? Il nen savait rien. Il se souvenait juste de la formule de la grand-mère.

Avec Arthur, les relations étaient tranquilles, mais avec Éloïse, il se sentait compris. Cétait elle qui savait écouter son émotion, parler de sa « musique des échecs ».

Tu lentends, toi ? soufflait Éloïse avec fascination.

Oui, cest subtil, mais magnifique.

Je crois que je lentends aussi Regarde, je vais te montrer !

Et elle tournoyait, attrapant au vol la musique secrète de son cousin.

Mais ce nétait pas aux enfants de décider qui ils fréquentaient. Cétait au gré de lhumeur de leur mère. Énervée pour un rien contre Mathilde, Camille pouvait soudain interdire à Paul de voir ses cousins. Paul se rebellait comme il pouvait : crises, refus de manger, manifestant jusquà ce que sa mère finisse par abandonner en grommelant :

Fais ce que tu veux, ça me lasse dentendre tes plaintes !

Longtemps, Paul ignora la cause des dissensions entre sa mère et sa tante. Il ne savait pas quaprès sa naissance, Mathilde avait soutenu Camille de diverses façons, mais quelle en été chassée dès que le dernier amour de cette dernière avait tourné court et quelle avait appris la décision testamentaire de la grand-mère.

Ce nest pas juste ! Je suis aussi sa petite-fille que toi !

Camille, je ne lui ai jamais rien demandé ! Si tu veux, on peut vendre lappartement et se partager largent

Non ! Je nai pas besoin de tes miettes ! Mamie ta toujours préféré ! Elle ta tout donné ! Moi Personne ne ma jamais aimée vraiment !

Ce nest pas vrai, Camille ! Et moi alors ? Nos parents ?

Quelle espèce damour cest si on ne me comprend pas ? Tu crois que jai besoin dun appartement ? Non ! Je veux juste être certaine quon maime, au moins dans la famille !

Camille…

Ça suffit ! Je ne veux plus rien entendre !

Le ressentiment sinstalla entre les sœurs, tressant sa toile avec toutes les petites rancunes et souvenirs dinjustices remontés du passé.

Regarde, Camillou Tu te rappelles, quand Mathilde a eu la poupée en robe rose et toi en vert Toi, tu voulais la rose. Et elle na pas voulu échanger. Et toutes ces babioles, ces vêtements, ce mascara offert à Mathilde et non à toi, alors que tu en rêvais Vincent, son appartement à elle, ses enfants brillants Ce sont autant de briques dans la maison branlante de tes espoirs, une maison tordue, inachevée, vide, parce que ce qui aurait pu la réparer, ce nest pas toi qui las reçu, mais ta sœur. Est-elle meilleure ? Bien sûr que non ! Elle na pas ce que tu possèdes : lenvol, le rêve, le désir de tout vivre sans tenir compte de la routine. Lamour de Mathilde ? Ce nest pas le vrai Toi, tu connais lamour qui donne les clés du bonheur, les véritables clés. Mathilde, elle, na pas accès à ce secret !

Chez Mathilde, le ressentiment était plus ténu. Moins de mauvais souvenirs, peut-être une âme plus sereine Le nid de sa rancœur ressemblait à deux brindilles mal assemblées, prêtes à senvoler à la moindre brise. Mathilde soufflait comme elle pouvait, espérant chasser la discorde, alors que Camille lançait à tue-tête :

Tu nes plus ma sœur ! Qui fait ça ? On ne traite pas sa famille ainsi !

Mathilde se sentait parfois comme un poisson rejeté sur la berge. Leau, lamour, était tout près, mais il fallait tant de force pour sautiller, tordre sa vie, et renouer le fil ténu entre elles. Le déchirer était si simple ; le réparer semblait impossible.

Le destin sen mêla : lun après lautre, les parents partirent en une seule année. Le désespoir submergea les deux sœurs.

Mathilde, pourquoi ? Ils étaient encore jeunes ! Ce nest pas juste !

Camille Cest la vie, on ne choisit rien. On a fait au mieux. Le reste Ce nest pas entre nos mains.

Cest injuste

La vie nest pas juste. On croit quelle distribue selon le mérite Mais non.

Tu as raison. En vrai, cest tout autre

Quand Mathilde renonça à sa part dhéritage, cela procura à Camille un soulagement. Elle soccupa de lappartement parental.

Jétais sûre que tu allais tout prendre.

Cette remarque, glissée alors quelles attendaient Vincent devant loffice notarial, était à peine murmurée, les yeux fuyants.

Pourquoi tu fais ça, Camille ? Nous sommes sœurs, non ?

Je ne sais pas, Mathilde. Je me sens incomprise.

Peut-être. Mais est-ce si important ?

Bien sûr ! Sil ny a pas de compréhension, pourquoi rester ensemble ?

Pour essayer de se comprendre, peut-être Rien nest acquis dans cette vie. Tu le sais mieux que personne.

Oui ! Cest bien la seule chose que je sache mieux que toi. Dans ta vie, tout a toujours été facile : un mari, une maison, des enfants. Moi, je suis seule ! Toujours seule !

Camille, ce nest pas vrai Et Paul alors ?

Quoi, Paul ? Il est autonome, il ne vit presque plus chez moi. Je bosse comme une dingue, il passe plus de temps chez toi quici !

Il se sent bien à la maison. Il a besoin de tranquillité

Voilà ! Tu vois ! Pourquoi toujours me faire passer pour une mauvaise mère ? Quest-ce que jai fait, Mathilde ?

Camille, arrête de crier ! Je ne tai jamais traitée de mauvaise mère

Mais tu crois que tes enfants sont les meilleurs ! Et moi Moi, je ne vaux rien ! Et Paul non plus ! Au lieu de rester traîner chez moi, il préfère être chez toi !

Arrête

Quand Vincent passa prendre sa femme, il la trouva en larmes.

Pourquoi elle me fait ça ? Quai-je donc fait ?

Il la serra contre lui, caressa ses cheveux et souffla :

Mauvais caractère. Elle na pas encore mordu la poussière, cest tout.

Ne dis pas ça ! Mathilde sinterrompit dans ses sanglots. Il se pourrait bien quil lui arrive malheur. Je laime, moi, malgré tout.

Et cest une bonne chose ! Tu laimes, même si elle ne sait pas reconnaître qui laime vraiment. Peut-être quelle ne le saura jamais.

Elle reste malgré tout ma sœur. Il ny a quelle. Je continuerai de laimer, que cela lui plaise ou non ! Paul est encore trop jeune…

Lamour de la paix valait mieux que la plus belle dispute, se disait Mathilde. Elle fit tout pour préserver le fil ténu qui les liait, même si celui-ci seffilochait avec les années.

Les hommes défilaient dans la vie de Camille, disparaissaient sans laisser de trace, seule lamertume restait, lincompréhension. Que leur manquait-il à eux ? Elle était prête à tout donner, à tout supporter, à devenir spécialiste de la chasse pour lun, apprendre le bricolage ou la pêche pour un autre. Elle fabriquait des appâts, sinformait sur les races de chiens, sadaptait à chaque marotte. Elle tentait désespérément de confier à quelquun ses « clés du bonheur », mais personne ne voulait les prendre

Dans ces périodes, Paul vivait presque exclusivement chez Mathilde. Ni Vincent ni Mathilde ne sen plaignaient. Pour eux, il était comme un enfant de plus. Dans la chambre dArthur, les garçons se défiaient sur lordinateur, tandis quÉloïse tapait à la porte :

Pas juste ! Tu es trop rapide ! On fait des équipes, sinon, cest triché !

Mathilde, informant sa sœur des réussites scolaires de Paul, soupirait :

Il est super, Camillou ! Il pourrait intégrer un lycée scientifique.

Ça ira bien comme ça. Jaime quil soit avec Arthur à lécole, jai toujours un œil, toi aussi.

Mais cest loin pour lui quand il rentre Il ne dort pas assez.

Quil reste chez vous pour linstant. Tu sais comme cest compliqué pour moi en ce moment.

Oui, bien sûr. Il peut rester.

Merci ! Thomas, lui, est formidable ! Il a accepté Paul et veut quon forme une vraie famille !

Il ta demandé en mariage ?

Pas encore Mais ça viendra ! Ne me gâchez pas ma chance ! Aidez-moi, cest mon unique occasion dêtre heureuse !

Camille, bien sûr !

Mais Mathilde naimait pas Thomas. Trop hautain, un humour étrange, parfois même lourd à la limite de la gêne. Mais bon, elle se taisait pour ne pas blesser sa sœur qui, elle, navait dyeux que pour lui, ignorant que Paul séloignait un peu plus chaque jour, préférant léquilibre du foyer de Mathilde.

Ce que Thomas attendait vraiment, elle le devina vite. Elle apprit par hasard, un soir, que Thomas voulait que Camille vende lappartement hérité des parents.

La scène commença par une crise à la maison. Mathilde, rentrée tard, découvrit les chaussures sales traînant dans lentrée : les bottes dArthur gisaient près de celles de Paul. Mathilde gronda :

Les garçons ! Qui est là ? Vous avez vu cet état ?

Éloïse sortit précipitamment de la chambre des garçons et referma la porte derrière elle.

Maman

Quest-ce quil y a ? Tu fais une tête, toi Raconte !

Promets de ne pas ténerver Paul on lui a mis de la glace, mais ça na pas suffi

Mathilde fut tout de suite en alerte. Elle pressa sa fille contre elle puis la repoussa doucement.

Où est-il ?

Paul était allongé en haut du lit superposé, tourné vers le mur, tenant un sac de glaçons sur la joue.

Paul Quest-ce quil sest passé ?

Rien

La réponse était sourde, vexée. Mathilde comprit quil sétait passé quelque chose de grave. Paul nétait pas du genre à bouder ainsi. Elle grimpa sur le lit et sallongea à côté de lui, touchant doucement son hématome.

Cest Thomas ?

Paul éclata en sanglots et se réfugia contre sa tante, qui seule savait comprendre que cétait injuste de frapper un enfant parce quil avait voulu prendre la défense de sa mère. Thomas sétait démasqué il naimait pas plus Camille que les autres ; il avait un intérêt, mais pas celui de la rendre heureuse.

Éloïse avait dit un jour :

Avec lamour, ça se voit. Cest comme la musique, Ptit Paul ! Cest évident !

Mais non, pensait Paul, ma mère ne lentend pas, et elle ne la voit pas non plus. Elle veut trop, mais elle ny arrive pas.

Après avoir défendu sa mère, Paul monta senfermer dans sa chambre, envahi par lamertume. Thomas, comme dhabitude, déclara :

Arrête tes caprices, tu es un homme ou pas ? Va ranger !

Paul, décidé, fit son sac et partit chez Mathilde, chez qui il se sentait en sécurité.

Mathilde, alertée, appela aussitôt sa sœur. Sans réponse, elle prévint Vincent :

Viens me chercher, on va chez Camille.

Dans la cour, Camille pleurait. Thomas était parti, après une scène dune rare violence.

Tu ne comprends pas ! Je laime ! criait Camille.

Mais qui, bon sang ? Celui qui a frappé ton fils ? Tu deviens folle ou quoi ? Tu nas donc rien compris ? Ce nest pas toi qui comptes, mais Paul ! Tu préfères qui, ton fils ou cet homme ?

Il est ton fils, maintenant ! Tu me las volé ! Il ne vit plus ici ! Cest ta faute, tu mas tout volé !

Quoi donc, Camille ?

Ma vie ! Mes clés !

Quelles clés ?

Soudain, Mathilde comprit Tendrement, elle attira Camille contre elle comme leur mère le faisait avant.

Viens là, Camillou Ah, tu es si

Bête ? Tu voulais dire bête, nest-ce pas ?

Non. Fragile, simplement. À fleur de peau. Il te faut tant damour Mais ne me demande pas de comprendre quon puisse préférer un homme à son propre enfant. Ça, non. Quant aux clés Je ne tai rien pris. Les miennes, jai bien du mal à men dépatouiller. Mais il y a tout de même une différence.

Laquelle ?

Tu essayes tout le temps de donner tes clés à quelquun dautre, alors que moi, je garde les miennes.

Et qui a raison ?

Je ne sais pas. Lavenir le dira.

Il me semble quil sest déjà prononcé Comment je vais faire ? Je ne vaux rien pour personne.

Moi, tu comptes pour moi. Ce nest pas suffisant ? Pour Paul aussi ! Cest déjà beaucoup, non ?

Je ne sais pas

Commence par là. Le reste viendra, Camille.

Et si ça ne vient pas ?

Cest que tes clés ne correspondent pas à la bonne porte. Elle ne souvrira jamais. Tu veux rester dans le couloir toute ta vie ?

Non !

Alors, va voir ton fils.

Il ne me le pardonnera pas

Paul en sait déjà plus long sur la vie que sa propre mère. Ce ne sera pas facile. Il est très en colère.

Je me doute

Allez, fais vite ! Tu es sa mère, pas seulement sa tante ! Vincent, passe-lui des mouchoirs, il y en a dans la boîte à gants. Et on y va, les enfants attendent !

Un jour, Paul aura bien un beau-père ; Camille finira par trouver la paix. Paul choisira de vivre chez Mathilde, avec ses cousins ; chez sa mère, il y aura, certes, une demi-sœur en bas âge, mais Camille ne manquera jamais de lui rappeler quil est aimé. Son compagnon, plus sage, saura tisser une relation solide avec Paul, bien plus forte que les liens du sang.

Et le jour du départ de Paul, sur le quai de la gare, celui-ci étreindra Mathilde, serrera la main de son beau-père et lui dira :

Prends soin de maman, daccord ?

Le grand homme à la tempe grisonnante, la mine grave, hochera la tête :

Toi aussi, fiston. On tattend.

Je sais.

Ce jour-là, jai compris que lamour ne se mesure ni au nombre de clés quon offre ni à la facilité avec laquelle on les donne. Il faut déjà commencer par regarder autour de soi le bonheur est juste là, parfois si simple quon le laisse filer.

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Les Clés
— Maman, papa, bonjour, vous nous aviez demandé de passer, il y a un souci ? — Marina et son mari Thierry ont fait irruption dans l’appartement parental. En réalité, cela remontait déjà à un moment. Maman était malade, elle souffrait d’une grave maladie, au stade deux… Maman avait suivi une chimiothérapie, puis des séances de radiothérapie. Il y avait eu une rémission et ses cheveux avaient commencé à repousser. Mais il ne fallait pas se rassurer trop vite, car l’état de maman empirait à nouveau. — Marinette, Thierry, bonsoir, entrez, — dit maman, pâle et menue, presque fragile. — Les enfants, venez, asseyez-vous. Nous avons une demande inhabituelle à vous faire, écoutez maman, — ajouta papa un peu déconcerté. Marina et Thierry s’assirent sur le canapé, impatients d’écouter leur maman. Irina soupira, chercha le regard rassurant de son époux Boris. — Marina, Thierry, ne soyez pas surpris, j’ai une demande assez étrange à vous formuler. En fait… nous aimerions beaucoup vous demander quelque chose à votre père et moi. Adoptez-nous un petit garçon, s’il vous plaît ! À notre âge, et avec d’autres raisons, on ne nous l’accordera plus. Un silence gênant s’installa. La fille reprit ses esprits la première : — Maman, tu vas être étonnée, mais on comptait justement vous en parler. Nous, avec Thierry, on aimerait beaucoup avoir un garçon, après nos deux nénettes — vos petites-filles chéries. Mais il n’y a aucune garantie que le troisième sera un fils. Et ce n’est pas tout… Ma santé ne me le permet plus non plus, Pour Macha, ça a été une césarienne. Les médecins me déconseillent de retomber enceinte. On a déjà envisagé, peut-être adopter un petit garçon, oui, c’est vrai. Dans notre famille, ce serait un fils, un petit bout adorable. Et maintenant tu nous dis la même chose, maman ? Pourquoi y as-tu pensé ? — Ma Marinette, je ne sais pas trop comment l’annoncer, — Irina caressa nerveusement ses cheveux en repousse, — mais mon état s’est aggravé. Et puis l’autre jour, une vieille amie, tante Nadine de l’ancien boulot, tu te souviens ? Elle avait un grain de beauté au-dessus de l’œil qui couvrait presque toute la paupière. On l’avait mise en garde qu’il fallait absolument l’enlever, que ça pouvait évoluer. Et la voilà qui revient me rendre visite : le grain de beauté n’y est plus, elle s’est transformée. Elle était allée à la campagne chez une certaine grand-mère Zina, qui “lui a parlé”. Nadine m’a presque harcelée ensuite pour que je l’accompagne “chez grand-mère Zina, vite !” Des gens viennent de loin, elle a aidé beaucoup de monde. J’ai pensé : qu’ai-je à perdre ? Nous y sommes allés. Marina et Thierry écoutaient, suspendus aux lèvres de leur mère sans vraiment comprendre où elle voulait en venir. — Alors voilà, mes chéris, — poursuivit Irina, — la grand-mère Zina m’a posé une question curieuse en arrivant : “Avez-vous un fils ?” En entendant que j’ai juste une fille, Marinette adorée, et deux petites-filles, Macha et Tania, elle a insisté : “Mais avant la fille ?” J’ai été surprise… Personne ne sait, à part papa et moi, que j’ai fait une fausse couche tardive. C’était un garçon, notre premier fils, avant toi, Marinette. Mais il n’a pas survécu, — Irina triturait nerveusement le bas de son tee-shirt. — Et après ? — demanda Marina, les yeux écarquillés sur sa mère. — Après, la grand-mère Zina m’a juste dit “Adoptez un petit garçon.” Puis elle est partie. Et moi, je me suis effondrée en larmes, comme si c’était de ma faute de n’avoir pas su sauver notre premier-né. Comme s’il fallait maintenant réparer l’équilibre perdu en donnant, à un autre garçon, chaleur et amour. Et puis, en y réfléchissant, je me suis dit : oui, je veux vraiment ça. Avec ton papa, on a la possibilité d’offrir à un enfant de l’amour, de la tendresse, tout ce qu’on peut donner ! Et ce désir m’est venu, non pas pour guérir, mais pour sauver au moins une petite vie de la solitude et de l’orphelinat. Vous comprenez ? — Maman, je comprends, et je te soutiens à 100%, — répondit Marina en se jetant en larmes dans les bras de sa mère, — faisons-le ! Marina et Thierry avaient déjà évoqué avec l’organisme d’adoption leur envie d’accueillir un petit garçon. On les invita à rencontrer les enfants. Irina et Boris vinrent aussi. Dans la salle de jeux, des petits de trois ans et plus s’activaient sur le tapis. — Maman, regarde ce petit blondinet, il te ressemble, comme il construit la pyramide avec application ; il tire même la langue de concentration, — chuchota Marina en montrant un tout-petit. Irina le trouva craquant, mais soudain, un murmure indéchiffrable se fit entendre dans un coin. Elle se retourna : dans l’angle, un garçonnet plus âgé, les yeux tristes, murmurait. — Tu nous parles ? Dis-le plus fort, je n’ai pas compris, — encouragea Irina. L’enfant s’avança timidement et répéta : — Madame, s’il vous plaît, prenez-moi, je vous promets, vous ne le regretterez jamais. Prenez-moi… Les formalités furent vite réglées, et Nikita fut adopté. Macha et Tania étaient fières d’avoir enfin un petit frère. Nikita s’habitua vite et appela Marina et Thierry “maman” et “papa”. Il vivait souvent chez Mamie Irina et Papi Boris, car ils habitaient tout près, et il pouvait aller à l’école depuis chez eux. Il appelait Irina d’un drôle de nom : non pas “mamie”, mais “maman Irina”. Personne ne sait pourquoi, il me nomma ainsi. Et elle, le cœur battant, contemplait Nikita, tellement persuadée que c’était vraiment lui, son petit garçon qui… n’avait pas survécu autrefois. Sur les conseils des médecins, Irina reprit un traitement lourd, sans succès ; elle dépérissait. Nikita la regardait souvent dans les yeux, caressait ses cheveux courts. — Maman Irina, pourquoi tu es malade ? Je veux que tu guérisses ! — Je ne sais pas, mon Niki, ça arrive parfois… mais je vais tout faire pour guérir, c’est promis, — Irina aimait tant l’entendre dire “maman Irina”. Boris consulta le médecin, qui insista sur la nécessité de l’opération. — Quelles sont ses chances ? — demanda Boris. Le médecin fut franc : — Une chance sur deux. Mais on va donner le meilleur, et alors, ça pourra la sauver. Boris et Irina décidèrent de tenter le tout pour le tout. Le jour de l’opération, tout le monde était sur les nerfs. Marina appelait son père sans relâche. Boris avait arrangé avec le chirurgien d’être prévenu dès qu’il y aurait du nouveau, et il attendait, angoissé. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il s’aperçut qu’il ne savait pas où était Nikita. Il le trouva dans leur chambre, blotti contre le peignoir d’Irina. Nikita n’entendit pas Boris entrer ; il était assis par terre, le visage enfoui dans le tissu, pleurant à voix basse : — Maman Irina, ne pars pas, je ne veux pas te perdre encore, s’il te plaît ! Je veux que tu restes toujours avec moi, ma petite maman Irina ! Le téléphone retentit, Boris et Nikita sursautèrent. C’était le médecin, la voix fatiguée et grave ; Boris eut le cœur serré… Est-ce terminé ? Irina n’aurait-elle pas tenu ? — Boris ? C’est le docteur Michel Ivanov, l’opération a été difficile, mais au final, elle est réussie, votre épouse s’en est sortie. Elle était à la limite, j’ai rarement vu ça ; comme si quelqu’un, là-haut, veillait sur elle dans ces moments critiques où sa vie aurait pu s’arrêter. Félicitations, il lui reste encore du temps à vivre, on dirait qu’elle a encore une raison d’être là… — Merci, merci, docteur ! — Boris serra Nikita dans ses bras. — Tu entends, tout va bien, notre maman Irina est vivante, elle est vivante ! Quelle chance de t’avoir avec nous, mon garçon. Pardon, mais je t’ai entendu prier pour maman Irina. Merci, mon fils !