Huit ans, une broutille

Huit ans, une broutille

Le téléphone sonne à sept heures trente, alors quHélène surveille leau qui frémit dans la casserole sur sa vieille gazinière. Les grilles en fonte, recouvertes dune pellicule de graisse, lui rappellent chaque matin que cet appartement nest pas à elle, que dautres, autrefois, y ont préparé leurs repas, mené leurs vies.

Elle jette un œil à lécran. Camille.

Hélène décroche.

Tu nas encore pas répondu à son message, lance sa fille demblée, sans bonjour.

Bonjour, ma Camille.

Maman, sérieusement. Il ma écrit hier soir. Il dit que tu lignores.

Leau bout. Hélène éteint la flamme et jette un sachet de thé dans la casserole. Du thé ordinaire, bien industriel, en sachets papier. Avant, elle ne buvait que du thé en vrac, du Ceylan que François commandait chez un épicier du Marais.

Quil dise ce quil veut, réplique Hélène.

Maman, tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu vis dans un coin perdu à Montreuil, tu es seule, ça ne peut pas continuer comme ça, tu vas bientôt avoir soixante

Cinquante-huit.

Cest presque soixante ! Et tu es partie dun homme bien, dun appartement confortable, dune vie agréable. Pour quoi ?

Hélène regarde par la fenêtre. Le ciel de novembre paraît dun gris uniforme, un platane sans feuilles, la façade voisine qui seffrite, jaune et sale. En bas, un tramway grince sur ses rails anciens. Au début, le bruit lempêchait de dormir. Maintenant, elle ne lentend presque plus.

Camille, je vais être en retard pour le boulot.

Tu ne veux jamais en parler sérieusement !

Si, mais pas là, pas comme ça. Tu viens samedi ? Je ferai une soupe.

Je ne mettrai pas les pieds dans ta tanière.

Tanière. Voilà, le mot est arrivé jusquà Camille, sûrement par Martine.

Daccord, murmure Hélène calmement. On en reparlera plus tard.

Maman

Je taime, Camille. À plus tard.

Elle pose le téléphone sur la table, prend la casserole, verse le thé dans un vieux verre à facettes trouvé au fond dun placard parmi des casseroles qui ne lui appartiennent pas. Elle navait pas vu ces verres depuis trente ans. Elle boit debout, regarde le platane par la vitre.

Puis elle shabille et sort.

***

La cage descalier sent lhumidité et le chat. Au troisième, il y a un chat quelle entend souvent miauler la nuit sans jamais lavoir vu. Pas dascenseur. Quatre étages à descendre, passant devant les boîtes aux lettres cabossées, devant une luge oubliée là depuis lhiver dernier.

Dehors, il fait dans les cinq degrés. Hélène boutonne son manteau et prend la direction du métro. Montreuil nest pas encore familière ; après six mois, elle sy perd dans les ruelles. Croix-de-Chavaux, Robespierre, Mairie. Les rues ici sont plus larges, plus calmes quà Paris. Les gens filent vite, sans se regarder, pas comme dans le centre où lempressement la crispait toujours.

Elle achète du lait fermenté et une demi-baguette à lépicerie du coin. La caissière, une jeune fille aux paupières fardées de vert, ne lève pas les yeux. Hélène recompte sa monnaie, range les courses dans son sac et sen va.

Dans le métro, il fait chaud et bruyant. Elle voyage debout, main sur la barre, pensant au chantier. Hier, avec Alexandre, ils ont terminé les premiers plans métriques et aujourd’hui il faut sattaquer à la dalle du sous-sol, qui semble tenir par miracle et par la foi du dix-neuvième siècle.

La bâtisse se trouve à Vincennes. Petite propriété de la fin du dix-huitième, un corps central, deux ailes, et une annexe quon a tant bricolée quon ne sait plus à quoi elle ressemblait à lorigine. Après des années à labandon, quelquun a enfin trouvé les fonds, voulu la transformer en centre culturel, et formé une équipe de projet. Hélène est larchitecte principale, Alexandre se charge de la structure.

Un vrai projet. Pas des petits remaniements dappartement comme ses dernières années avec François, pour soccuper. Non, du vrai travail, chargé dhistoire.

***

Alexandre est déjà sur place à son arrivée. Au centre de la grande salle du rez-de-chaussée, dans sa parka grise, mètre à la main, regard fixé au plafond.

Bonjour, lance Hélène.

Regarde, répond-il en désignant un coin où lenduit sest détaché, dévoilant la brique. Jai compris pourquoi le plafond menace. La poutre du dessus est fendue sur toute la longueur. Ce nest plus de la restauration, il faut remplacer.

Cest fendu, vraiment, ou juste ouvert le long du fil ?

Viens voir.

Ils grimpent à létage par un escalier qui grince, bien que consolidé. Hélène saccroche à la rampe, respire lodeur sèche, poussiéreuse du bois ancien, ce parfum du temps, des vies passées, dissoutes dans ces murs.

Elle a toujours aimé cette odeur.

Alexandre montre la poutre. Hélène saccroupit, éclaire la fente.

Cest une fracture mécanique, pas une fente du bois. Il y avait du lourd posé ici.

Oui, sûrement une machine ou plusieurs. Cétait un entrepôt.

Alexandre saccroupit à côté delle. Le vent bruisse à travers la fenêtre sans carreau.

Donc, on remplace, décide-t-il.

Mais selon la technique dépoque. Hier, jai épluché des archives : du pin local, mais très bien séché.

On va avoir du mal à trouver pareil.

Jai un fournisseur en Normandie, je les ai eus sur une rénovation à République. Je vais appeler.

Alexandre hoche la tête, se relève, se dépoussière les genoux. Grand, le dos un peu rond, il écoute toujours en penchant la tête. Un air de songerie, trompeur. Il écoute vraiment, ne coupe jamais. Hélène sest habituée, et elle aime cela.

Un thé ? Jai un thermos.

Volontiers.

Ils rejoignent le couloir. Alexandre sort deux gobelets en plastique. Il verse.

Tu es différente ce matin, note-t-il.

Vraiment ?

Plus centrée, je crois.

Hélène sourit.

Cest que jai eu un coup de fil de ma fille, ou de ma sœur.

Il ne pose pas d’autres questions. Tend simplement son gobelet.

Le thé est correct, pas en sachet.

***

Martine était venue dimanche dernier, sans prévenir, et avait appelé du bas : « Ouvre, jai amené une tarte ! » Hélène la laissée entrer.

Martine a trois ans de plus, habite à Vincennes avec son mari Gérard, travaille comme comptable dans le BTP, et ses avis sont gravés dans le marbre. Elle pose ses yeux sur lappartement, et lexpression sur son visage, Hélène la connaît par cœur : un mélange de pitié et de satisfaction.

Mon Dieu, cest une salle de bains ou un débarras ici ?

Une salle de bains.

Mais le carrelage est fissuré.

Martine, ta tarte

Je lai apportée. Martine sinstalle, dépose la tarte, inspecte la cuisine. Explique-moi, Hélène. Il te reste un bel appartement à Bastille, trois pièces, parquet, hauts plafonds, un homme bien. Il te battait ?

Non.

Il a trompé ?

Je ne sais pas. Ça ne comptait déjà plus.

Alors pourquoi ? Tu fuis vers la solitude à ton âge, tu te rends compte ?

Hélène sort les assiettes.

Martine, sil te plaît, pas ça.

Quoi, pas ça ? Je suis ta sœur ! Ça me concerne. Camille pleure, lui appelle en demandant si je sais quelque chose. Cest un type bien, franchement.

Oui. Pour quelquun dautre. Découpe la tarte.

Voilà, toujours à botter en touche, tu ne veux jamais parler.

Martine, je tai déjà tout dit. Plusieurs fois.

Tu nas rien expliqué. « Je nétais pas bien ». Mais qui va bien ? Tu crois que Gérard me fait rêver tous les jours ? Mais je ne pars pas vivre dans une passoire à Montreuil !

Je suis seule ici.

Seule ! Cinquante-huit ans, tu vis seule dans ce trou, tu gagnes des clopinettes, et tu prétends que tout va bien ?

Hélène dévisage sa sœur. Le gros pull beige, la chaleur familière. Elle ne comprendra jamais, mais il ny a aucune colère à avoir contre elle.

Ma pauvre Martine, tu disparaîtrais sans moi, tu le sais ? lance Hélène doucement.

Martine hausse les épaules.

Tu dis nimporte quoi.

Rien, je plaisante. La tarte, cest à quoi ?

Aux poireaux. Hélène, tu vas bien, dis ?

Oui. Et je vois un psy.

Il dit quoi ?

Que je fais des choix logiques.

Bien sûr, ils disent toujours ça quand tu paies.

Elles boivent leur thé à la tarte. Martine évoque Gérard, son mal de dos, les voisins qui ont un chien qui aboie. Hélène écoute, alors que dehors la lumière décline, le ciel au-dessus du platane devient mauve.

Avant de partir, Martine sarrête sur le pas de la porte.

Tu pourrais au moins lui écrire. Il sinquiète.

Je promets, ment Hélène.

Mais elle sait quelle nécrira pas.

***

Hélène a passé huit années avec François. Pas mariée, il naimait pas « les papiers », ce qui en disait déjà long, elle ne la compris que trop tard.

Les deux premières années étaient différentes. Ou lui semblaient telles. Il était attentionné, lemmenait au restaurant, au théâtre, ils sont allés en Italie, à Prague. Il disait quelle était brillante, avait du goût. Peu à peu, quelque chose se fissura presque invisible, comme une craquelure dans un vieux plafond.

Ça a commencé par de petites choses. Un jour, elle porte sa robe verte préférée à la fête de son entreprise. Il la regarde : « Tu es sûre ? » Rien de plus. Juste « tu es sûre ? » Elle se change, pour une noire.

Ensuite, sont venues ses remarques sur sa cuisine, sa façon de parler à ses amis, ou le temps perdu au travail pour si peu de résultats. Toujours sur le ton dun conseil bienveillant.

Hélène, tu sais bien que la restauration du patrimoine, ce nest pas là quon brille. Cest pour ceux sans ambition.

Jen ai, de lambition.

Allons. Tu es une bonne professionnelle, mais juste moyenne. Ce nest pas grave. On ne peut pas être exceptionnel, tout le monde.

Elle na pas su quoi répondre. Elle sest tue. A passé une heure à fixer le mur, essayant de comprendre pourquoi ces mots la blessaient autant, dits avec semblant de gentillesse.

Jamais il na crié ni frappé. Non, il insinuait méthodiquement quelle ne valait rien sans lui. Que son métier ne comptait pas, ses amies non plus, ses goûts étaient provinciaux. Quelle lui devait tout.

Quand elle faisait une soupe, elle doutait du sel. Quand elle appelait ses amies, elle se demandait si ce nétait pas trop fréquent. À chaque réunion, elle pensait à ne pas paraître trop sûre delle. Cette voix du doute avait la sienne.

Puis il y a eu ce soir-là.

Chez ses amis, Pierre et Sophie, dans leur bel appartement près du parc Monceau, on parlait dun nouveau programme immobilier. Hélène fit remarquer quéconomiser sur larchitecte aboutissait à un résultat pauvre. Un avis technique, calme.

François la regarde alors, arbore ce sourire particulier quelle a appris à craindre.

Hélène, cest la spécialiste, lançe-t-il à Pierre. Mais tu vois, il y a les praticiens et les théoriciens. Hélène est plus de la théorie, elle na rien fait de marquant depuis longtemps.

Un silence. Sophie la regarde. Pierre lève son verre.

Hélène sourit. Termine son plat, boit son vin, participe, puis commande un VTC. Dans la voiture, François, de bonne humeur, commente la soirée. Elle regarde Paris défiler et pense, soudain, très clairement : « Je nen peux plus ».

Pas « Il est méchant », pas « Je suis malheureuse ». Juste : « Je nen peux plus ».

Elle est partie trois mois plus tard. Trouvé ce logement à Montreuil. Deux trajets de livraison, François absent. Elle laisse les clés sur la table de la cuisine, une note, un seul mot : « Désolée ».

Longtemps, elle sest demandé pourquoi ce mot. Sans réponse.

***

Novembre à Montreuil a une ambiance particulière. Le parc tout près, parfois elle le traverse en rentrant, quitte à rallonger, sous les arbres nus, les pieds dans la boue. Le calme lapaise, lair sent les feuilles pourries et lécorce mouillée, comme une boisson quon savoure.

Chez elle, il fait froid. Le chauffage collectif dans ce vieil immeuble est capricieux ; les radiateurs en fonte sont brûlants ou glacés. Le robinet goutte. Le propriétaire promet un plombier qui ne vient jamais.

Hélène achète un joint en caoutchouc, le remplace elle-même. Elle casse deux ongles, peste, mais quand le robinet cesse de fuir, elle connaît une fierté discrète, ridicule peut-être, mais réelle.

Le soir, elle travaille à la table de la cuisine, déploie ses dessins sous la veilleuse cette lampe ancienne à abat-jour vert chinée il y a vingt ans aux puces. François la détestait, disait quelle gâchait la déco. À Bastille, la lampe dormait à la cave. Ici, elle trône sur la table.

Le dossier Vincennes avance lentement, comme tout grand projet. Relevés, archives, analyses, puis concepts. Hélène aime la lenteur du processus, lhonnêteté aussi : un bâtiment tient debout, ou non. Les briques vivent, ou non. Lhistoire est vraie, ou inventée.

Elle découvre en archive que la maison appartenait au marchand Lacroix, puis à sa fille qui y a ouvert une école privée. Après la Révolution, ce fut un entrepôt. Sur une vieille photo, la fille, Nadège, droite, le regard franc comme si elle savait quelque chose que le photographe ignorait.

Hélène contemple longtemps ce portrait.

Puis revient à ses plans.

***

Un jour, Alexandre lui demande comment elle est venue à la restauration.

Dans sa voiture, chauffage à fond, la neige fine colle au pare-brise.

Dans les années quatre-vingt-dix, je travaillais sur des programmes neufs. Logements, bureaux. Ça payait bien, il y avait du boulot. Puis, par hasard, jai suivi une amie voir une petite église à restaurer près de Melun. Et là

Oui ?

Jai su, tout simplement, que cest ça que je voulais faire. Plus important.

Il garde le silence.

Cest rare, observe-t-il. De savoir ce qui compte.

Toi aussi, tu as su un jour ?

Il ma fallu du temps. Faire ce quil « fallait », puis arrêter.

Elle tourne vers lui. Il regarde la neige, pensif.

Et maintenant ?

Maintenant, cest ça et ça me va, conclut-il sereinement.

Dans l’auto, il fait bon. Lodeur du cuir du siège, du café. Ils roulent vers les archives.

***

François apparaît un mercredi soir.

Hélène ne sy attendait absolument pas. Il sonne à la porte à vingt heures, alors quelle picore un yaourt grec devant ses plans. Le carillon vieillot retentit. Elle pense dabord au propriétaire, à un voisin.

Mais cest François, manteau de cachemire sur le dos, petit bouquet à la main. Des chrysanthèmes. Hélène ne les aime pas. En huit ans, il ne la jamais retenu.

Salut, dit-il.

Hélène hésite trois secondes, le fixe.

Comment as-tu eu ladresse ?

Camille.

Donc, Camille. Hélène prend note intérieurement.

Que veux-tu ? demande-t-elle.

Parler. Il sourit, ce fameux sourire. Tu me laisses entrer ?

Une seconde dhésitation. Elle sécarte.

Il entre, observe le vestibule minuscule, les papiers peints déchirés, le vieux crochet de guingois, ses bottines alignées.

Cest donc ici que tu vis, dit-il, mi-dégoûté.

Oui.

Hélène Il tente de lui prendre la main. Elle la retire. Il ne semble pas vexé, pose son bouquet sur la table, sur les plans.

Tu comprends ce que tu fais ? Tu restes ici. Dans ça.

Je sais où jhabite.

Je veux que tu reviennes.

Elle le regarde. François a belle allure, objectivement. Soixante-cinq ans, mais plus jeune dapparence, distingué.

Pourquoi ? demande-t-elle.

Il semble surpris. Il navait pas prévu cette question.

Comment, pourquoi ?

Pourquoi veux-tu que je revienne, précisément ?

Tu me manques.

Quoi, exactement ?

Hélène, quel genre de question

Simple. Tu dis que je te manque. Quest-ce qui te manque ?

Il soutient son regard, agacé, mais se contient.

Toi, ta personne. Huit ans ensemble, tout de même

Oui.

Et voilà, tout sarrête ? Tu es partie sans raison ?

Je ne suis pas partie « comme ça ». Je suis partie pendant huit ans, lentement. Tu ne voyais rien.

Je ne comprends pas.

Je sais.

Explique-moi.

Je lai fait.

Sa voix est calme, étonnamment. Six mois plus tôt, elle aurait pleuré, balbutié, ou demandé pardon.

Tu te souviens du dîner chez Pierre et Sophie ?

Quel dîner ?

Tu as dit que jétais théoricienne, que je navais rien fait de grand. Devant tout le monde.

Il réfléchit une seconde.

Je plaisantais, cest sûrement cela.

Des petites plaisanteries, il y en a eu beaucoup, François. Je les ai toutes retenues.

Hélène, tu es trop sensible.

Peut-être.

Il ny a rien dhumiliant là-dedans.

Si tu le dis. Ça ne ma pas moins blessée.

Pour une broutille.

Pour huit ans de broutilles.

Silence. Il contemple la cuisine, le verre à facettes, la lampe verte.

Et tu es bien ici, vraiment ? sétonne-t-il.

Hélène réfléchit pour elle-même.

Il y a des moments difficiles. Je me sens parfois seule. Le chauffage fonctionne mal. Mais je me sens mieux ici quavec toi.

Une illusion.

Peut-être. Mais cest la mienne.

Il prend son manteau, et la regarde une dernière fois. Quelque chose vacille un instant dans son regard, sincère.

Hélène, tu sais, je ne tai jamais considérée comme une étrangère.

Non. Mais tu nes plus de la famille non plus. Rentres chez toi, François.

Il hésite, puis sort. Il referme la porte.

Tu ten mordras les doigts, souffle-t-il avant de partir.

Ce nest pas une menace, plutôt un regret.

Peut-être, admet Hélène.

La porte claque. Hélène reste un moment devant le cuir fatigué de la porte, puis retourne à la cuisine. Elle met les chrysanthèmes dans un vieux pot, ajoute de leau. Après tout, ce sont des fleurs, cest dommage de les jeter.

Elle revient sur ses plans.

Le tramway gronde dehors, puis le silence retombe.

Elle se rend compte que, désormais, elle ny prête plus attention.

***

La soutenance du projet est prévue pour la deuxième semaine de décembre. Il sagit de la présentation globale : ce quon conserve, ce quon restaure, ce quon refait et pourquoi. Hélène sy consacre à fond. Alexandre aussi. Le soir, ils sappellent, discutent parfois vivement.

Un soir, ils se disputent à propos du plancher bas. Quarante minutes de débat avant de réaliser quils ont raison tous deux, selon des points de vue différents : elle pense au rendu, lui à la solidité.

Tu es coriace, remarque-t-il sans jugement.

Cest mon métier.

Tant mieux.

Cest tout. Pas deffusion.

Hélène raccroche, un sourire involontaire sur les lèvres.

***

Trois jours avant la soutenance, Camille appelle, mais le soir.

Maman, cest bon si je viens ?

Viens.

Camille arrive, une bouteille de vin à la main, lair davoir pris une décision difficile. Trente-deux ans, designer, vit avec son compagnon à Belleville. Elle ressemble à Hélène jeune : les mêmes traits, les mêmes mains.

Elles sinstallent à la cuisine. Hélène sert le vin dans deux verres ordinaires il ny a quun seul vrai verre chez elle, réservé aux invités, mais Camille sen moque.

Il ta contactée depuis sa visite ? demande Camille.

Non. Parfois un SMS.

Et alors, que dit-il ?

Rien de spécial. Je ne réponds pas toujours.

Camille fait tourner son verre dans les mains.

Maman, cest moi qui lui ai donné ladresse, tu men veux ?

Non.

Je croyais Je ne sais pas ce que je croyais. Peut-être que vous parleriez et

On a parlé.

Et ?

Et puis il est reparti.

Camille se tait. Puis, baissant les yeux :

Jétais de son côté tout ce temps. Tu le sais ?

Je comprends.

Je me disais que tu fuyais, quil fallait juste que tu rentres dans « la normale ». Je le plaignais, il paraissait si perdu, attendrissant.

Il sait y faire.

Oui. Camille la regarde, désemparée, sans agacement ni mépris. Tu as souffert, maman ?

Beaucoup.

Pourquoi tu ne me las pas dit ?

Hélène réfléchit.

Je navais pas les mots. Quand on ne te frappe pas, quon ne te trompe pas, quon ne te met pas dehors, cest parfois difficile à expliquer. Surtout à une fille qui na vu quune bonne version de lui.

Camille se lève, contourne la table, enlace sa mère sans prévenir. Hélène hésite, puis la serre contre elle. La tête de Camille sent la poire, le parfum de son adolescence.

Tu nes pas idiote, dit-elle dans le cou dHélène. Tata Martine ne comprend rien.

Hélène esquisse un rire.

Ça fait du bien de lentendre.

Elles finissent le vin. Camille regarde les plans, pose des questions sur la maison. Hélène explique, montre la photo de Nadège Lacroix. Camille note : « Elle te ressemble. » Hélène observe à nouveau. Peut-être.

Camille part vers onze heures et demie, promet de revenir samedi.

Hélène fait la vaisselle, range les plans, sattarde à la fenêtre.

Il est trop tard pour que le tramway passe encore. La cour est bleue sous léclairage de la rue. Une fenêtre de limmeuble den face brille, une silhouette saffaire.

Hélène pense à appeler Alexandre pour un détail sur le plancher bas. Mais il est trop tard ; elle ira demain.

***

La soutenance a lieu dans la salle de conférence du cabinet. Le client est pointu, entouré de juristes et dun spécialiste du patrimoine qui pose des questions précises, dérangeantes parfois. Hélène répond en détail. Alexandre complète pour la structure. À un moment, on demande les délais pour remplacer les poutres : elle répond franchement si le bois arrive à temps, on tient le planning ; sinon, trois semaines de retard. Quand le conseiller fait la moue, Hélène ajoute : « Je préfère être honnête maintenant, que de devoir expliquer un retard plus tard. »

Le conseiller acquiesce, visiblement satisfait de cette réponse.

Après, ils se retrouvent dans le couloir. Alexandre, son dossier sous le bras.

Ça devrait passer, estime-t-il.

Je pense aussi.

Il la regarde. Du monde défile autour deux.

Tu veux dîner ? Un resto sympa pas loin. Pour fêter ça.

Elle le fixe un instant.

Oui, jai envie.

Ils cheminent dans la nuit de décembre, sous les réverbères, la neige accumulée sur les corniches. Alexandre va à côté delle, tête baissée comme à son habitude. Ils parlent de bois de structure, du conseiller pointilleux, de la nuit qui tombe trop tôt.

Le bistrot est petit, feutré, nappes épaisses et tables boisées. Ils commandent un plat chaud, un verre de rouge. Ils parlent longuement, abordent la ville, les livres, leurs changements. Hélène ne regarde pas lheure.

Au moment de partir, il laide à enfiler son manteau. Un geste tout simple.

Sur le trottoir, il dit :

Je suis heureux quon travaille ensemble.

Moi aussi.

Ils prennent deux directions opposées pour rentrer.

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