Fifa : Le Monde du Football à la Française

Alors écoute, tu ne vas pas me croire, mais je dois te raconter ce qui sest encore passé dans notre immeuble à Lyon.

Tu vois, sur le banc devant lentrée, ce matin-là, tout le monde était installé avec ses sacs de courses à ses pieds, profitant de la fraîcheur et repoussant le moment de rentrer, parce quà lintérieur cest toujours la même rengaine : la popote, un peu de ménage, les petits ou les grands qui réclament Bref, tu connais la chanson ! On se trouve des petits bonheurs, faut bien, genre les anniversaires des petits-enfants, ou loccasion rare de sextraire un peu du quotidien, mais bon… la joie, pour nous, cest pas tous les jours.

Cest à ce moment-là que Juliette est passée, lair de rien, chic comme tout, avec son fameux pantalon blanc, tu vois le genre. Y en a une qui sest écriée : « Non mais tas vu comme elle est habillée ? Les gens normaux vont au boulot comme il faut, mais elle, madame, dans les rues pleines de gadoue, elle sort tout de blanc comme ça ! »

Et une autre de répondre, en soufflant : « Mais elle circule pas à pied, Juliette ! Tas vu sa bagnole ? On dirait un bus ! »

Ça piaillait de tous côtés : « On devrait sestimer heureuse quelle soit au moins habillée Mais tas vu ce quelle a autour du cou ? Non franchement ! »

« Quoi donc ? »

La réponse a claqué comme un verdict : « Un tatouage ! Oui madame ! Je te jure, on dirait une repris de justice. Toute jeune, et déjà bardée comme ça Si sa mère la voyait, paix à son âme »

Alors tu vois, cest comme toujours au pied des immeubles : à force de ne plus savoir quoi dire, on commente la vie des autres. Et en même temps de quoi tu veux parler dautre quand la routine tattend à lintérieur ? Les plaisirs, ils sont rares Vraiment, ici, on se console en pensant à offrir quelques chouquettes aux petits-enfants, on leur frotte la tête et ça va mieux. Mais même ça, tout le monde na pas cette chance. Regarde chez la vieille Gérardine, ses enfants lui ont bien dit darrêter despérer pour des petits-enfants, que la mode, maintenant, cest les voyages à Marrakech ou à La Réunion, pas les couches et les réveils de nuit. Tu les comprends, toi ?

Mais Juliette, tu sais, cétait une petite sans histoire pourtant. Sage à lécole, polie, toujours un sourire. Mais depuis que sa mère est partie, elle a lâché prise. Elle traîne, elle a laissé tomber la fac, elle bosse plus. Enfin elle a ouvert un salon de tatouages, tu te rends compte ! On na jamais vu ça ici ! On se demandait, quand son père est enfin revenu don ne sait où, sil allait la remettre sur le droit chemin. Mais qua-t-il fait ? Il lui a offert cette voiture énorme qui prend la moitié de la cour, et il est reparti la laissant se débrouiller. Et elle, à peine vingt ans, toute seule alors tu tinquiètes, cest normal. Et si elle faisait une bêtise ? Elle perdrait tout, la voiture, lappart de sa mère

Du coup, ce matin, la Juliette, elle est repartie sans même se retourner, dans son pantalon blanc. Une vraie bourgeoise ! Franchement, cest bien fait pour provoquer les commérages.

Mais tu sais quoi ? Juliette, elle a pas le temps de soccuper de ce que pensent les voisines. Elle a ses tracas à elle. Cette journée-là, son agenda débordait : des rendez-vous avec des clients, des trucs à gérer, une visite chez son amie Catherine Cétait lenfer. Mille choses à faire, et comme disait sa mère : « Ma Juju, faut apprendre à torganiser, sinon tu vas courir comme une poule sans tête et râler que tas jamais le temps. Le secret, ma fille, il est simple : choisis ce qui compte, fais-le, prends soin de toi aussi, et laisse le reste. Tu nes pas un robot. Il faut du temps pour le plaisir aussi, sinon tu tépuises. »

Mais Juliette, elle a beau tout savoir ça, en pratique, cest pas toujours simple. Elle a bien pris un agenda, mais tous ses trucs sont urgents, et rien nattend. Ce matin-là, trois cours à suivre, deux clientes, une visite chez Catherine, puis passer voir Arthur pour laider à déménager et rencontrer deux nouvelles clientes avec qui elle part à Paris la semaine daprès, et elle connaît même pas encore leurs prénoms

Dans sa voiture, coincée dans les bouchons du quai de Saône, Juliette caresse le volant, sourit doucement : « Merci papa » Franchement, si on lui avait dit, il y a deux ans, quelle remercierait son père, elle aurait rigolé au nez. Elle qui lui en voulait tellement dêtre parti

Sa mère, elle, na jamais dit de mal de son père. Toujours à rappeler combien il était brillant, à répéter que Juliette lui ressemblait. Mais la petite na jamais compris comment quelquun dintelligent pouvait abandonner sa fille. Cette colère, elle la traînée de longues années. À chaque fête des pères à lécole primaire, à chaque fois que les copines se vantaient « Je vais le dire à mon papa ! », elle rongeait son frein, envieuse presque, mais surtout blessée. Même avec sa meilleure copine, Claire, ça a fini par clasher. Tu sais, Claire, cétait la voisine depuis le bac à sable. Un jour, en terminale, alors quelles parlaient avenir, Claire sort : « Papa ma dit que je pouvais choisir la fac que je veux en France ou à létranger, il paiera tout, et si jy arrive, il machètera une voiture avec les sous économisés. » Leur amitié sest dun coup brisée, non par jalousie, mais par ce petit sentiment dinjustice terrible.

Mais Juliette, elle na jamais manqué de rien, hein ! Sa maman soccupait de tout, elles partaient même parfois à Barcelone ou à Rome. Et pour ses 16 ans, sa mère lui avait offert un smartphone dernier cri. Mais ce jour-là, le vrai cadeau, cétait larrivée de son père. Tu imagines la scène ? Elle a hurlé, pleuré, accusé tout le monde La crise !

Comment pouvait-elle deviner, à lépoque, que sa mère venait de recevoir le diagnostic qui a tout bouleversé ? Peu de temps après, elles se sont retrouvées toutes les deux, figées dans une attente insupportable, leur monde sécroulant sous leurs pieds. Sa mère la appelée, un soir, et lui a tout avoué : que cétait elle, la responsable de la rupture, quelle avait privé Juliette de son père par orgueil, par peur, par une bête envie de protéger sa fille des ragots. Que quand elle était enceinte, personne ne voulait de Juliette, ni du côté de sa mère, ni celui du père. Le papa a dû arrêter ses études, la maman nest jamais revenue à la fac après le congé mat… Et tout le monde leur était tombé dessus.

Juliette, après cette révélation, a tout nettoyé même le rebord de la fenêtre, où elle avait renversé de la terre du vieux cactus donné par Claire. Et puis, les souvenirs, ça ne part pas toujours. Elle en voulait toujours un peu, mais elle nen voulait plus à sa mère au contraire, elle a remercié le ciel davoir eu droit à la vérité, même partielle.

À force, elle a accepté de vivre avec son papa, qui refusait de la laisser à sa tante quand la maladie de maman est devenue trop grave. Il a dit : « Je reste jusquà tes dix-huit ans, et après, je te demanderai ton avis » Juliette, elle a rigolé : « Te cacher plus longtemps ? Certainement pas ! »

Sa mère, Nathalie, a tenu seize mois de plus que prévu. Deux années terribles, les plus précieuses de leur vie de famille. Cest dans ces moments-là que Juliette a commencé à dessiner. Par hasard, presque. Un jour, son père lui a montré fièrement un tatouage coloré dans son dos, œuvre dun ami artiste : « Si tu veux, je vous présente ? Il pourra tapprendre » Et cest comme ça quelle est partie à Paris, sest perfectionnée avec le tatoueur Alexandre, a vécu quasi un an avec son père, puis a eu le mal du pays.

Elle voulait rentrer. Son père, attention, a compris. Deux semaines plus tard, il a vendu son appart, rassemblé les économies, posé les clés de la voiture sur le plan de travail de Juliette, accompagné des papiers du local : « Voilà, ton salon tattend dans le centre-ville de Lyon. Pas très grand, mais suffisant pour commencer. Et le matos arrive. Maintenant, bosse, ma fille, et continue tes études, hein ! »

Dur dy croire, mais elle la fait. En un rien de temps, elle avait ses premiers clients, même le barbu du troisième qui roule en Harley sest fait faire un roc sur le bras, sa femme râlait, tout le monde bavardait.

Débordée, Juliette, jusquà ce fameux jour où elle a rencontré Catherine. Cette grande brune épuisée, chic mais cernée, débarque au salon sur les coups de dix-sept heures, jetant un regard à dix mille euros dans lair : « Bonjour, je pourrais voir le tatoueur ? »

Juliette, la tête dans le guidon, se marre : « Je suis la tatoueuse, madame. »

« Sois sérieuse, va appeler un adulte. »

Mais Juliette, elle prend son carnet de dessins, le tend sans un mot. Et là Catherine demande : un prénom tatoué sur le poignet, pour quelle le voie tous les jours. Et puis elle craque, nose plus parler, retient ses larmes. Juliette ferme la porte, installe la cliente : « Allez, on y va, ce sera supportable, jte jure. »

La veille, Catherine avait appris que sa petite Alexandra Sacha aurait peu de chances, les médecins étaient pessimistes. Mais, tu sais, il y a toujours un revers à lhistoire. Catherine a croisé Juliette à lhôpital, a avoué tout ça, les galères, le père parti, trop dindépendance Quimporte, Juliette a haussé les épaules : maintenant il y a Sacha, la petite fille trop mignonne, en total look docteur Maboul avec ses lunettes rafistolées avec du sparadrap et son humour mordant.

À partir de là, la vie de Juliette a changé. Elle sest attachée à Catherine, à Sacha, et bientôt à Arthur, le médecin incroyable, celui qui a donné à Sacha lespoir de revoir les écureuils du parc. Et toute cette joyeuse équipe, ça tisse des liens fous : Catherine, au début paumée, souvre, craque, mais grâce à Juliette reprend du poil de la bête. Oui, Sacha doit partir à Paris pour sa rééducation: Juliette ly amènera, sa voiture deviendra la navette officielle des enfants et des mamans angoissées, farcie de carnets, décureuils en peluche, de tablettes blindées de dessins animés.

Arthur, le médecin, tu le vois venir ? Il en pince aussi pour Juliette, mais chacun fait genre, nose pas faire le premier pas. Jusquà ce que Sacha, revenue de Paris, embarque sa mère pour faire un détour par lhôpital : « Je veux dire quelque chose à Arthur ».

Face à Arthur : « Pourquoi tu le lui dis pas ? »

« Dire quoi, Sacha ? »

« À Juliette, quelle te plaît. »

Oh la honte du grand dadais rougissant, tu imagines, lui expliquant ses galères à une gamine de huit ans ! « Je loue une chambre minuscule, jai pas grand chose Juliette a tout, une boîte qui marche, une belle voiture »

Et Sacha, avec le sérieux dun ministre : « Et alors ? Ça remplace lamour ? »

Elle galope, embarque sa mère, direction chez Juliette. Rebelote, la grande discussion, tout le monde pleure, rigole, les cocktails de lendemains de fête.

Et quelques mois plus tard ? Le banc sous la glycine devant limmeuble gronde de commentaires : « Tas vu, Juliette a ramené un mec ! Qui cest ? Il emménage ?! »

Sa tante affirme : « Un type bien, ça se voit ! » La concierge veut appeler le père pour vérifier Jusquau jour J.

Ce jour-là, on a vu Juliette, sublime en robe blanche, la nuque tatouée de fleurs, cheveux relevés, chaussures de princesse jetées au profit de baskets blanches que Catherine avait été chercher dans la bagnole. Arthur, tout tremblant mais heureux, qui la fait monter dans la voiture familiale, Sacha qui hurle, Catherine qui pleure à nen plus pouvoir Sur le banc, tout le monde a applaudi, même la vieille Gérardine.

« Tout est différent, ici, tas vu ! » Marmonnaient les voisines. « Cest vraiment une petite bourgeoise, cette Juliette. »

Et tu sais quoi ? Tant mieux. Parce que dans ce coin de Lyon, cest aussi la joie qui fait avancer les histoires, tu trouves pas ?

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