Mon mari est arrivé en retard aux obsèques de mon père. Il ma appelé quinze minutes avant la cérémonie, prétendant être coincé dans les embouteillages, disant que cétait « une journée maudite », quil arrivait « dans quelques minutes ».
Je me tenais sur le parvis de léglise, enveloppé dans un manteau noir, les mains glacées serrées sur mon sac. Je hochais la tête, même sil ne pouvait pas me voir.
Les gens entraient doucement dans léglise. Une femme ma tendu un mouchoir, une autre ma effleuré lépaule. Tout le monde était là. Tout le monde sauf lui.
Le cercueil était déjà près de lautel. Je restais à le fixer, essayant de ne pas penser que mon père demandait toujours si mon mari arriverait à temps, ou si « quelque chose tomberait encore à la dernière minute ». Je lui promettais à chaque fois que, cette fois-ci, il serait là. Quil pouvait arriver en retard au bureau, aux dîners, aux anniversaires, mais pas à ce moment-là.
La messe a commencé sans lui. Mon portable a vibré une fois, puis une deuxième. Je nai pas décroché.
Après la cérémonie, quelquun a pris une photo. Une photo ordinaire un groupe de proches, des fleurs, le ciel gris de Paris. Ce soir-là, je lai vue sur internet. Et, par hasard, sur le fil, jai aperçu une autre photo. Prise le même jour, à la même heure. Dans un lieu qui navait rien à voir avec le cimetière du Père-Lachaise.
Je suis resté quelques instants devant mon écran avant de comprendre ce que je voyais vraiment. La photo était lumineuse, pleine de rires, de ballons colorés, de tables débordantes de victuailles. Quelquun avait tagué le restaurant, ajouté lheure, quelques cœurs en légende. Cétait léger, joyeux, à lopposé du jour que je venais de traverser.
En arrière-plan, un peu sur le côté, jai reconnu son visage. Souriant. Détendu. Tel que je ne lavais plus vu depuis longtemps. Il se tenait tout près delle. Dune femme dont jignorais lexistence, mais que mon intuition a immédiatement identifiée. Sa main reposait sur son épaule, trop familière pour quelquun du « travail » ou une simple « connaissance ».
Lheure affichée sur la photo correspondait exactement au moment où jattendais devant léglise, écoutant ses excuses : « Jarrive dans un instant », « Je suis déjà dans la rue », « Ce nest quune question de minutes ».
Je ne me souviens pas du trajet du retour. Juste du silence réunissant mon appartement, de la photo de mon père sur la commode, et de cette question qui revenait sans cesse : comment peut-on se tromper à ce point dans le temps ?
Lorsque Pierre est finalement rentré, tout était fini. Les obsèques, le repas, le choc initial. Il est entré sans bruit, espérant que je ne le remarque pas. Il portait une chemise que je ne lui avais jamais vue, et il sentait un parfum inconnu mêlé à lalcool.
Je suis désolé a-t-il dit dès le seuil. Je ne voulais vraiment pas
Je ne lui ai pas laissé finir. Jai posé mon téléphone sur la table et lai poussé vers lui. Il a regardé dabord sans comprendre, puis avec de plus en plus dattention. Son sourire a disparu.
Ce nest pas ce que tu crois, sest-il empressé. Ce nétait que lanniversaire dune amie Je me suis arrêté quelques minutes, je pensais pouvoir
Tu nas pas pu ai-je coupé. Aux funérailles de mon père.
Il sest affalé sur une chaise. Il a passé la main dans ses cheveux, comme chaque fois quil était nerveux. Il a commencé à parler. Mauvaise organisation, embouteillages imprévus, il pensait avoir plus de temps. Il ne voulait pas me blesser. Ni aujourdhui, ni jamais.
Je lécoutais, mais ses mots sonnaient étrangers. Comme sil racontait la vie de quelquun dautre. Dans ma tête revenait limage de mon père, arrangeant sa cravate avant de sortir, disant quil ne fallait pas sinquiéter, que « tout finirait par sarranger ». Ce jour-là, tout na pas pu sarranger.
Pars ai-je dit finalement.
Comment ça ? il ma regardé, stupéfait. On pourrait discuter !
On a discuté ai-je répondu calmement. Maintenant, pars.
Il sest préparé à la hâte. Quelques affaires dans un sac, chargeur, chemise. Il sest arrêté sur le pas de la porte, attendant peut-être que je le retienne. Je ne lai pas fait. Pendant les jours suivants, il a appelé. Il ma envoyé des messages. Il sexcusait, se justifiait, promettait. Il jurait que cétait une erreur, quil ne me décevrait plus jamais. Quil avait compris.
Nous nous sommes revus, une dernière fois. Il sest assis face à moi, lair épuisé, vieilli en quelques jours. Il disait vouloir revenir. Réparer les choses. Quil maimait. Je le regardais, ne ressentant quune chose : la fatigue. Pas la colère. Pas la haine. Juste une lassitude profonde envers un homme capable de choisir lanniversaire dune autre à la place de mon deuil.






