IL SUFFIT D’ÊTRE PATIENT

Églantine savait tout. Bien sûr, elle ne pouvait plus prétendre à la fraîcheur de vingt ans, ni même à celle de la trentaine

Églantine était lassée dêtre seule, de porter ce fardeau invisible.
Ludivine, pourquoi ça narrive jamais pour moi? Suisje ennuyeuse? Suisje trop envahissante? Ou bien ne donnetje pas assez damour? Que se passetil?

Tous les autour delle semblaient mener une vie amoureuse : les grands, les petits, les beaux, les moins beaux, les minces comme les corpulents, les buveurs ou les abstinents Tous avaient quelquun. Et elle, rien.
Quaije de travers? Pourquoi suisje seule? sinterrogeaitelle.

Écoute, Églantine ne ris pas, ma grandmère me parlait dune vieille légende, le «diadème du célibat».
Cest quoi ce truc? On vit au XXIe siècle, pas au MoyenÂge! répliqua Églantine, sceptique.
Tu doutes? sexclama Ludivine en sautant de sa chaise. Ma cousine au second degré a déjà perdu ce diadème, ma grandmère la fait retirer.

Quelle grandmère? demanda Églantine, sans véritable curiosité, juste pour que la conversation continue.
Je vais appeler Nadège, ma sœur, celle qui a participé à lenlèvement du diadème. Elle saura tout.

Après dix minutes, Ludivine griffonna quelque chose sur une serviette, mordant le bout de la langue.
Alors, comment ça se passe? Tu te remaries? Et le petit Gaspard? Il est parti? Daccord, jarrive

Un instant de silence.
Il sest passé quelque chose? insista Églantine.
Oui, il faut acheter un cadeau pour un cinquième mariage Cette vieille légende semble vraiment fonctionner. Voici ladresse, tu viens?

Églantine haussa les épaules, accepta dy aller, mais la grandmère, après un tour de parole, la renvoya les mains vides.
Tu nas aucun diadème.
Comment ça? sétonna Églantine.
Tu as choisi les mauvais hommes. Le premier ta abandonnée dès le premier enfant, le deuxième était déjà marié, le troisième même pas là. Aucun deux nétait le bon.

Et le quatrième? ricana Églantine.
Pas le tien non plus, répéta la vieille femme.
Donc je nen ai aucun? insista Églantine.
Pas encore. Le bon arrivera quand tu ty attendras le moins. Il sera à toi, même sil ne sera pas complet. Patiente, ne te précipite pas.

Elle lui donna aussi une petite prescription pour son amie qui devait voir un gynécologue: «Des tisanes, puis un rendezvous». Cette conversation remontait à des années.

Désespérée, Églantine faisait encore le tour de la maison de la grandmère guérisseuse. Tout se passait comme la vieille femme lavait prédit. Le troisième amoureux quelle rencontra, elle oublia complètement les avertissements.

Puis arriva le jour où elle découvrit le petit appartement voisin, vide depuis des années. En emménageant avec sa fille, la voisine, Tante Katia, lui expliqua que le propriétaire venait sporadiquement, en gardant toujours la porte entrouverte. Par curiosité, Églantine jeta un œil et vit un homme en train de coller du papier peint.

Leur première rencontre fut dans le couloir, une semaine plus tard, les portes sentrecroisant comme un puzzle où lune ne souvre que quand lautre se ferme. Églantine, pressée pour le travail, ne réussit pas à ouvrir la sienne. Le voisin sexcusa, referma son appartement, et elle entendit ses pas légers séloigner.

Elle le croisa de nouveau, cette fois en bloquant son issue. Puis, sur le trottoir, il la laissa passer la première. Un jour, il aida Kristine à soulever son vélo, Églantine lui offrit des pâtisseries. Plus tard, dans le parc, le fils de Yvan, du même âge que Kristine, jouait avec leurs enfants, et les deux adultes samusèrent à faire les folles montagnes russes du parc.

Six mois plus tard, Yvan linvita à un dîner, la présenta à sa famille. Avant quils ne sinstallent ensemble, il lui raconta son histoire:

Églantine, je ne suis pas un gamin de vingt ans, ni un brute. Je suis un homme mûr, avec mes idées et mon caractère.
Je te promets fidélité, partage des tâches, travail, sobriété. Aucun vice.
Je taimerai, mais je ne sais pas encore aimer comme on le fait dans les films. Jai aimé une fille quand jétais jeune, mais elle ne voyait en moi quun ami. Dautres femmes sont venues, plus belles, plus intelligentes, mais rien ne collait.

Églantine demanda, à bout de souffle, sil devait parler à son ancienne amante.
Je nai jamais été un héros, je suis juste un homme qui a appris à aimer sans se perdre.

Il expliqua comment, après une rupture avec Inès, il réalisa quil ne pouvait vivre avec quelquun qui ne laimait pas vraiment. Il décida de se marier, de ne plus errer comme un fantôme. Pour lui, lamour était à la fois cadeau et fardeau.

Églantine, après réflexion, rencontra la grande famille de Yvan. Joyeuse, accueillante, ils acceptèrent sans doute Églantine et sa fille. Elle craignait dêtre vue comme «la remplaçante», mais tout se passa à merveille. Elle ne regretta jamais davoir épousé Yvan, un homme fiable qui, même lorsquun regard furtif revenait sur une ancienne passion, ne laissait jamais ces pensées troubler leur quotidien.

Les années passèrent, et parfois, le regard de Yvan se perdait dans le vide, rappelant un passé lointain. Églantine se demanda si elle était blessée, mais en posant la main sur son cœur, elle comprit que chaque femme espère quun jour son homme changera pour elle. Yvan, en effet, était lhomme idéal, même sil ne pouvait pas effacer le fantôme dune ancienne flamme.

Un matin de printemps, Yvan nettoyait les fenêtres, le soleil caressant leurs visages. Il entra dans la pièce, la contempla, et, libre comme lair, se sentit heureux dêtre auprès delle. Il la prit dans ses bras, lembrassa, et murmura à quel point il laimait maintenant, vraiment.

Églantine se souvint alors des paroles de la grandmère: il fallait simplement «attendre».
Bonne journée, mes chers! Que votre amour, sil nest pas encore arrivé, frappe à votre fenêtre, et sil est déjà là, protégezle. concluaitelle en envoyant des ondes positives.

Ainsi, le véritable enseignement se révèle: la patience nest pas lattente passive dun miracle, mais la confiance tranquille que le temps façonne, à son rythme, la rencontre qui nous complète. Lorsque lon sait attendre tout en vivant pleinement, lamour finit toujours par se déposer, comme le soleil sur les fenêtres de notre vie.

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