Coupable sans avoir commis de faute

Tu prends ta fille et vous partez. Il ny a plus rien entre nous, cest fini !

Mais, Philippe

Jai dit ce que javais à dire ! Je ne veux plus jamais te revoir !

La porte claque. Camille chancelle, vacille la pièce sefface autour delle, ses oreilles bourdonnent. Et, quelque part au fond du crâne, comme la voix de sa propre mère, soudain un cri muet : « Ne fais pas ça ! »

Ça la ramène. Camille se traîne jusquà une chaise, y tombe, enfonce ses ongles dans ses paumes. Cette douleur la sort du brouillard qui sapprêtait à lengloutir.

Non. Il ne faut surtout pas se laisser aller, ni plonger dans le désespoir. Mais quest-ce quelle en a envie…

Pas question ! Il y a Marie. Et Non, pas maintenant. Il faut dabord rassembler ses esprits et essayer de comprendre, calmement, ce qui vient darriver.

Quest-ce qui a pu faire changer Philippe aussi brutalement ? Pourquoi la rejette-t-il ? Hier encore tout semblait parfaitement normal Ou alors, est-ce quelle na pas vu un truc venir ?

Son cerveau reprend difficilement ses fonctions. Camille pose les mains, paumes ouvertes, sur la table.

Alors, comme maman disait Analyser. Disséquer les problèmes un par un, compter sur ses doigts. Ou alors, noter tout ça au crayon.

Sauf que les crayons sont dans lautre pièce là où Marie dort.

Sa fille dort toujours légèrement, Camille na pas envie de la réveiller. Si Marie se mets à chouiner ou à pleurer, impossible de réfléchir à tête reposée à ce qui vient de se passer.

Bon, il va falloir faire avec ce quelle a sous la main.

Elle regarde ses mains, serre les poings. Les ongles, ça fait longtemps quils nont pas vu une esthéticienne, elle na pas le temps. La peau est rugueuse, couverte de tâches de rousseur, souvenirs de journées passées à jardiner dehors, au soleil. Qui aurait cru quelle serait un jour si passionnée par la gestion de la maison, au point doublier tout ce que sa mère avait essayé de lui transmettre ?

Camille, tu es une femme !

Non ! Je suis encore une gamine

Pour linstant oui. Mais tu vas grandir, tu deviendras une jeune fille puis une femme, comme moi. Nous, on ne se laisse pas aller ! Dans nimporte quelle situation : manucure, pédicure, coiffure, des mains soignées, cest aussi important que de jolis vêtements ! Tu ne mets pas de diamants si tu tes pas lavé le cou depuis une semaine, tu sais ?

Oui, maman ! la petite Camille, huit ans, tartine ses lèvres avec du rouge à lèvres emprunté à sa mère.

Ça, laisse tomber, cest pas pour toi ! en riant, sa mère lui reprend le tube. Tes déjà bien assez jolie ! Le reste attendra que tu aies lâge.

Oh, maman

Cest tout ! Jai dit.

Cette phrase, Camille ne lentendait pas souvent, mais quand sa mère lâchait « Jai dit », cétait inutile dinsister : discussion close.

Camille, je dois partir. Tu vas rester chez Mamie pour un moment.

Maman, ça va durer longtemps ? Camille, tout juste dix ans, tripote nerveusement sa robe, se mord la lèvre, lutte contre les larmes.

Six mois, ma chérie. On ma proposé un super boulot, mais cest dans le Nord ! Et là-bas, tu ne serais pas bien. Il vaut mieux que tu restes ici avec Mamie. Je tappellerai tout le temps, je técrirai des lettres.

Maman, pars pas

Camille fond en larmes malgré elle. Sa mère perd patience, impuissante devant la tristesse de sa fille.

Arrête ! Jai pas le choix, tu comprends ? Si je refuse ce boulot, on ne pourra jamais quitter lappartement de Mamie ! Je veux que taies une vraie chambre, quon aille ensemble à la mer ! Si ton père était là, je naurais pas ce dilemme. Mais maintenant je dois tout assumer, pour toi, pour Mamie aussi !

Mais tatie Sophie, elle peut aider !

Sophie a ses propres galères. Et elle aussi a besoin dun coup de main !

Tas quà maider moi ! Et reste ! lâche Camille, et voit pour la première fois sa mère changer de regard, froid et triste.

Camille ! Le ton est si sec que la petite en frissonne. On ne peut pas penser quà soi ! Si tu penses jamais aux autres, alors personne ne pensera à toi quand tu en auras besoin. Là, je fais tout ça pour toi ! Pour que tu ne manques de rien, tu entends ? sa voix se radoucit, un câlin, Je te promets que cest la première et la dernière fois ! Tiens le coup, ma puce ! Il faut !

Elle navait plus quà hocher la tête, résignée, même si elle avait limpression quune horde de chats lui griffe le cœur.

Camille écrivait à sa mère, chaque week-end, accrochée au combiné, hurlant quelle lattendait, ou refusant même sa glace favorite tellement elle se languissait. Le temps, alors, semblait interminable. Quand Mamie annonça le retour de maman, Camille seffondra en larmes, obligeant à appeler un taxi tant il était impossible de la calmer.

Maman tint promesse : plus jamais daussi longue séparation. Il y eut bien des déplacements pour le travail, mais rien de comparable.

Elles déménagèrent, quittant le modeste appartement hérité du père de Camille pour un endroit plus grand. Et Camille obtint enfin sa propre chambre même si elle y passait très peu de temps : au retour de maman, elle filait toujours la rejoindre dans la cuisine, venant y faire ses devoirs, collée à elle, les soirs même silencieux.

Il faisait bon, tout simplement, dêtre ensemble.

Elles évitèrent miraculeusement les crises de ladolescence, pas de tempêtes ni de disputes majeures, grâce à lécoute et à la patience inouïe de sa mère. Camille se rendait plus tard compte à quel point sa mère, si frêle en apparence et privée de soutien, débordait damour.

Mamie nétait plus là. Camille et sa maman restaient seules.

Sa mère ne parlait plus à sa sœur, Sophie. Camille ne posait pas trop de questions, une fois seulement elle osa.

On peut tout comprendre, tout pardonner, sauf la trahison.

Qua fait Sophie, maman ?

Elle a abandonné notre mère Ta grand-mère lappelait, voulait lui dire au revoir. Sophie nest pas venue…

Pourquoi ?

Elle craignait que je lui demande de rester, daider, de soccuper de notre mère ensemble. Elle ne supportait pas la voir ainsi, malade, à la nourrir à la petite cuillère, perdre la tête Moi non plus, tu sais. Mais je ne pouvais pas faire autrement, Camille. Cétait ma mère, je devais rester, pour quelle parte en paix, entourée Même si elle ne reconnaissait presque plus personne.

Cest pour ça que tu ne voulais pas que je la voie trop longtemps chaque jour ?

Oui. Je ne voulais pas que tu gardes ce souvenir-là.

Tu sais quoi ? Je men rappelle à peine Par contre, je me souviens comment elle mapprenait à préparer de la confiture et à ramasser la mousse rose dans une petite assiette, pour la manger avec une mini cuillère. Cétait tellement meilleur comme ça

Avec Sophie, on faisait pareil à notre époque…

Je comprends pas. Vous avez grandi ensemble, ta mère vous a chéries… Pourquoi êtes-vous si différentes ?

Cest ainsi… Maman sinquiétait plus pour Sophie, fragile et souvent malade. Peut-être quà la protéger pour tout, elle la empêchée de se confronter à la vie. Résultat ? Deux mariages, trois enfants, une vie de galère Peut-être quelle aurait été plus forte en tombant une bonne fois, sans laide maternelle à chaque souci Une chose est sûre : je veux te soutenir, mais je ne réglerai pas tous tes problèmes à ta place. Si tu as une difficulté, réfléchis dabord. Si tu ny arrives pas seule, tu sais que je suis là, toujours tu entends, toujours.

Oui Maman

Camille, maintenant, sassoit, compte sur ses doigts, et cherche ce qui a déraillé, à quel moment.

Hier, cétait lanniversaire de Philippe. Rien dextravagant, juste la famille proche. Cest lété, leur grande maison enfin terminée daménager, il y a assez de place pour tout le monde.

Les mamans de chacun, la sœur de Philippe, son mari et leurs enfants sont venus.

Marie, surexcitée à lidée davoir de la compagnie, courait partout dans le jardin, harcelant Camille de questions :

Ils arrivent quand ? On jouera à la piscine ? On mangera dehors ?

Camille finit par ne plus répondre. De toute façon, Marie parle assez pour deux ! Elle met de lordre dans sa chambre, bien décidée à impressionner ses petits invités.

Philippe file au marché, la cuisine sanime. Sa mère laide, tout sourire.

Ma chérie, pourquoi t’es aussi anxieuse ? Tu ne te sens pas bien ?

Maman, arrête tinquiéter sans raison ! Ça va très bien.

Oui, mais tu en es à combien, déjà ?

Et là, révélation Le secret quelle se cachait même à elle-même ne tient plus. Camille éclate de rire, enlace sa mère.

Cest tout récent : trois semaines à peine. Même Philippe nest pas encore au courant. Comment tas deviné ?

Tu rayonnes Comme un petit ver luisant ! Exactement comme pour Marie.

Ça me fait peur, maman

Tu crains quoi, ma grande ? Tout va bien chez vous !

Je sais pas Jai un sentiment bizarre. Philippe est bizarre aussi, sombre Impossible de comprendre.

Tu lui as parlé ?

Il dit rien !

Cest que tu nas pas posé la bonne question !

Maman !

Bah quoi ? Si ton mari tire la tronche sans raison, tu trouves pas suspect et tu le cuisines pas ? Jaurais dû tapprendre à pas lâcher un homme amoureux ! Tu laisses la porte ouverte, y a toujours quelquun pour venir y mettre la pagaille…

Camille comptabilise les indices, et comprend que tout a commencé à ce moment-là. Mais pas le temps den parler : la fête bat son plein, puis le grand ménage. Elle na pas eu la moindre occasion pour prendre Philippe à part, lui tenir la main et crever labcès.

Et puis voilà quil balance cette phrase absurde.

« Prends ta fille ! »

Quest-ce que cest que cette histoire ?!

Elle serre les poings. Non, il est temps de faire ce que maman lui a appris. Pas question de rester dans les non-dits ! Elle DOIT parler à son mari.

Philippe a déjà sorti la voiture, prêt à partir. Camille vole hors de la maison, crie si fort que les moineaux fuient à tire-daile.

Arrête !

Dun bond elle bloque la voiture, les mains sur le capot.

Bouge sa voix est étouffée, mais Camille entend ce quelle espérait.

Philippe ne veut pas vraiment partir. Il ne veut pas non plus jeter sa famille. Elle le sent.

Sors de ta voiture et on discute ! Avant que Marie ne se réveille ! Quest-ce que tu fabriques ? Où tu veux aller ? Cest quoi, ce délire ? Je suis ta femme ou une inconnue, moi ?

La voix de Camille enfle, Philippe est crispé.

Est-ce quelle aurait hurlé ainsi si elle sen fichait ? Pourquoi larrêter si elle nattendait que sa liberté, comme on lui a raconté ? Na-t-il pas envie, lui, que Marie reste avec son père ?

Il sort finalement, marmonne :

Tu sais très bien pourquoi jai fait ça !

Justement non ! Sinon je poserais pas la question ! Philippe, quest-ce qui tarrive ? Ça fait des semaines que tu vas mal ! Et aujourdhui, tu pars en vrille ! Quas-tu dit sur Marie ? Pourquoi tu lappelles “ma” fille ? Et toi, cest quoi alors ?

Ben Jen sais rien ! Cest toi qui devrais me le dire ! Doù elle vient, Marie ? Et pourquoi son père biologique la voit en cachette ?

Mais nimporte quoi ! Camille explose. Tu délires totalement !

Avec qui tu te balades en ville quand temmènes Marie à la danse ?

Elle encaisse, furax, mais elle respire.

Daccord Qui ta mis ça dans la tête ? Ta mère ? Ou ta sœur ?

Ma mère ny est pour rien !

Jimagine Pauline, alors ?

Et alors ? Elle a bien fait de mouvrir les yeux ! Je suis son frère !

Et moi, je suis ta femme ! Camille sent monter la colère. Tu préfères écouter tout le monde SAUF moi ?!

Tu mas menti !

Moi ?! Philippe, écoute-toi ! Jai menti où, quand ?

Qui cest, ce type rencontré au parc deux fois par semaine avec Marie, hein ? Qui cest ?

Camille souffle, secoue la tête.

Je te lai expliqué ! Mais técoute pas ! Je tai dit que javais croisé un ancien camarade de lycée, Marc. Il a vécu loin, il revient parce que sa mère est malade. Il a su que ma grand-mère avait la même maladie, il ma demandée des contacts de médecin, daide à domicile. On sest revus plusieurs fois, et si Pauline avait regardé de plus près, elle aurait vu que jétais avec ma mère à chaque fois ! Tu crois vraiment que je taurais trompé devant maman ? Elle ta toujours adoré, dailleurs ! Franchement

Camille sessuie la joue du revers de la main.

Hors de question de pleurer, pas maintenant !

Attends Tu veux dire que toi et

Philippe, je tai tout dit ! Elle le coupe. Tu as cru les rumeurs, piétiné tout ce quon a construit, sali notre amour, le nom de ton enfant. Tu réalises ? Je sais pas pourquoi Pauline a inventé ces histoires, et je men fous. Quelle ait semé la zizanie sous mon toit, tout ça cest rien à côté de ce que TOI tu as fait ! Tu veux faire un test ADN ? Faisons-le ! Je suis prête, comme ça tu verras par toi-même que la fille qui a tes yeux est bien la tienne !

Camille sarrête, tend loreille, soupire.

Elle est réveillée.

Elle retourne dans la maison, laissant Philippe désemparé dans la cour.

La voiture finit par démarrer.

Marie babille et réclame des câlins, mais Camille sent le désespoir monter malgré elle : pourquoi tout ça ? Qua-t-elle mal fait ? Que faire maintenant ? Appeler maman ? Ou prendre un peu de recul avant den parler ?

Elle se rappelle le conseil de sa mère :

Ne me parle jamais de vos disputes avant dêtre certaine que cest fini pour de bon. Si ça ne lest pas, tais-toi ! Vous vous chamaillerez et vous vous réconcilierez, mais moi, je noublierai jamais si on touche à mon enfant !

Camille pose son téléphone. Pas tout de suite Philippe doit savoir pour le bébé. Ensuite, elle avisera.

En ayant pris cette décision, elle se sent mieux. Quand la voiture de Philippe pile devant la maison, elle est déjà plus calme.

Camille est en train de faire manger Marie quand la porte claque. Philippe attrape Pauline par le bras, la tire à lintérieur.

Avance ! Camille, tes où ?

Ici Camille jette un regard à sa fille, soudain consciente quil ne faudrait pas quelle assiste à une scène.

Ma chérie, tu as fini ? Va dans ma chambre regarder un dessin animé, daccord ?

Oui, maman ! Marie abandonne son assiette dharicots et sélance vers létage. “Coucou papa ! Bonjour tatie Pauline ! Maman a dit que je pouvais regarder la télé !”

La voix claire de Marie apaise un instant les adultes. Philippe lâche enfin Pauline, et Camille essaye tout de suite de reprendre la main.

Allez, file Marie ! Je te rejoins après.

Prends ton temps, maman ! Marie sourit à sa tante et sautille à létage.

Le dialogue qui suit est difficile. Pauline fond en larmes, Philippe bout de colère, Camille ne sait plus quoi penser.

Je croyais que tu lui mentais ! Tu comprends ? Il y a tellement de couples où la femme mène son mari en bateau Mes copines me racontent tellement dhorreurs que je ne fais confiance à personne

Pauline, tu massocies à TES copines ? Tu trompes ton mari, toi aussi ? Tes enfants, ils sont de qui ?

Pauline suffoque, même la stupeur lui cloue le bec.

Mais quest-ce que tu racontes ?!

Moi ?! Tu mesures ce que tu as fait avec tes soupçons ? Jen veux au fond à Philippe davoir cru à ça, bien sûr. Mais ce qui me blesse le plus, cest que tu as profité de sa confiance. Pourquoi ?

Je sais pas Pauline pleure, la tête dans les mains. Jai cru quen le “protégeant”

Contre moi ? Et alors ? Ça ta réussi ?

Camille hausse les épaules, regarde Philippe :

Cest bon ? Plus de questions ?!

Camille

Non, Philippe ! Pour linstant, jai besoin de temps pour encaisser tout ça et réfléchir à la suite. Pauline, je ne veux plus te voir chez moi pour un moment. Et inutile de te demander pourquoi, tu le sais déjà.

Camille, pardon…

Je verrai. Mais là, la porte cest par là Philippe, toi aussi. Jai besoin de silence.

Avec Philippe, Camille finira par se réconcilier. Mais pas tout de suite, et à ses propres conditions. Personne dautre, surtout pas Pauline, ne saura jamais lampleur de la crise entre eux. Car il faut parfois garder ses déchirures pour soi. Pour ça, elle dira toujours merci à sa maman.

Et dans quelques mois, sa mère viendra bercer le nouveau-né, sémerveiller avec la mère de Philippe quil a tant de traits du papa, et, en coin, sourire tendrement à Camille :

Tes devenue une femme sage, ma fille. Une belle épouse, une maman formidable

Tu le penses, vraiment ?

Tu mas déjà vue mentir ?!

Dis maman, être « sage », ça veut dire quoi ?

Pour une femme, cest préserver ce que la vie lui donne : ses enfants, sa famille, son foyer, ses amis Rassembler et chérir, faire en sorte que tout le monde sy sente bien. Cest pas donné à tout le monde, tu sais. Faut constamment choisir ce quon garde, ce quon laisse tomber pour ne pas abîmer ce quon aime. Et tu gères ça très bien

Tu crois ?

Jen suis sûre ! Dailleurs, jai eu Marc au téléphone, il se marie dans un mois. Il vous invite, Philippe et toi.

Oh maman

Pas dexcuse, je garde les enfants ! Mais fais-moi plaisir : va chez lesthéticienne !

Promis !

Camille enlace sa mère, adresse un clin dœil à Pauline, restée en retrait, puis fait signe à Marie :

Viens, ma puce, on va coucher ton petit frère.

Je peux ? Marie sillumine, touche du bout des doigts la main minuscule du bébé.

Tu dois, mon cœur. Tu doisDans la pénombre douce de la chambre, Camille dépose le nourrisson dans son berceau. Marie, sérieuse comme une grande, effleure la joue de son petit frère et rit tout bas de voir son poing replié. Le bébé remue, sapaise, sendort.

Dehors, la maison nest plus en guerre. On entend à peine les éclats de voix ; juste les rires lointains de Philippe qui plaisante avec sa mère dans le jardin, et le cliquetis rassurant des tasses dans la cuisine. Pauline est partie sans bruit, laissant une lettre dexcuses sur la table.

Camille se penche sur ses deux enfants. Elle sent couler en elle cette force tranquille, héritée de toutes les femmes de sa famille. Elle repense à sa mère qui, sans jamais tout dire, a su transmettre lessentiel : ne pas céder à la peur, préférer lamour à la rancœur, tenir bon, mais savoir aussi lâcher prise.

Tout nest pas réglé il y aura dautres disputes, dautres peurs. Mais ce soir, dans cette chambre paisible où le silence nest plus vide mais plein des promesses du futur, Camille comprend enfin la leçon la plus précieuse.

On ne protège pas sa famille du monde. On laide à pousser, malgré la tempête. Et ce qui demeure, au bout du compte, nest ni la colère, ni la tristesse, ni la jalousie, mais bien la tendresse partagée, le courage de se parler, et la douceur dun regard confiant posé sur lavenir.

Dans le reflet de la fenêtre, elle croise son propre regard, fatigué mais lumineux, et se surprend à sourire. Elle sait quau matin, quand la lumière baignera de nouveau la maison, tout lui semblera possible. Parce quau bout de lépreuve, elle a trouvé, sans même le chercher, la paix simple dun foyer aimant.

Et lorsquelle tire la porte sur ses enfants endormis, Camille comprend avec gratitude que cest là, précisément, quelle avait toujours voulu arriver.

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Coupable sans avoir commis de faute
Je me marierai, mais sûrement pas avec ce beau garçon. Oui, il est parfait à tous points de vue. Mais il n’est pas fait pour moi «Encore maman qui débarque avec son compagnon et un autre homme. Déjà un peu éméchés…» Iryna s’est réfugiée dans un coin, derrière la table de chevet. — Et il n’y a nulle part où se cacher, dehors, la neige s’est mise à tomber. J’en ai assez de tout ça. Cet été, j’aurai mon brevet et j’irai en ville. J’entrerai à l’école normale et je deviendrai institutrice. Même si la ville n’est qu’à une dizaine de kilomètres, je vivrai à l’internat. La mère et ses invités se sont installés dans la cuisine. Un glou-glou a retenti quand ils ont versé à boire, une odeur de saucisson a envahi la pièce. La jeune fille a involontairement avalé sa salive. — Attends un peu ! — a lancé la voix de sa mère. — Pourquoi tu fais ta difficile ? — Vous êtes deux… — Comme si c’était la première fois… — a grogné Mikhaïl, le compagnon de sa mère. Un bruit de vaisselle brisée. Des chuchotements, des grognements. Iryna s’est recroquevillée dans son coin. Le vacarme s’est soudainement tu. — Écoute, Mikita, elle dort, — a soufflé le compagnon. — Tu as dit qu’elle était mignonne, mais moi, j’arrive pas à me la sortir de la tête… — Écoute, elle a une fille… — Qui ça, une fille ? — Irka, elle est grande maintenant. Elle doit être cachée dans sa chambre. — Fais-la venir, — a lancé la voix enthousiaste de Mikita. — Irka, t’es où ? — le compagnon est entré et, en apercevant Iryna, lui a adressé un sourire mauvais. — Allez, viens t’asseoir avec nous ! — Je suis bien ici. — Arrête de faire ta timide ! — Mikhaïl a tenté d’attraper la jeune fille par l’épaule. Iryna a saisi le vase posé sur la table et l’a abattu sur la tête du compagnon. Le verre a éclaté. Elle s’est dégagée et a couru de la pièce. — Rattrape-la ! — a crié Mikhaïl. Mais la jeune fille était déjà à la porte d’entrée. Impossible de mettre ses chaussures, et la voilà sortie en chaussettes, vieux short et t-shirt dans la nuit. Les deux hommes se sont lancés à sa poursuite. La rue du lotissement était déserte. Où courir, le soir, dans la neige ? Derrière, des cris. Dans la grande demeure qu’elle longeait, un chien s’est mis à aboyer. Une voix a grondé après l’animal. Iryna s’est précipitée vers le portail et a tambouriné. Un homme de quarante ans lui a ouvert. — Aidez-moi ! — a-t-elle murmuré, implorante. — Entre ! — il l’a tirée et refermé la porte derrière elle. — Oleg, qui est-ce ? — une femme est sortie sur le perron. — Elle, — le maître des lieux a désigné la jeune fille. — Deux hommes la poursuivent. — Vite, dans la maison ! — La femme a entraîné Iryna par la main. — Tu nous raconteras tout. — Irka, arrête de jouer ! — a hurlé Mikhaïl dehors. — Oleg, ne te mêle pas de ça ! — a lancé la maîtresse de maison. — Rentre ! Dehors, des cris, des aboiements. — On devrait appeler la police, — la femme a dégainé son téléphone. — Polina, non. Je vais régler ça. Ils sont sûrement du coin. — Quel plan tu as ? — Du calme. Occupe-toi d’elle ! Le maître de maison a pris un sac, sorti une bouteille et un morceau de saucisson du frigo. Dehors, il a flatté le chien et ils sont sortis. Mikhaïl s’est jeté sur lui : — Donne-nous Irka ! — Tenez, prenez ça et fichez le camp ! — C’est quoi ? — Mikhaïl a ouvert le sac, a souri, a fait un signe à son acolyte. — Allez, Mikita ! *** — Je m’appelle Polina Sergeïevna, — la femme a mis la bouilloire sur le feu. — Assieds-toi et raconte-nous qui tu es, et ce qui s’est passé. — Je suis Iryna, — la jeune fille grelottait. — J’habite tout au bout de cette rue. — La fille de Kira ? — Oui. — On est nouveaux ici, mais on a déjà entendu parler de ta mère. La jeune fille a baissé la tête et fondu en larmes. — Chut, ne pleure pas ! La femme l’a doucement serrée contre elle. Ce geste bouleversait Iryna. Elle s’est jetée dans ses bras, sanglotant de plus belle. — Voilà, c’est fini ! On va prendre un thé. Le maître de maison est revenu : — C’est bon, ils sont partis. — Et cette belle jeune fille, que fait-on ? — Polina a souri à Iryna. — On en reparlera demain ! Pour l’instant, un thé et un bon bain. — Tu veux manger ? — Polina a tendu une tasse, souriante. — Ça se voit ! Sur la table : tartines, restes de gâteau. — Sers-toi ! — a ajouté Oleg en voyant Iryna dévorer du regard la nourriture. Ils ont cessé de l’interroger et ont fait mine de l’ignorer, la voyant très gênée. Après le dîner, Polina l’a emmenée à la salle de bain : — Lave-toi et mets ce peignoir ! *** Iryna n’avait qu’une peur : être mise dehors cette nuit. Quel bonheur de tremper dans un bain chaud par ce froid glacial dehors ! Mais il fallait sortir, ils l’attendaient. En sortant, elle a trouvé le couple assis sur le canapé. Elle leur a jeté un sourire coupable : — Merci ! — Écoute, Iryna, — Polina a repris la parole. — Je comprends que tu ne veuilles pas rentrer. Personne ne semble te chercher vraiment. Iryna a baissé les yeux. — Demain, on doit partir tôt… — Je comprends. — Tu resteras seule ici. N’ouvre à personne ! Jack, notre chien, ne laissera personne entrer dans le jardin. Compris ? — Oui ! — a lâché Iryna, émue. — Tu pourrais nous préparer un bon pot-au-feu à notre retour, — Oleg a lancé d’un air malicieux. — Tu sais cuisiner ? — Oui ! Je cuisine très bien et je peux aussi faire le ménage. — Tu peux nettoyer le rez-de-chaussée, si tu veux, — a accepté Polina Sergeïevna. *** Elle s’est réveillée avec les propriétaires. Allongée, toujours sur le qui-vive, de peur d’être chassée. Mais tout s’est tu dans la cour quand la voiture a démarré. Puis elle s’est levée. Lavée. Dans la cuisine, bouilloire, pain, saucisson, fromage. Sur le plan de travail, des travers de porc. Elle a mangé, nettoyé la table. Tout essuyé, le sol lavé. Dans le couloir, un aspirateur. Elle l’a mis en marche et a commencé à passer l’aspirateur. Puis soudain… — Qu’est-ce que tout ça veut dire ? — une voix derrière. Elle s’est retournée d’un bond. Un beau grand garçon de dix-huit ans, les yeux bruns pleins de curiosité. — Je fais le ménage, — a bredouillé Iryna. — Et vous êtes ? — Eh bien… — il a tapoté son téléphone en secouant la tête : — Maman, je suis rentré. C’est qui, cette fille ? — Fiston, cette gamine va rester un peu avec nous. — Pas de souci. Il a rangé son téléphone. A observé Iryna de la tête aux pieds puis est allé dans la cuisine. — Je vous prépare un thé ? — a proposé soudain la jeune fille. — Je m’en occupe. *** Iryna a rangé l’aspirateur. Elle a continué son ménage, attentive au moindre bruit de la cuisine. Le garçon a pris son petit-déjeuner, puis filé à la salle de bain. Il en est ressorti rasé, une odeur de lotion dans l’air. — Hé, le patron, envoie une autre bouteille ! — a retenti un cri dehors. — Qu’est-ce que c’est ? — Le garçon s’est approché de la fenêtre. — Ne leur ouvrez pas ! — a crié Iryna, affolée. Intrigué, le garçon l’a regardée, a souri pour une raison inconnue et a filé vers la porte. Iryna a couru à la fenêtre. Près de la clôture, le compagnon de sa mère et son ami, hurlant. La peur lui a glacé le ventre. Le fils des propriétaires est sorti. Les hommes se sont rués vers lui. Et soudain… se sont retrouvés au sol, comme assommés par la neige. Le garçon s’est penché sur eux, a marmonné quelque chose. Les deux se sont relevés, tête baissée, direction la maison de la mère. *** Le garçon est revenu. Fixant Iryna figée. S’est approché : — Tu as eu peur ? Sans réfléchir, elle a enfoui son visage dans sa poitrine et a éclaté en sanglots. — Tu t’appelles comment ? — a-t-il demandé. — Iryna. — Moi, c’est Ruslan. Ne pleure plus. Ils ne viendront plus. *** Ruslan est monté dans sa chambre, n’en est plus descendu avant le soir. Iryna a cuisiné le pot-au-feu. Assise dans la cuisine, elle réfléchissait. Bien sûr, elle voudrait rester avec ces gens formidables, mais elle le savait, elle venait de franchir toutes les limites de la bienséance. Les propriétaires sont revenus. Polina Sergeïevna, étonnée, a regardé la propreté des lieux. Oleg a salué le pot-au-feu. — Il est temps que je rentre, — a soufflé Iryna, résignée. — Merci pour tout ! — Reste encore quelques jours ! — Merci, Polina Sergeïevna, mais je dois rentrer. Elle a fait un pas vers la porte, et s’est figée. Depuis la veille, elle portait leur peignoir et leurs chaussons. — Viens, — Polina l’a prise par l’épaule et l’a conduite au salon. Elle a ouvert une armoire, fouillé longtemps, sorti un jean, un pull, une veste de sport chaude. — Mets-les ! Nous faisons presque la même taille. — Vous, vraiment… ce n’est pas nécessaire… — Tu ne vas pas repartir à moitié nue ! Mets-les, mets-les ! Je ne manquerai de rien. Elle s’est habillée. Sans se faire remarquer, elle s’est regardée dans le miroir. De si jolis vêtements, elle n’en avait jamais eu. Dans le couloir, Polina a insisté pour qu’elle mette bonnet et bottes d’hiver. — Iryna, porte ça, c’est cadeau ! — Merci, Polina Sergeïevna ! *** La vie a repris son cours. Pas tout à fait le même. Sa mère a trouvé un boulot à la ferme. Le compagnon a disparu avec son copain. C’est le printemps. Un jour, assise chez elle sur ses devoirs, on a frappé à la barrière. Iryna a jeté un œil par la fenêtre et n’a pas cru ses yeux — Ruslan était là, souriant. Dès qu’il l’a vue, il a hoché la tête. Viens ! Elle n’est pas sortie — elle a surgi dehors : — Salut ! — a souri Ruslan. — Bonjour ! — Maman veut te parler. *** Et elle est entrée dans cette maison où elle avait passé un jour si heureux. — Bonjour, Iryna ! — Polina l’a accueillie sur le seuil et l’a prise dans ses bras. — Bonjour, Polina Sergeïevna ! — Entre ! Viens boire un thé ! Polina l’a installée et servie. S’est assise face à elle. — Voilà ce que j’aimerais te demander : mon mari et moi partons un mois en Turquie, — elle a eu un sourire rêveur. — Mon fils n’est presque jamais là. Tu pourrais veiller sur la maison ? Nourrir Jack et le chat. Arroser les fleurs. J’en ai beaucoup. — Bien sûr, Polina Sergeïevna ! — Parfait, — elle a sorti une liasse de billets. — Voilà vingt mille euros. — Oh, Polina… pourquoi ? — Prends-les ! On ne va pas finir sur la paille. Viens, je te montre tout ! Iryna a pris note de chaque pot de fleurs, chaque gamelle pour le chat ou la viande du chien. Ensuite, Polina a appelé : — Ruslan ! — Son fils est sorti de sa chambre. — Présente Jack à Iryna ! — Viens, — le garçon lui a posé la main sur l’épaule. Ils sont allés dans la cour, ont détaché Jack, partis se balader. Sur le chemin, Ruslan a raconté la fac, le karaté, le business avec son père. Mais Iryna pensait à tout autre chose. Elle a compris que le fossé entre elle et Ruslan était aussi profond qu’entre sa mère et les parents de Ruslan. Oui, ce sont des gens bien, mais ce n’est pas un conte de Cendrillon, c’est la vraie vie. «Dans deux mois, je passerai le concours d’entrée au collège, et je réussirai. Je bosserai, je ferai tout pour m’en sortir. Je me marierai, mais sûrement pas avec ce beau garçon. Oui, il est parfait à tous points de vue. Mais il n’est pas fait pour moi ! Je suis reconnaissante à Polina Sergeïevna pour les vêtements et pour ces vingt mille euros. Au moins, j’aurai de quoi tenir au début, en ville.» D’un instinct très sûr, cette jeune fille comprenait que l’enfance difficile venait de s’achever. Le monde adulte s’ouvrait, pas moins dur, mais désormais, tout dépendrait d’elle. Ils sont arrivés au pavillon. Iryna a flatté Jack, a souri à Ruslan, et est repartie vers chez elle. Demain, son travail dans cette maison commence. Seulement le travail — rien de plus !