Les boulettes de viande à la façon de belle-maman

Les Boulettes de Belle-Maman

Dans la grande mosaïque des souvenirs de Claire, chaque fil est tissé dimages floues, des odeurs étranges, et des sons déformés, comme si tout cela se déroulait derrière une vitre embuée à la campagne, quelque part à la périphérie de Clermont-Ferrand, à la lisière de la réalité et du rêve.

Claire et Mathieu étaient mariés depuis trois ans et demi, et jamais Claire navait vraiment foulé le sol de la maison maternelle de Mathieu, sauf lors des grandes occasions, à Noël ou à la Toussaint, pour y passer quelques heures distraites, avant de reprendre la route vers Lyon, là où leur véritable vie les attendait.

Mais ce week-end-là, Mathieu avait été frappé dun certain zèle filial. Sa mère Jacqueline lavait appelé trois fois en une semaine, se plaignant à demi-mots de la solitude, de la fatigue de Gérard son père, qui sétait abîmé le dos en réparant la toiture de la vieille grange et surtout du jardin laissé à labandon, envahi par les ronces. Mathieu, le fils aimable, qui appelait sa mère sans faille tous les dimanches à midi, la laissant parler longtemps, même lorsquil aurait préféré raccrocher ; voilà quil posait sur Claire un regard suppliant, un soir, alors que le couple dînait de coquillettes à la beurre et de saucisses tranchées.

Claire Maman a rappelé. Elle dit quelle ne sait même plus à quoi on ressemble Est-ce quon irait ce week-end ? Deux nuits, pas plus sil te plaît.

Mais jai mon rendez-vous chez le coiffeur samedi, tu sais bien tenta Claire, sans grande conviction.

Tu décaleras insista Mathieu avec ce ton pénétré qui proclamait que rien nétait impossible pour lui. Tu sais bien que Maman va se vexer. Elle a prévu de faire ses boulettes, et même une galette. Elle a hâte de nous voir.

Et ton père, alors ? Son dos, ça va ? demanda Claire, par politesse, car ses rapports avec Gérard étaient aussi tièdes que leau du Bain-douches municipal.

Il fait aller. Il rouspète toujours, tu sais Bon, jai décidé, on y va. On part vendredi soir, retour dimanche. Je vais faire plaisir à Maman.

Claire soupira, mais elle savait dexpérience quil était aussi inutile de discuter avec Mathieu ayant « décidé » quelque chose que de tenter dempêcher un chat daller faire du grabuge sur la nappe propre.

Le vendredi soir, ils entassèrent un sac de vêtements, et un panier garni de douceurs dans le coffre de leur Citroën C3. Mathieu avait acheté à sa mère un plaid moelleux, à son père une bouteille de calvados. Deux heures de route, si pas dembouteillages.

Claire regardait les champs défiler, les peupliers noirs dressés dans la brume, et les relais routiers aux enseignes jaune criard comme des dieux grotesques du sommeil. Mathieu chantait sur Nostalgie. Claire se disait quen trois jours, rien de grave ne pouvait arriver ; après tout, Jacqueline était une femme gentille.

Ils arrivèrent tard, la lune cachée, la rue plongée dans ce noir profond que seuls connaissent les villages dAuvergne. Leur voiture crissa sur le gravier. De la maison jaillit une lumière, puis la porte souvrit brusquement, et surgit Jacqueline petite et ronde, sourire immense, tablier fleuri noué à la taille.

Mon Mathiou ! cria-t-elle, courant vers son fils. Je croyais que vous narriveriez jamais ! Jai cuisiné toute la journée ! Clairette, ma fille, vas-y, entre vite, tu vas geler dehors !

Claire sextrait de la voiture, remet dun geste nerveux sa doudoune, esquisse un sourire crispé, accepte laccolade odorante de Jacqueline mélange indéfinissable doignons frits et dun arôme sucré légèrement écœurant.

Dedans, chaleur étouffante, air saturé de bruits, dodeurs. La cuisine grésillait, quelque chose dansait dans une poêle. Sur la table du salon : saucisson, pain de campagne, cornichons, pot de compote maison, demi-miche encore tiède. Gérard, devant le poste, regardait les infos. Il se leva lentement.

Ben voilà, sont arrivés, fit-il en serrant la main de son fils, esquissant un salut bourru à Claire. Mets-toi à laise, on va manger.

Je vous ai fait des boulettes, lança Jacqueline en trottant de la cuisine. Des bonnes, avec des patates, de la sauce, tout comme il faut ! Hein Mathiou, taimes mes boulettes ?

Bien sûr, Maman, tu sais, répondit Mathieu, curieux, déjà le nez dans les marmites.

Claire se débarrasse de son manteau, glisse silencieusement dans la cuisine, minuscule royaume saturé de bocaux, boîtes dépices, sachets de lentilles, et de minuscules nains de jardin qui veillent penchés sur les plans de travail.

Assieds-toi Clairette, ici, tes fatiguée, je vais vite, dit Jacqueline essuyant une chaise du coin de son tablier avant de la tirer.

Elle virevolte, ouvre le four, laisse séchapper un nuage de viande chaude. Claire sent son estomac gronder. Dans la voiture, ils navaient quavalé un café brûlant, sans rien se mettre sous la dent.

Cest alors que Claire vit la scène.

Jacqueline saffaire devant le plan de travail. Il y a là un large saladier, regorgeant dune masse tiède, rose-gris, à la consistance ambiguë : voilà la farce. Sur une planche, déjà quinze boulettes rondes, alignées comme des sentinelles, saupoudrées de chapelure, un bataillon prêt à frire. Jacqueline saisit une poignée de farce, la roule, la façonne savamment, puisdun geste soudain et très précis, se gratte sous laisselle gauche avec toute la main.

Non, pas un simple frôlement, mais une exploration résolue, tous les doigts plongés dans le secret de son aisselle, grattant, sy attardant avec soulagement ; puis la même main replonge dans la farce, façonne, presse, recommence.

Une nausée opaque saisit Claire, épaisse comme du brouillard. Ses yeux restent fixés sur cette main main de femme ordinaire, alliance mordant la chair, ridules au revers cette main, pourtant, a voyagé de laisselle à la farce, comme dans un rituel obscur.

Jacqueline eux envoyé des barquettes entières de ces boulettes par le train, par le bus, par mille détours. Claire les avait toujours mangées, les complimentant même un jour au téléphone : « elles sont magiques, vos boulettes, madame ! » Et cétait vrai jusquà ce soir.

De la salle, Mathieu cria :

Maman, tas fait du thé ? On est gelés !

Oui, oui, je finis les boulettes et jarrive ! répondit Jacqueline, continuant son étrange valse de la main.

Et Claire détaille, lèvres pincées, les petites traînées grises laissées sur la planche à lendroit des doigts de Jacqueline. Peut-être invente-t-elle ? À travers la brume de ses pensées, la planche, la farce, la main dansent.

Madame, vous voulez que je vous aide ? Je peux finir de rouler les boulettes, et vous faire chauffer le thé ? murmure Claire, dune voix presque transparente.

Oh non, ma pauvre, tes en visite, tu dois te reposer ! proteste Jacqueline en agitant les mains lourdement. Je men occupe, tinquiète, cest déjà fini !

Elle prend le dernier bout de farce, forme une dernière boulette, lajoute soigneusement à la rangée, puis regarde ses mains, hoche la tête, passe leurs paumes trois secondes sous leau froide (sans savon), agite les doigts au-dessus de lévier, et les essuie longuement dans le tablier.

Claire observe et sent monter un dégoût diffus.

Elle tente de se raisonner. Après tout, pendant des générations, des grands-mères avaient rectifié la mèche devant la pâte à crêpes, et tout le monde avait survécu. Peut-être est-elle simplement trop pointilleuse ?

Mais devant ses yeux simprime ce court-métrage effrayant : main, aisselle, main, farce

Le dîner se déroule dans le grand salon sous la lumière jaune de la suspension, sur une nappe en toile cirée à fleurs. Jacqueline dépose la poêle et ses boulettes dorées appétissantes, croustillantes dont le fumet, normalement, ferait saliver nimporte qui. Claire, elle, sent sa bouche sassécher pour une autre raison. À côté, un saladier de purée onctueuse, tomates coupées, pain de seigle, pickles, compote tiède.

Allez, servez-vous, mes petits, dit Jacqueline, installant la poêle devant Claire. Prends celles-là, elles sont les plus dorées, je les ai faites pour toi.

Les boulettes semblent inoffensives, parfaites même. Mathieu en prend deux, se sert une montagne de purée, puis croque avec enthousiasme.

Mmmh, Maman, comme toujours, cest le paradis !

Tant mieux, se réjouit Jacqueline, tout sourire, en sasseyant devant Claire, une boulette à la main.

Gérard mange en silence, ne décrochant que quelques hochements approbateurs. Il na jamais été bavard, le genre à parler surtout mécanique.

Clairette, tu ne manges pas ? sinquiète Jacqueline en jetant un œil sur la portion à peine entamée.

Si, si, cest délicieux, rassure Claire, redoutant une scène si elle ne goûtait pas. Jai juste lestomac barbouillé, la route sans doute Je vais essayer.

Elle coupe un minuscule bout de boulette, grignote la croûte la plus dorée, approche la bouchée, mais limage de la main revient et lui serre la gorge. Elle mastique, à peine, et peine à déglutir. Leffroi la pique.

Très bon, murmure-t-elle, repoussant lassiette. Peut-être plutôt un peu de purée et des pickles, si ça ne dérange pas.

Ma pauvre ! Prends, prends tout ce que tu veux, et je temballe des boulettes pour chez vous, dit Jacqueline pleine délan.

Mathieu la regarde brièvement, puis continue de dévorer les boulettes, indifférent à tout sauf à la douceur de ce patrimoine culinaire.

Claire picore la purée, grignote un cornichon, tente de se convaincre que « cest dans sa tête ». Pourtant, impossible. Limage serre son crâne comme un étau.

Après le repas, Jacqueline débarrasse, Mathieu file au garage avec Gérard voir « le disjoncteur du portail ». Claire reste seule avec sa belle-mère, qui saffaire à préparer du thé dans une théière bleue à bec fêlé.

Jespère que tu nes pas vexée que jinsiste tant pour vous voir dit Jacqueline, versant leau dans deux tasses dépareillées. Je minquiète toujours pour vous, là-bas la ville, tout ça Je veux juste être sûre que tout va bien.

Mais oui, madame, tout va bien le travail, lappartement, la routine, répond Claire, forçant un sourire.

Tant mieux, soupire Jacqueline, sasseyant, la main sous le menton, les yeux étranges. Mes boulettes, tu les aimes, je le sais quand Mathieu vient, il en veut toujours, il dit quil ny a rien de tel dans vos supermarchés, tout bourré de produits chimiques. Ici cest maison, le boucher du marché, la chair de porc de la cousine, tout du terroir. Je hache tout moi-même, je fais confiance à personne dautre.

Claire avale une gorgée de thé, se brûle la langue, sent la montée de nausée. Elle pense : et les mains qui préparent ce thé, sont-elles propres ? Un vertige la saisit ; si elle poursuit cette pensée, elle deviendra folle.

Je vais me coucher je crois que la fatigue de la route ma mis KO, dit Claire, poliment.

Va, va, ma chérie, il y a du linge propre dans la commode, et si tu veux quelque-chose, crie !

Claire senferme dans la minuscule chambre damis, sassied sur le lit à la couverture râpée, se force à respirer calmement. Puis, soudaine, langoisse la saisit et elle se rue aux toilettes du bout du couloir de justesse.

Plus tard, Mathieu revient. Il la trouve assise, blême et muette.

Ça va pas ? demande-t-il.

Mathieu, souffle Claire, blême, je vais te raconter un truc, mais tu promets de ne pas crier ni te moquer

Elle lui raconte tout : la main dans la farce, laisselle, la nausée, le malaise. Tout, en murmurant pour que personne nentende.

Mathieu lui lance ce regard indéchiffrable mi-exaspéré, mi-incrédule.

Enfin quoi, cest pas exprès ! Maman a juste gratté ça arrive à tout le monde, non ? Timagines vraiment que nos grand-mères se lavaient les mains à chaque éternuement ? Tu ten fais trop, Claire, cest de la cuisine maison, voilà tout !

Elle na même pas passé de savon, jai vu Elle a juste rincé trois secondes Je me demande comment jai pu manger toutes ces boulettes expédiées ici Je ne pourrai plus jamais, tu comprends ça ?

Quest-ce que tu veux que je dise, hein ? Que je dise à Maman « tu fais tes boulettes sale » ? Elle le prendrait mal, elle qui se donne du mal pour nous deux !

Mais je ne veux rien lui dire, moi ! Je veux juste ne plus jamais en manger. Jamais.

Mathieu se lève, furieux, arpente la chambre, sagite.

Tu dramatises, Claire. On ne cuisine pas à lhôpital ici ! Même toi, tu tes déjà arrangé les cheveux sur une pâte, non ? Timagines, dans les restos ?

Peut-être mais moi je me lave les mains, répondit Claire dans un souffle. Pour moi, cest normal.

Bah bravo Mais, maman a toujours fait comme ça, et regarde, je suis en pleine forme, moi ! Dailleurs, tu les trouvais bonnes, ses boulettes avant !

Je savais pas. Maintenant je sais je ne peux plus.

Tant pis conclut-il, déjà ailleurs.

Il propose de dire à Jacqueline que Claire est malade au ventre, que ça ira mieux à Lyon. Claire accepte, soulagée.

La nuit est peuplée de bruits étouffés de la télé qui vibre au plafond, de toux de Gérard, de vaisselle tintinnabulant. Claire fixe les fissures du plafond, ressasse trois ans et demi dignorance et de délectation, se demande quels autres secrets font la saveur mystérieuse de ces boulettes.

Le matin, la lumière grise dAuvergne sinfiltre par les volets clos. Mathieu discute à la table de cuisine avec ses parents. Claire les entend rire. Elle sefforce démerger, se lave le visage à leau glacée du robinet, puis entre dans la cuisine.

Clairette ! sexclame Jacqueline en dressant les bras. Tu es malade ? Tu veux un thé à la confiture de framboises, jen ai du jardin !

Merci, madame, sassoit Claire, évite de regarder la terrine couverte dun torchon où dorment les restes de boulettes Je crois que je vais rentrer, je serai mieux à la maison.

Déjà ? sattriste Jacqueline. Je voulais te faire une tourte ! Mathiou adore mes tourtes

Une autre fois, maman, assure Mathieu, en embrassant Jacqueline. Claire a besoin de son lit. Je reviendrai tout seul pour aider Papa. Là, cest priorité à la santé.

Jacqueline soupire, un regard insistant vers Claire, puis vers Mathieu un regard lourd, plein de non-dits, qui donne la chair de poule. Elle comprend tout, Claire le sent.

Très bien. Je vous emballe ma réserve de boulettes, jen ai fait tout un stock au congélateur.

Claire pâlit, bredouille un merci, affalée, incapable même de jouer la comédie de la reconnaissance.

Ils bouclent leurs valises, saluent Gérard poignée de main osseuse, « remets-toi vite, ma fille ». Jacqueline glisse le sac de boulettes dans les bras de Mathieu. « Les boulettes, le confit, et un peu de rillettes. Régalez-vous ! »

Merci, Maman.

Mais cette fois, elle ne sourit plus. Elle séclipse avant quils ne franchissent la porte du jardin.

Tout le trajet du retour, Claire se tait. Elle sent la présence du paquet, lourd dans le coffre, comme un animal dormant qui pourrait à tout moment se réveiller mordu. Mathieu aussi garde le silence, crispé sur le volant, les traits tirés.

Tu peux les manger, toi, dit Claire à voix basse, alors quils approchent de Lyon. Je ne ten empêche pas Mais moi, cest fini.

Tu te rends compte quelle a compris ? répond Mathieu, las. Elle nest pas dupe, tu nas rien mangé, tu es « tombée malade » juste après Elle est blessée.

Tu me comprends, moi ? rétorque Claire dune voix blanche.

Pas de réponse.

À lappartement, Claire inspecte la cuisine, les torchons frais, les planches de bois savonneuses. Ici, tout a du sens. Ici, rien de caché, de gluant ne se glisse dans la pâte. Mathieu pose le sac de boulettes dans le congélateur, referme doucement la porte.

Tu ne les veux vraiment pas ? demande-t-il.

Non. Merci.

Il hausse les épaules, file à la douche. Claire ouvre le robinet, prend du savon, se lave longuement les mains, jusquaux coudes, ressent leau chaude effacer quelques peurs minuscules. Mais limage demeure, incrustée sous ses paupières.

Une chose est sûre : plus jamais elle ne mangera la moindre boulette de Jacqueline. Peu importe la tendresse, les secrets familiaux, les grands élans : ce mystère a troué leur histoire, irrémédiablement.

Et quelques soirs plus tard, Mathieu fait dorer quatre boulettes dans une poêle, sert de la purée, coupe des cornichons.

Ten veux ? propose-t-il en lui tendant la fourchette.

Non. Merci.

Elle quitte la table, va sinstaller dans le salon, allume la télé pour couvrirdes sons de mastication.

Claire sait, avec la certitude diffuse des rêves, que quelque chose sest fissuré, que rien ne recollera tout à fait. À cause de cette main une main de femme ordinaire, qui gratte où ça démange.

Elle ferme les yeux, tâchant de ne plus y penser. Si on cesse dy penser, on peut continuer à vivre. À cuisiner de ses propres mains. À avaler ce que lon sait pur. À éviter désormais tout ce qui est né du secret des autres mains.

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La Frontière de la Rédemption