La Seconde Maman

Les papiers que tu veux me faire signer, je les ai déjà vus, Madame Leroy. Tu narriveras pas à me piéger deux fois.

Elle ne cilla pas. Elle se tenait là, à lentrée de ma propre cuisine, dans son manteau camel à boutons nacrés, son sac pendu au creux du coude, aussi élégante que si elle assistait à une réception et non pas venue détruire une vie étrangère. Un parfum coûteux flottait derrière elle. Celui quAntoine lui avait rapporté de Paris pour son anniversaire, celui pour lequel elle lavait embrassé, avant de dire quil avait bien meilleur goût que « dautres ».

Ma petite Élodie, tu as tout mal compris, répondit-elle de cette voix que javais fini par apprendre à déchiffrer mieux que nimporte quel livre. Douce en apparence, implacable au fond. Je veux simplement ton bien. Rien que ton bien.

Je posai ma tasse sur la table, les mains stables. Cétait nouveau : il y a un an à peine, son regard me faisait encore trembler jusquau bout des orteils.

Vous mavez déjà souhaité tant de « bien », que jai mis un an à sortir de la dépression. Ça suffit, je crois.

Elle plissa à peine les yeux. Javais appris à craindre ce geste, sept ans dexpérience.

Tu es épuisée, je comprends. Tous ces traitements, les médecins, les rendez-vous à la clinique… Cest justement pour ça que je veux taider. Il faudrait juste remplir une petite demande pour mettre…

Mettre quoi à mon nom ?

Enfin, quelques papiers. Des finances… pour quen cas de problème, tu sois protégée.

Jobservais ses mains habillées de fines bagues, la chemise soignée, son dossier serré comme un bouquet.

Passez-le-moi, fis-je.

Et, pour la première fois, elle hésita, lespace dun battement de cil.

Finalement, elle me tendit la chemise. Je louvris debout, sans masseoir. Page une. Deux. Je marrêtai à la troisième, relus deux fois tant la vérité me sembla invraisemblable.

Demande de divorce. Pré-remplie, propre, mon nom en haut, celui d’Antoine en face, ne manquait que ma signature.

Un silence si absolu régnait dans la cuisine que jentendis une voiture passer dehors, et au loin, le cri dun enfant.

Vous… Je trouvai à peine les mots. Vous venez pour que je signe une demande de divorce adressée à mon propre mari ? Cest ça, votre « bienveillance » ?

Élodie, tu ne comprends pas, soupira-t-elle. Antoine a besoin dune famille. Une vraie famille. Avec des enfants. Or, toi, tu ne peux pas lui en offrir. Des années, de largent, de lespoir… et toujours rien. Tu te fais souffrir et tu le fais souffrir. Laisse-le partir. Ce serait noble de ta part.

Je refermai la chemise, la posai doucement, presque tendrement, alors que le feu me consumait à lintérieur.

Sortez de chez moi, répondis-je.

Élodie…

Sil vous plaît. Dehors.

Elle sortit. Je demeurai seule dans la cuisine, avec ce dossier, son parfum, et le sentiment davoir frôlé le gouffre. Dun cheveu. À la toute dernière seconde.

Javais alors trente ans. Antoine, trente-deux. Nous étions mariés depuis cinq ans et depuis quatre, nous luttions pour devenir parents. Les gens de lextérieur pensent sûrement que « ça ne prend pas ». Ils ignorent ce que ça implique : chaque mois lespoir, puis la chute. Les analyses, les protocoles, les injections matinales, sinterdire de pleurer parce que le stress nuit, sinterdire la colère parce quelle nuit aussi ; il faudrait rester calme et croire en demain.

Jessayais de penser au positif. Jessayais de tenir. Pendant ce temps, ma belle-mère distillait à ses amies que « ça ne tournait pas rond » chez sa bru, qu« elle se laissait aller ». Dans notre petite ville de la périphérie de Lyon, tout finit par sapprendre.

Antoine était alors en déplacement, comme souvent. Chef de chantier, il parcourait toute lAuvergne-Rhône-Alpes. Il mappelait tous les soirs, la voix lourde de fatigue, mais je taisais mes soucis pour lui, ou pour moi, je ne sais plus.

Le soir où Madame Leroy est partie de chez moi, je suis restée longtemps à la fenêtre. La rue, noyée dautomne, les arbres nus, le bitume mouillé. Des passants ramenaient des sacs du marché. Une femme tirait par la main une fillette en combinaison rouge qui sautillait dans les flaques en riant. La femme, patiente, resserrait juste sa prise.

Je les regardais, je me disais : cest ça, mon rêve. Rien de plus. Un enfant qui saute, une main dans la mienne.

Je nai rien dit à Antoine ce soir-là. Pour quil ne sinquiète pas en étant si loin. Jai juste dit que javais hâte de le revoir. Il ma promis de rentrer vite. Il ajouta : Je taime. Et je lai cru. Je lai toujours cru.

La semaine qui a tout bouleversé est arrivée bientôt.

Le mercredi, Ophélie Simon, amie du lycée, mappela dune voix inquiète, comme si une mauvaise nouvelle était trop lourde à porter seule.

Élo… tu nas rien entendu ?

Non, quoi donc ?

Ce quon dit. À la clinique. Chez le coiffeur, rue des Lilas. Que tu… que tu fréquentes quelquun dautre. Un homme.

Je restai muette quelques secondes, le temps nécessaire pour comprendre doù venaient ces rumeurs. La réponse me parut évidente, immédiate.

Doù ça sort, Ophélie ?

Elle hésita.

On raconte que cest la mère dAntoine… qui la dit à Sylvie Rousseau pendant la fête de samedi… Je ne crois pas un mot, Élo, tu me connais. Mais tu devrais savoir.

Merci.

Je nai pas pleuré. Jétais juste assise dans le silence de mon appartement, cherchant ce qui pouvait la pousser à tant de haine. Je lui avais toujours témoigné le respect quon attend dune bru. Jamais une parole plus haute que lautre, jamais un refus de ses invitations, toujours des cadeaux choisis selon ses goûts, toujours le « Madame » devant son nom, même quand il ny avait personne. Toujours.

Pourquoi ce mépris ? Juste pour être la femme de son fils ? Pour ne pas avoir denfant ? Parce que jétais trop ordinaire ? Lui, Antoine, était ingénieur, promu chef déquipe, promis à de belles carrières. Moi, institutrice dans une petite école du centre-ville. Peut-être nétais-je simplement pas à sa hauteur.

Mais je nai jamais eu de réponse. Ni alors, ni après.

Le vendredi, je me rendis à un contrôle à la clinique « Les Sources ». Le Dr Sylvie Martin, cétait presque une amie à force, après tout ce quon avait traversé ensemble. Une femme attentive, patiente, qui chaque mois essayait quelque chose de nouveau, cherchant encore le motif de notre malchance. On ne trouva rien chez lui, chez moi. Mystère médical, ce quon appelle infertilité inexpliquée. Les médecins haussaients les épaules : « Continuez à essayer. »

Je tuais le temps dans la salle dattente. À côté, une future maman rayonnante caressait son petit ventre. Je la regardais, sans jalousie, promise à mon tour dêtre un jour à sa place. Je le voulais, en silence.

Cest alors quun timbre connu me fit lever la tête.

Antoine était là, valise à la main, debout près de laccueil, sa veste grise sur le dos celle que je lui avais offerte , le visage tiré mais rassurant.

Antoine ?

Il se retourna, me vit, hésita une fraction puis vint métreindre. Je plongeai mon nez dans son col, sentant lodeur du voyage, de fatigue, mais familière, à moi.

Je croyais que tu rentrais dans trois jours.

Jai pu me libérer, je voulais te surprendre. Chez nous, tu ny étais pas. Je tai appelée…

Javais le portable dans le sac.

Je me suis dit où tu serais.

Il me serra la main. On sest assis à lécart de la salle dattente. Je nai pas tenu. Jai raconté tout. La chemise du divorce. Les rumeurs dadultère. Que je ne pouvais plus prétendre que tout allait bien.

Il mécoutait, silencieux, les mâchoires crispées. Je connais ce signe : ça veut dire quil se retient, quil encaisse.

Pourquoi tu ne mas pas tout dit plus tôt ?

Je ne voulais pas tinquiéter.

Élodie.

Antoine, tu pars tout le temps, tu as déjà assez de fatigue, je…

Élodie, – me coupa-t-il, et à ce mot je compris quil nétait pas en colère, mais triste, déçu. Je suis ton mari. Cest la base. Et on aurait dû mettre les choses à plat avec ma mère, depuis longtemps déjà Je sais bien quelle na pas toujours

Elle me hait, Antoine.

Il resta muet. Rien dire, parfois, cest tout dire.

Le Dr Martin appela mon nom. Antoine maccompagna. Et là, il arriva ce que je naurais jamais soupçonné.

Le médecin était tendue. Elle consulta lécran, me regarda, y replongea, feuilleta mon dossier.

Élodie, une question : vous navez pas pris, à aucun moment, un médicament sans prescription, entre deux protocoles ?

Je nen compris pas le sens, dabord.

Jamais. Toujours selon vos ordres.

Elle hocha lentement la tête, puis déclara :

On ma contactée une fois, il y a deux ans. Une offre : falsifier légèrement certains de vos résultats, pour une rémunération.

Un silence de plomb tomba.

Jai refusé, poursuivit-elle. Mais à la première clinique où vous aviez commencé, il semblerait quon nait pas opposé un tel refus… Jai une collègue là-bas, récemment, elle a parlé. La culpabilité…

Antoine se leva, tressailli.

Qui a proposé ça ? Quelquun de la famille ?

Le Dr Martin évita son regard.

Je ne sais pas. Juste une voix féminine, adulte, très sûre delle-même, depuis un numéro masqué.

À mes côtés, jentendis Antoine expirer longuement. Je fixais la fenêtre derrière la médecin. Dans le carré de pelouse, une vieille chaise et un bouleau pelé me rapportaient à lhiver qui sannonçait.

Je pensais : ce nest pas possible, les mères ne font pas ça. Non, ce nest pas du vivant. Ce nest plus de lhumain.

Mais dans le fond de moi, bien cachée, je savais. Depuis longtemps.

Il faut quon parle, murmura Antoine.

Dehors, on sinstalla dans la voiture. Il laissa le moteur éteint, fixant la rue luisante de pluie.

Antoine…

Chut, sil te plaît, une minute.

Jobéis. Des gouttes glissaient lentement.

Cest elle, finit-il par dire. Ce nétait pas une question, mais une certitude.

Je…

Je sais. Parce que, bêtement, je men souviens : il y a un an, elle me répétait quelle pouvait demander à « ses connaissances médecins » de veiller pour nous. Moi je croyais simplement quelle voulait aider…

Il stoppa net.

Bon sang, Élodie… Quatre ans.

Je nai pas pleuré. Jen étais devenue incapable à ces endroits du cœur où on voudrait pleurer. Je pris sa main, nos paumes serrées.

Et maintenant ?

Il se tourna vers moi.

Tu me crois ? Je te jure que je ne savais rien.

Je plongeai dans ses yeux bruns, épuisés, striés de fatigue, ceux de mon homme.

Je te crois, répondis-je. Cétait vrai.

On resta là, à peser le monde. Que faire ? Aller voir la police ? Mais avec quoi ? Un témoignage, des suspicions ? Pas de preuve formelle, juste deux versions contre la sienne.

On avait besoin dun enregistrement. Dune voix, daveux.

Je pensai à Ophélie, à sa vieille maison de campagne près de Roanne. Elle men avait confié les clés lété dernier. Isolée, parfaite pour réfléchir à labri, préparer la suite.

Il faut partir, dis-je.

Où ?

Quelque part où elle ne viendra pas nous trouver tout de suite. Mettre tout au clair. Si on laffronte de front, elle retournera tout… Tu la connais.

Il acquiesça.

En vingt minutes, la valise fut prête. Vêtements, chargeurs, papiers ; Antoine emporta son ordinateur. Personne ne sembla nous voir partir.

Jappelai Ophélie depuis la voiture.

Ophi, tes doubles clés marchent toujours, pour la maison ?

Oui, bien sûr. Ça va, Élo ?

Pas trop. Je te raconterai plus tard.

Prenez soin de vous. Il y a du bois, du gaz, des couvertures. Attention aux souris, par contre…

Merci.

Sil te plaît… fais attention.

On roula, de nuit, sous la pluie. Antoine conduisait ; moi, je regardais défiler les lampadaires. Javais peur. Pas de lobscurité, ni de la fuite, mais de la question qui me hantait : comment une mère ? Comment supporter de savoir que la femme de ton fils se détruit à force de piqûres, de sang prélevé, de pleurs nocturnes ? Et payer, pour gâcher tout cela…

La maison sentait le pin et le vieux bois. Antoine alluma le poêle, je trouvai les couvertures dans larmoire, encore imprégnées dodeur dautomne. On but du thé dans les tasses dOphélie décorées de moulins, on parla. Longtemps, pour la première fois depuis des mois.

Raconte-moi tout, dit-il. Depuis le début.

Je dis tout. Les piques, les appels systématiques le jour de chaque transfert je répondais toujours, craignant dêtre impolie. Le médecin distrait à la première clinique, dont la méthode semblait toujours échouer pour des broutilles techniques. Je croyais à la malchance.

Antoine écouta, parfois les yeux clos.

Elle me répétait que tu ne faisais pas assez attention, murmura-t-il. Que tu mangeais nimporte comment, que tu étais trop nerveuse Quelle voulait « juste aider ».

Tu la croyais ?

Long silence.

Je ny croyais pas. Mais je ne mopposais pas non plus. Je voulais que tout sarrange sans histoire. Je suis lâche.

Tu laimes, cest tout.

Il me regarda avec une tendresse douloureuse.

Le lendemain, on échafauda un plan. Laffronter sans preuve, cétait la laisser gagner à coup sûr ; elle savait retourner les rôles à merveille.

Il fallait obtenir ses paroles sur un enregistreur. Antoine prépara son téléphone. On répéta la scène attendue, celui qui devait parler, guider lentretien.

On attendit trois jours dans la maison, à se trouver, à réparer le silence. On cuisina, on se promena près du bois. Quelque chose de nouveau naissait dans cette parenthèse, plus vrai, plus honnête.

Un soir, Antoine me serra et me dit :

On partira. Après tout cela. Nouveau départ. À Marseille peut-être ; on ma proposé un poste.

Jai déposé ma main sur la sienne, en guise de réponse.

Elle arriva le dimanche, vers quatorze heures. On entendit la voiture sur lallée. Antoine glissa le téléphone-enregistreur dans sa poche.

Prête ? demanda-t-il.

Oui.

Elle entra chez nous, sans frapper. Découvrit que nous étions tous deux là.

Antoine Je ne savais pas

Bien sûr. Tu me croyais encore en déplacement.

Son regard se tourna vers moi.

Élodie, pourquoi tu las entraîné ici ? Tu lui as raconté quoi ?

Juste la vérité, Madame Leroy.

Quoi, la vérité ? Tu te fais toujours des idées, ces nerfs, les médecins lont bien dit

Quels médecins ? murmurais-je calmement. Ceux à qui vous avez payé pour saboter mes traitements ?

Un court silence, à peine perceptible. Je le vis, pourtant.

Quelle ineptie, siffla-t-elle soudain.

À la clinique Cardinet, il y avait Dr Voron. Vous vous souvenez ? Elle a tout dit à Sylvie Martin. Votre offre pour trafiquer mes analyses Madame, je ne veux pas tourner autour du pot : cest vrai ?

Tu délires, lâcha-t-elle.

Maman, intervint Antoine, la voix ferme. Tu sais que je sais quand tu mens. Toute ma vie à te voir manœuvrer. Réponds.

Quelque chose céda en elle. Pas dehors, à lintérieur.

Cétait pour toi, Antoine. Tu ne comprends pas. Elle nest pas la femme quil te fallait. Elle na ni famille, ni réseau, rien. Juste institutrice de primaire. Tu mérites mieux. Moi, je tai tout donné

Maman.

Je voulais que tu te rendes compte par toi-même. Que ça ne marchait pas. Sans drame, tout simplement. Personne na souffert

Personne ? Quatre années à souffrir, chaque mois, chaque piqûre, chaque protocole, chaque régime. À croire que jétais fautive. À meffondrer dans la salle de bains. Quatre années gaspillées, personne « na souffert » ?

Dans ses yeux, je vis alors pour la première fois autre chose que le contrôle glacial. Pas de la pitié. Mais du vrai.

Vous mavez volé quatre ans, murmurais-je. Et vous appelez ça protéger votre fils.

Je suis sa mère, dit-elle, fatiguée.

Et moi sa femme, répondis-je.

Antoine se plaça enfin à mes côtés.

Nous avons tout enregistré, annonça-t-il. Voilà. Ce ne sont plus des rumeurs.

Elle tourna vers lui un regard infini, épuisé.

Tu vas confier lenregistrement à la police ?

Oui.

Je reste ta mère.

Je sais.

Elle resta un moment. Puis tourna les talons.

Attendez, lançai-je. Sans vraiment savoir pourquoi. Est-ce que vous lavez aimé, au moins ? Vraiment ? Ou seulement voulu le posséder ?

Elle ne répondit pas. La porte claqua.

Quelques secondes, Antoine regarda dans le vide puis coupa lenregistrement.

Jappelle Paul, souffla-t-il. Son ami denfance, commisaire à Lyon. Il saura quoi faire.

Merci.

Je sortis sur le perron. Air froid, odeur de pin et dhumus. Sa voiture séloignait déjà, ne laissant que des empreintes sur la chaussée mouillée.

Le reste, ce ne fut plus notre affaire. La police, la justice, le témoignage du médecin, la confession de lautre praticienne, rongée par le remords. Il savéra que, même payée, la conscience finit toujours par ressortir.

Madame Leroy fut arrêtée deux semaines plus tard. Paul prévint Antoine. Il resta longtemps, hébété, le téléphone en main.

Ça va ? demandai-je.

Je ne sais pas.

Cest normal.

Cétait ma mère, Élo.

Je sais, Antoine.

Il alla chercher un livre sur létagère, le reposa.

Le pire, cest que… je ne suis même pas étonné. Que jai toujours su, quelque part, quelle en serait capable. Et jai jamais rien osé voir vraiment, parce que, voilà, cest maman.

Cest ça, les liens toxiques, dis-je. Ça sinsinue doucement, jusquà ce quon doute de son propre regard.

Il planta ses yeux dans les miens.

Tu ten doutais ?

Non. Mais jétais épuisée, Antoine. Et lépuisement, parfois, clarifie les choses.

Trois semaines plus tard, on quitta la maison dOphélie. On ne remit plus les pieds dans notre appartement lyonnais. Antoine soccupa du déménagement. Direction Marseille.

Là-bas, lautomne était dorée, les platanes luisants, tout semblait plus léger. On trouva un petit appartement lumineux. Antoine commença un nouveau poste. Jai eu besoin de temps, daccueillir la paix, jallais au marché, jaérais nos âmes fatiguées.

Le Dr Martin recommanda une collègue à Marseille, le Dr Irène Fabre. Femme chaleureuse, elle me rassura demblée : ici, personne ne saboterait rien, tout restait possible.

On reprit les démarches à zéro. Protocoles neufs, analyses sans triche ni sabotage.

Il fallut trois tentatives. La dernière fut la bonne.

Jappris la nouvelle en février. Antoine était à la maison. Je fixais, tremblante, les deux traites sur le test, puis je sortis de la salle de bain.

Il regardait la télévision, releva la tête.

Je nai rien dit. Je lui ai juste tendu le test.

Il fixa longtemps le bâtonnet, leva enfin les yeux. Ils étaient rouges.

Élodie…

Oui.

Il menlaça si fort que jen eus du mal à respirer. Mais je ne voulais pas quil me relâche.

Paul est arrivé en octobre. Trois kilos cinq, cinquante-deux centimètres, tout noir de cheveux et déjà ce sérieux dans les traits qui fit rire les sages-femmes : « Voilà un petit philosophe ! »

Jai pleuré. Non de douleur, même si elle fut là, mais parce que quand on me l’a posé contre moi, la charge de quatre années sest soudain allégée.

Pas disparue ces blessures-là ne disparaissent pas. Elles deviennent seulement moins lourdes.

Antoine était à côté, me tenant la main. Il faisait ça encore, tenir ma main, comme ce soir-là, devant la clinique.

Paul avait trois mois quand la première soirée tranquille fut à nous. Il dormait. Nous étions dans la cuisine, une bougie allumée. La ville faisait un doux murmure dehors.

Antoine…

Oui.

Tu penses à elle ?

Il sut immédiatement de qui je parlais.

Parfois. Moins quavant.

Moi aussi. Je me demande comment cest possible. Puis, je le regarde, je montrai la chambre où Paul dormait, et je me dis : on est là. On vit. Cest déjà ça.

Tu men veux ? chuchota-t-il, hésitant.

Pourquoi ?

De ne pas avoir vu. Ou pas voulu voir. Toutes ces années.

Jai vraiment réfléchi, sans chercher une jolie réponse.

Non. Mais une petite part, un éclat minus, est restée. Comme une écharde. Pas douloureuse, mais je sais quelle existe.

Il acquiesça sans se justifier.

Cest honnête, murmura-t-il.

Jessaie de lêtre. Je ne veux plus faire semblant que tout va bien quand ce nest pas vrai.

Tout va bien ?

Presque. Paul est en bonne santé, tu es là, on a notre toit. Je réchauffais mes mains autour de ma tasse. Mais on est différents, Antoine. Après tout ça. Je ne sais pas si cest bien ou mal, cest comme ça.

Il observait la flamme, vacillante.

Tu te souviens, devant la maison, ce soir-là ? Quand elle est partie ?

Oui.

Je tai regardée derrière la fenêtre. Je me demandais : comment elle fait pour tenir, tout porter, et rester debout.

Jai craqué. Mais pas devant toi.

Je sais. Pardon.

Antoine. Je posai ma main sur la sienne. On aurait pu faire autrement, tous les deux. Ne cherchons pas à savoir qui est le plus coupable.

Paul remua dans son sommeil. On écouta, en suspens.

Silence.

Il dort, souffla Antoine.

Il dort, approuvai-je.

On se tut. Il existe ces silences-là ceux des proches, compagnons rescapés, où nul mot nest nécessaire et sen aller devient impossible.

Tu es heureuse ? demanda-t-il soudain.

Je pensai, sincèrement.

Oui. Mais le bonheur a un autre goût que je mimaginais. Avant, je croyais que cétait quand rien ne fait plus mal. En fait, cest quand tout va bien, même si une part fait encore mal. Mais on na pas envie que la journée sarrête.

Il sourit, doucement, le sourire lent dun homme qui réapprend.

Il est beau, ton goût, dit-il.

Oui, répondis-je. Avec une pointe damertume, mais il est doux.

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La Seconde Maman
Julie descendit du car, les bras chargés de lourds sacs, et s’élança vers la maison familiale. – Je suis rentrée ! s’exclama-t-elle en ouvrant la porte. – Julie, ma fille ! – tout le monde se précipita à sa rencontre. – On sentait que tu allais revenir ! Le soir, rassemblés autour de la grande table familiale, quelqu’un frappa à la porte. – Ce sont sûrement les voisins qui viennent nous saluer, haussa les épaules la maman avant d’aller ouvrir. Elle revint accompagnée… d’« invités ». Julie jeta un regard aux personnes qui entraient dans le salon – elle n’en crut pas ses yeux. Julie regardait en silence, le teint nostalgique, par la fenêtre du car qui l’emmenait loin de sa campagne natale. Sur ses genoux, un grand sac à carreaux, qu’elle serrait fort contre elle. Elle n’avait emporté que l’essentiel, et pourtant le sac était bien rempli, surtout depuis que sa grand-mère avait ajouté un sachet de petits pains tout juste sortis du four, répandant dans tout le car une odeur délicieuse de pâtisserie. Julie n’y tint plus, ouvrit d’un geste vif sa sacoche et en sortit deux petits pains dorés. – Tu veux goûter ? demanda-t-elle au jeune homme assis près d’elle, qui venait sûrement d’un des villages précédents et lui avait cédé la place côté fenêtre, ce qui lui avait immédiatement inspiré sympathie. – Volontiers ! répondit-il en hochant la tête avec enthousiasme. – Je m’appelle Julie ! se présenta-t-elle. – Et moi, Stéphane ! Tu pars à Paris pour tes études ? – Oui ! Dans mon village, il n’y a que des cours pour devenir agriculteur, et tu vois, la tractrice c’est pas trop mon truc. – Moi aussi je vais étudier ! soupira Stéphane. Mais la vie au village me plaît bien. Il fallait quatre heures pour rejoindre la ville. Ils eurent le temps de faire connaissance, de devenir amis, et avant de quitter le car, ils échangèrent leurs numéros, chacun partant ensuite de son côté. *** Les préoccupations liées aux concours d’entrée passèrent vite. Julie et Stéphane furent tous deux admis dans leurs « grandes écoles » respectives et nageaient dans le bonheur. Les inquiétudes et le stress des examens étaient derrière eux, devant eux : tout un avenir plein d’espoir. Un jour, Stéphane l’appela : – Salut, Julie ! Et si on fêtait notre admission dans un café ? Julie était ravie. Stéphane lui plaisait, il avait cette simplicité chaleureuse qui apaisait tout. Ils se donnèrent rendez-vous en centre-ville, dans un café au nom rigolo – « Le Grand Hippopotame ». Assis près de la fenêtre, ils regardaient les bateaux-mouches glisser sur la Seine, salués par les guides. – Tiens, pourquoi le café s’appelle-t-il « Grand Hippopotame » ? demanda soudain Julie. Stéphane éclata de rire : – Peut-être parce que ceux qui viennent trop souvent finissent par leur ressembler, après toutes ces gourmandises ! – Ça doit être vrai ! rit Julie, savourant son éclair au chocolat. Bientôt, « Le Grand Hippopotame » devint leur QG : « On se retrouve à notre table ? » Ce soir-là, Julie et Stéphane s’embrassèrent pour la première fois. Julie ne l’oublia jamais : doux et passionné à la fois. Le temps passait, ils se voyaient toujours, Julie pensait que personne ne pourrait jamais être plus proche qu’eux, excepté ses parents bien sûr – mais c’était différent ! Un soir, Stéphane proposa : – Julie, viens vivre chez moi ! Et cet été, on se marie ! – C’est ta façon de faire ta demande ? répliqua Julie en riant, comme dans le cinéma quand la fille demande : « Tu n’auras pas peur de me voir sous les yeux tout le temps ? » – Montre-toi autant que tu veux, Julie ! rit Stéphane en la faisant tournoyer sur le trottoir. Julie arriva dans l’appart qu’elle partageait avec deux colocataires, radieuse. – Tu dégages des ondes de bonheur, aujourd’hui ! avoua Véra, l’une d’elles. Qu’est-ce qui t’arrive ? – Oh, les filles ! gloussa Julie en virevoltant. Je vais sûrement emménager chez Stéphane bientôt ! – On est invitées au mariage ? s’enthousiasma Marina. – On prévoit le mariage pour l’été. Pour l’instant, c’est juste la cohabitation. – Julie, ne fais pas ça ! C’est risqué d’attendre l’été, on ne sait pas ce qui peut arriver ! protesta Véra. – Allez, Véra, tu dramatises ! Tout le monde vit comme ça aujourd’hui ! – Justement, chez moi les unions libres, c’est non ! Ma mère est juriste, elle voit comment ça finit… bouda Véra. – Ne te vexe pas, Véra ! Je rigolais, s’excusa Julie. *** Julie pensait que tout ça autour du mariage était ridicule, que « le tampon sur le livret, ça compte pas », que leur amour était unique au monde – pourtant, des doutes avaient germé dans sa tête depuis la conversation avec ses amies, et elle tardait à franchir le pas. Stéphane, lui, cessa peu à peu de lui parler d’emménagement. En décembre, les filles se baladaient dans les rues décorées, illuminées par la magie de Noël, quand Julie proposa d’entrer au « Grand Hippopotame ». – Oh, mais regarde… Stéphane est là ! dit Marina d’un ton sombre en montrant la fenêtre. Julie tourna la tête : là, à « leur » place, Stéphane était assis avec une jeune fille, trois ans de moins peut-être. Ils riaient, échangeaient des regards complices. Julie détourna les yeux. – Je vais rentrer… glissa-t-elle doucement à ses amies. – On rentre aussi, dirent Véra et Marina d’une seule voix. Chez elles, ses amies la rassurèrent : « Ce n’est rien. Ça ne signifie rien. » Mais Julie se souvenait de la tendresse dans le regard de Stéphane. Et c’était « leur » café, « leur » table… – C’est une vraie trahison, pensa-t-elle. Elle cessa de répondre aux appels de Stéphane. Lorsqu’il la chercha à la maison, elle demandait à ses amies de dire qu’elle n’était pas là. Un jour, à l’université, Stéphane la rattrapa : – Julie, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as rencontré quelqu’un ? Julie, choquée, répliqua vivement : – Tu oses me demander ça ? Crois-tu vraiment ? Tu sais bien détourner les reproches ! Lâche-moi, je suis en retard pour un partiel. Et elle entra d’un pas sec dans le bâtiment. Stéphane, déconcerté, rentra chez lui. *** Julie, après avoir passé ses examens, rentra chez ses parents pour les fêtes, pensant qu’elle y souffrirait moins de sa peine. Et effectivement, son cœur s’adoucit en descendant du car devant son village. Le froid piquait les joues, la neige crissait, les maisons villageoises fumaient tranquillement sous le grand soleil d’hiver. La sapin d’enfance, toujours au bord de la clôture, semblait plus grand et plus beau que jamais, décoré à la façon de ses jeunes années. – Joyeux réveillon ! lança-t-elle en entrant. – Julie, ma fille ! – toute la famille se précipita, comme si on avait deviné son retour ! Ce furent des retrouvailles chaleureuses, dans la joie et la lumière de la maison. Déjà la nuit tombait. – Qu’à cela ne tienne, on va allumer les guirlandes dans le sapin ! encouragea le papa. Le soir, alors qu’ils étaient rassemblés autour de la grande table, on frappa à la porte. – Les voisins, sûrement, dit la maman en ouvrant. Elle revint non pas seule, mais… accompagnée de Saint Nicolas et de sa « petite assistante ». – Stéphane ?! s’exclama Julie, reconnaissant sous le costume Saint Nicolas… l’étudiante avec lui n’était autre que celle du café. – Comment tu m’as retrouvée ? Qu’est-ce que tout cela signifie ? Stéphane éclata de rire, tout comme la jeune fille. – Tes copines m’ont tout dit ! Et je voudrais te présenter : voici ma sœur cadette, Irène ! – Ta sœur ? s’étonna Julie. – Eh oui ! confirma Irène. Vous ne trouvez pas qu’on se ressemble ? Le cœur de Julie se libéra soudain ! « J’ai passé tant de temps à douter, alors qu’il suffisait de poser la question… » pensa-t-elle. Et Stéphane continua : – Devant tout le monde, Julie, et avec un témoin officiel, je te demande : veux-tu devenir ma femme ? Il sortit une petite boîte avec une bague et la tendit à Julie. – Oui ! Bien sûr oui ! Julie se jeta dans les bras de… Saint Nicolas alias Stéphane. – C’est le plus beau Nouvel An de ma vie ! – Il y en aura plein d’autres, sauf que désormais, on parlera directement des malentendus ! conclut Stéphane. – J’accepte ! répondit Julie tout bas.