La rébellion silencieuse de Gabrielle Nouvelle
Gaby, je nen peux plus, la voix dans le combiné résonnait comme une sentence plutôt quun appel à laide. Je nai nulle part où aller. Tu es ma sœur, tout de même.
Gabrielle, tenant toujours son arrosoir à violettes, simmobilisa au centre de sa cuisine impeccable. Au-dehors, la soirée davril peignait le ciel de nuances rosées, le blé mijotait doucement sur la plaque, parfumé doignons dorés. Tout était comme dhabitude. Calme, paisible, prévisible. Jusquà ce coup de fil.
Isabelle, que sest-il passé ? demanda-t-elle, bien quelle soupçonnait déjà la réponse. Elle lavait toujours su à lavance.
Benoît est parti. Définitivement, timagines ? Il ma dit que je lépuisais. Quil a besoin dune autre vie. Et moi alors, je ne suis pas humaine ? Il me reste deux semaines de bail, jai perdu mon boulot il y a un mois, pas un sou en poche. Gaby, je viens chez toi. Juste pour deux-trois jours, pour me retourner.
« Juste pour dormir », ce mot, Gabrielle lavait tant entendu quelle aurait pu constituer un dictionnaire des relations familiales où il figurerait en première page. « Dormir » se transformait toujours en semaine, puis en mois, puis en demi-année. À chaque fois, ça commençait par « tu es ma sœur, quand même ».
Tu arrives quand ? fut tout ce que Gabrielle parvint à demander, posant larrosoir sur le rebord de la fenêtre, près des violettes.
Demain midi. Jai déjà pris un billet. Jy ai mis mes derniers euros. Tu viendras me chercher, dis ?
Gabrielle jeta un œil à son agenda, à la page de demain : rendez-vous médical à neuf heures, apporter des papiers chez Madame Lefèvre ensuite, puis rangement des affaires dhiver prévu laprès-midi. La vie dune femme de soixante ans, retraitée depuis trois ans mais qui continue de tenir la comptabilité à distance dune PME. Une vie bâtie brique par brique, où chaque minute, chaque cierge comptait.
Jirai, répondit-elle avant de raccrocher.
La casserole de blé sémoustillait, les violettes captaient les derniers rayons de lumière, et Gabrielle sentait un étau se refermer autour delle. Elle ne ressentait pas la joie de retrouver sa cadette, quelle navait pas vue depuis près dun an. Cétait autre chose. La prémonition que recommencerait ce à quoi elle navait plus la force de faire face.
Le lendemain, sur le quai de gare, Gabrielle scruta la foule se déversant des wagons. Elle reconnut tout de suite Isabelle, bien quelle ait changé. Ses cheveux autrefois châtains et brillants, étaient désormais teintés dun blond roux excessif, les racines largement visibles. Un jean beaucoup trop moulant pour ses cinquante-quatre ans, une vieille veste passée, un énorme sac usé sur le dos et deux cabas dans les mains.
Gaby ! sexclama Isabelle, fendant la cohue. Ma chère Gaby !
Elles se serrèrent longuement. Gabrielle sentit les effluves de parfum bas de gamme, mélangées à celles de vêtements portés. Isabelle sagrippait à elle comme si elle voulait disparaître, se soustraire au monde entier.
Je suis tellement contente de te voir, murmurait la cadette. Tu ne peux pas imaginer ce que jai traversé. Un enfer. Un vrai enfer.
En route, Isabelle parla sans cesse. Selon elle, Benoît nétait quun salaud, son travail détestable, la propriétaire une vieille peau, la ville glaciale et hostile. Gabrielle écoutait distraitement, regardant défiler les avenues en bus. Lhistoire lui était cruellement familière. Dix, vingt, trente ans plus tôt, Isabelle racontait à peu près la même chose, seuls les prénoms, les villes, les employeurs changeaient.
Tu sais, jai pensé tout le trajet à la chance davoir une sœur comme toi. Quelquun qui ne me laissera jamais tomber. On est du même sang, après tout.
Gabrielle ouvrit la porte de son appartement, laissant passer sa sœur en premier. Isabelle lâcha son sac dans lentrée, ses cabas tombèrent, accrocha sa veste au même porte-manteau que le manteau de Gabrielle.
Oh, comme cest joli chez toi, observa-t-elle, balayant du regard. Propre, cosy, ça sent le foyer. Tu sais comme ça ma manqué
Le deux-pièces de Gabrielle était vraiment accueillant. Elle y avait mis toute son âme depuis quarante ans, depuis quelle lavait reçu en logement social en démarrant comme comptable à la fabrique. Des murs clairs au motif discret, les meubles vernis, restaurés de ses mains, une collection de plantes vivantes, des napperons crochetés, des photos encadrées. Chaque chose à sa place, fruit des habitudes dune vie solitaire, minutieuse.
Entre, installe-toi, dit Gabrielle. Je mets la bouilloire.
Tu as de quoi manger ? demanda déjà Isabelle en retirant ses chaussures, les laissant en plein milieu. Jai juste bu un café ce matin, rien avalé sur la route, ça coûtait trop cher.
Gabrielle prépara des tartines au fromage, coupa une tarte aux pommes de la veille, servit un thé fort. Isabelle mangea goulûment, entre deux anecdotes malheureuses. Benoît, avec qui elle avait vécu deux ans, sétait révélé radin et froid. Elle avait perdu son poste en magasin à cause dune directrice « jalouse », payait un loyer de fou pour une chambre minuscule.
Treize cents euros, timagines ! râla Isabelle. Pour une chambre dans ce bled ! Jai jamais demandé un palais, juste un endroit normal. Et cette vieille mégère voulait être payée rubis sur longle, pas un jour de retard, sinon cétait la guerre.
Gabrielle buvait son thé à petites gorgées, silencieuse. Elle savait quIsabelle ne dirait pas la vérité. Quelle arrivait en retard à cause de grasses matinées, claquait ses derniers sous en cosmétiques ou sorties au bistrot avec des copines. Elle savait aussi que Benoît nen pouvait plus de ses demandes davance sur salaire.
Gaby, implora soudain Isabelle, peux-tu mhéberger encore, juste un mois ? Le temps de trouver du boulot ? Tu sais que je suis débrouillarde, que je rencontre facilement du monde. Je partirai dès que je peux, promis !
Promis un de ces mots qui reviennent en boucle dans leur lexique à deux.
Daccord, reste, accorda Gabrielle. Mais jai des règles. Je vis seule depuis longtemps, jai mes habitudes. Jai besoin de calme, surtout le matin. Je me lève tôt.
Bien sûr ! acquiesça Isabelle, enthousiaste. Je me ferai toute petite, tu ne me remarqueras même pas. Juste le temps de me remettre sur pieds. Les sœurs, cest fait pour sentraider, non ?
Le soir venu, Gabrielle prépara le canapé-lit du salon, apporta du linge propre, une serviette, déposa une carafe deau à côté. Isabelle considéra tout cela comme acquis, sans vraiment remercier, déjà affairée à fouiller dans son sac et y répandre des vêtements froissés.
Dis, Gaby, tu as une crème pour le visage ? La mienne est finie et jai la peau toute sèche.
Gabrielle alla chercher sa propre crème, coûteuse, quelle achetait pour elle à de rares occasions. Isabelle sen enduisit généreusement, visage, décolleté, mains incluses.
Elle est bien, celle-là, approuva-t-elle. Ça fait longtemps que jai pas eu ce luxe.
La nuit, Gabrielle peina à trouver le sommeil. Couchée dans sa petite chambre, elle écoutait sa sœur se retourner, fouiller leau, allumer son téléphone dont la lumière bleutée perçait sous la porte. Le silence habituel de lappartement nétait plus. Ce nétait que le début.
Le matin, Gabrielle se leva à six heures comme à laccoutumée. Toilette, gym douce sur son tapis dans la chambre pour ne pas réveiller sa sœur, prépara son porridge à la pomme. Sinstalla à lordinateur pour boucler son dossier de compta ; le rapport devait partir avant midi.
À neuf heures, elle perçut des sons dans le séjour : ronflements, toux, pas traînants. Isabelle fit irruption, en vieux t-shirt distendu et culotte, cheveux ébouriffés.
Bonjour…, marmonna-t-elle dune voix rauque. Tu as du café ?
Dans le placard, répondit Gabrielle, sans lever les yeux de lécran.
Isabelle tritura les tasses, chercha une cuillère, fit chauffer la bouilloire, puis explora le frigo.
Gaby, tu naurais rien de sucré ? Jai besoin de sucre le matin.
Il y a des biscuits sur létagère.
Isabelle dévora la moitié du paquet que Gabrielle avait prévu pour la semaine, tout en tapotant sur son téléphone, installée dans la cuisine.
Tu travailles ? interrogea-t-elle au bout dun moment.
Oui, jai un rapport urgent à finir.
Ça va prendre longtemps ?
Deux heures, à peu près.
Bon, je vais retourner mallonger alors. Je suis fracassée, la route, les soucis
Isabelle retourna au salon et alluma la télévision. Gabrielle reconnut un talk-show pittoresque où les invités se disputaient violemment. Elle peinait de plus en plus à se concentrer sur ses chiffres.
Le rapport envoyé, Gabrielle prépara le déjeuner. Isabelle était restée vissée sur le canapé, scotchée à son portable.
Isa, on mange ? appela Gabrielle.
Jarrive, répondit-elle sans quitter son écran.
Gabrielle dressa la table, coupa la salade, réchauffa la soupe de la veille. Isabelle sassit, commença à manger.
Tu as toujours su cuisiner. Pas comme moi, soupira-t-elle. Benoît disait que javais deux mains gauches.
Après le repas, Isabelle consentit à laver la vaisselle, mais si mal que Gabrielle dut tout recommencer à la dérobée : poêle grasse, couverts mal rangés.
Gaby, on sort ce soir ? proposa Isabelle. Au ciné ou au café ? Ça me ferait du bien.
Isa, je nai pas les moyens, sexcusa doucement Gabrielle. Une pension et un mini job, ce nest pas miraculeux.
Oh Gaby, voyons, on est de la même famille ! protesta Isabelle, vexée. On peut bien sortir, juste une fois ! Je te rembourse quand jaurai du boulot.
« Je te rembourse » un autre refrain connu qui ne sonnait jamais vrai.
Isa, il vaudrait mieux que tu commences à chercher un emploi, proposa Gabrielle. Plus vite tu en trouveras un, plus vite tu iras de lavant.
Mais je cherche ! sexclama-t-elle. Mais trouver quelque chose de correct aujourdhui, cest la croix et la bannière. Les salaires sont minables, les conditions épouvantables Je veux quand même quelque chose de valorisant !
Gabrielle alla se coucher tôt, prétextant la fatigue. Isabelle regarda encore la télévision. Allongée dans le noir, Gabrielle réfléchissait : aimer sa sœur, oui, mais lamour pouvait-il signifier soublier soi-même ? Pour Gabrielle, aimer voulait dire respecter, soutenir, sans pour autant se dissoudre dans lautre. Pour Isabelle, aimer se traduisait par une attente de secours inconditionnel, peu importe la situation.
Une semaine passa. Isabelle ne sempressait guère de chercher activement du travail. Elle se levait tard, se baladait dans lappartement en peignoir (celui de Gabrielle, emprunté sans demander), buvait du café, vidait le frigo. Elle prétendait consulter les annonces, mais Gabrielle nen fut jamais témoin. Par contre, sa sœur passait des heures sur les réseaux sociaux à déverser ses malheurs auprès damies.
Les frontières personnelles seffaçaient chaque jour. Isabelle utilisait les cosmétiques, serviettes, vêtements de Gabrielle, entrait dans sa chambre à limproviste, prenait des objets sans poser de question. Un jour, Gabrielle, tout en douceur, exprima son souhait de garder ses affaires rangées.
Tu es ma sœur ! sindigna-t-elle, blessée. Tu vas pas mégoter, non ? Tu vis seule dans un grand appartement tout équipé alors que moi On partage, cest normal !
Gabrielle garda le silence. Elle navait jamais su réclamer ou insister, on lui avait toujours dit que le devoir familial était sacré. Quon ne dit pas « non » à un membre de la famille, cest la trahison suprême.
Mais en elle, lirritation montait. Elle se surprenait à sagaçer du moindre bruit chez Isabelle. Des miettes laissées sur la table, du tube de dentifrice mal refermé, des serviettes mouillées jetées sur le lit, des conversations téléphoniques tonitruantes.
Gaby, tu peux me prêter un peu dargent ? demanda Isabelle un soir. Faut que je machète des collants, ils sont tous filés.
Isa, je nai pas de surplus, soupira Gabrielle. Je dépense déjà plus que dhabitude.
Allez ! supplia Isabelle. Juste vingt euros ! Je te rends dès mon premier salaire, promis.
Gabrielle céda vingt euros. Puis cinquante pour un pass Navigo. Puis cent pour réparer le portable. Largent senvolait, Isabelle ne travaillait toujours pas.
Tu te souviens comme on était petites ? raconta Isabelle un soir, deux tasses de thé devant elles. Toi sérieuse, responsable. Moi, la tornade. Maman disait : « Gabrielle, elle est fiable, et Isa, cest le rayon de soleil. » Tu te souviens ?
Oui, répondit Gabrielle.
On a toujours été soudées. Tu me défendais dans la cour, tu maidais pour les devoirs. Tu étais mon pilier, et tu les restée. Tes la seule à ne pas mavoir lâchée.
Manipulation, pensa Gabrielle. Subtile, mais réelle gratter la culpabilité, jouer la carte du sang et de lhistoire, faire peser que lamour, cest le sauvetage inconditionnel.
Isa, je suis heureuse de taider, dit Gabrielle prudemment. Mais il faut que tu fasses des efforts. Que tu avances, que tu essaies vraiment.
Je fais ce que je peux ! senflamma Isabelle. Tu crois que cest facile ? Je fais une dépression, jai besoin de temps, pas quon me harcèle. Je ne suis pas une machine !
Gabrielle ninsista pas. Fin de discussion.
Un mois passa. Isabelle navait rien cherché de sérieux pas plus quavant. Elle vivait chez Gabrielle comme à lhôtel, ne faisait rien à la maison, exigeait argent et attention. Gabrielle se sentait vidée ; elle dormait mal, avait des migraines, les mains tremblaient devant lordinateur.
Un jour, elle appela son amie, Madame Lefèvre.
Lydie, je nen peux plus. Isabelle est ici depuis un mois et rien névolue. Je sais que cest ma sœur, je dois laider. Mais Comment refuser à sa famille, quand on nous apprend que cest immoral ?
Gabrielle, répondit doucement Lydie, aider les siens et se laisser exploiter, ce nest pas la même chose. Tu nas pas à porter un adulte qui ne fait rien pour changer. Cest de la codépendance, pas de lamour familial.
Mais elle répète que je suis la seule à lui tendre la main ! Que si je la laisse tomber, elle sécroule.
Ça, cest de la manipulation, ma chérie. Elle est adulte, cest à elle de se relever. Laider, cest briser ce mécanisme, pas le renforcer.
Gabrielle raccrocha, songeuse. Les mots de Lydie sonnaient juste. Elle se remémora tous les précédents séjours « temporaires » dIsabelle. Après son premier divorce, lorsquelle avait tout perdu. Puis lors dun licenciement. À chaque fois, elle profitait du gîte et du couvert, puis repartait sans rien changer. Et recommençait quelques années plus tard.
Ce soir-là, Gabrielle sirota son thé, Isabelle étalée devant la télé, un paquet de biscuits à la main. Le volume était assourdissant. Gabrielle se souvenait de ses efforts pour rendre cette maison chaleureuse, après le départ de son mari. De chaque sous économisé pour sacheter du neuf, davoir appris à vivre seule sans quémander à la famille, davoir construit ce sanctuaire tranquille le sien.
Et là, elle observait sa vie ébranlée, non par sa volonté, mais par quelquun persuadé dy avoir droit par le seul fait du sang.
Gabrielle se leva, entra dans le salon. Isabelle ne détourna même pas les yeux.
Isa, dit-elle doucement.
Ouais ? répondit sa sœur, collée à lécran.
Faut quon parle.
Une minute, cest le moment le plus chaud de la série !
Gabrielle prit la télécommande, éteignit la TV.
Eh, tu fais quoi ? grogna Isabelle. Je regardais !
Cest important, Isa. Maintenant.
Quelque chose dans la voix de sa sœur la figea. Isabelle sassit, lair méfiant.
Alors, tu vas me le dire, là ?
Gabrielle sinstalla en face, les mains tremblantes, le cœur battant. Jamais elle navait su affronter le conflit, toujours esquivé.
Isa, tu es ici depuis un mois, commença-t-elle. Tu mavais promis que ce serait court, le temps de rebondir.
Je cherche, je tai dit. Juste rien de potable.
Non, tu ne cherches pas, murmura Gabrielle. Tu restes là, à la maison, à regarder la télé et ton téléphone. Aucun entretien.
Jai postulé, mais on me rappelle pas ! Ce nest pas de ma faute !
Tu prends mon argent, tu utilises mes affaires sans demander, tu bouscules mon rythme et ma paix. Je suis fatiguée, Isa. Epuisée.
Attends, tu veux dire quoi là ? Tu me mets dehors ? Ta propre sœur ? Je nai nulle part où aller !
Je ne te mets pas à la rue, tâcha dexpliquer Gabrielle. Mais tout ça, ça ne peut pas continuer. Il faut que tu cherches vraiment un emploi. Il faut que tu respectes ma maison, ma vie.
Donc tes petits besoins passent avant, cest ça ? Tu ten fiches que je sois mal, au fond du trou ?
Je ne men fiche pas, répondit Gabrielle en se levant. Je taime. Mais aimer, ce nest pas me sacrifier pour toi.
Se sacrifier ? Tu vis cloîtrée, tu nas personne, tu fais des économies de bouts de chandelle ! Moi au moins, jai mis un peu de vie dans cette tombe !
Silence de Gabrielle. Ces mots la blessaient, mais elle reconnut la tactique de renversement dévaloriser la vie de lautre pour mieux sabsoudre.
Tu as raison, admit-elle calmement. Je vis seule. Je compte largent. Mais cest ma vie, choisie ainsi. Jai le droit quelle reste ce quelle doit être.
Et moi, jai pas droit à un soutien ? balbutia Isabelle, soudain en larmes. Je ne suis pas venue pour rien, Gaby. Je vais mal, vraiment mal. Jai besoin daide, pas de reproches !
Voilà un mois que je taide matériellement. Mais laide, ce nest pas seulement un toit ou de largent, cest aussi de lhonnêteté. Je ne peux plus vivre comme ça.
Donc, tu me vires, répéta Isabelle. Juste comme ça, ta seule sœur
Tu nas pas été là pour moi non plus, rétorqua Gabrielle, pour la première fois ferme. Tu venais seulement quand tu étais dans la panade. Quand tout allait bien, je nexistais pas pour toi. Je ne ten veux pas. Je constate.
Isabelle, stupéfaite, la regardait.
Je ne te mets pas dehors, reprit Gabrielle. Je propose une nouvelle règle : encore deux semaines. Pendant ce temps, tu trouves un boulot nimporte lequel. Vendeuse, serveuse, peu importe. Tu trouves, tu pars. Je taiderai à payer la première chambre, mais ensuite, tu gères.
Deux semaines ? Tu es sérieuse ? Comment veux-tu ?
Si tu veux vraiment, tu trouveras. Il y a des offres partout. Mais cest le moment de prendre ta vie en main.
Je ne bosserai pas pour des cacahuètes ! Je vaux mieux que ça !
Utilise donc ton diplôme, tes compétences. Mais plus à mes frais, Isa. Cest fini.
Jarrive pas à croire reprit Isabelle, pleurant. Tu aurais pu maccepter, me soutenir
Je fais ce quil fallait. Car je taime. Parce que si personne ne ta jamais mise face à la réalité, tu ne changeras pas. Fixer des limites nest pas cruel. Cest vital.
Les larmes dIsabelle coulaient, mais son air de surprise trahissait un choc sincère.
Je ne sais pas vivre autrement, chuchota-t-elle. Jai toujours été la fille légère, irresponsable. Maman disait que japprendrais jamais.
Maman se trompait, répondit doucement Gabrielle. Tu peux apprendre. Il est temps.
Le soir, Paris était plongée dans le crépuscule davril, le silence pesait, seulement troublé par lhorloge.
Daccord, souffla Isabelle. Je vais essayer. Deux semaines. Mais si je ne trouve pas ?
Tu trouveras, affirma Gabrielle, sûre delle. Si tu le veux.
Pendant ces deux semaines, Isabelle se remit à chercher, mais avec la mauvaise volonté de celle quon pousse à la corvée. Elle envoyait des CV, se présentait à des entretiens, mais refusait tout horaires, salaire, ambiance. Gabrielle répétait : « Tu refuses tout. »
Jai le droit de choisir tout de même ! protestait-elle.
Oui, à une condition : que ce soit à tes frais, pas aux miens.
La tension monta. Gabrielle tint bon. Isabelle oscilla entre bouderie, chantage affectif et larmes. Mais Gabrielle savait : céder maintenant, cétait replonger dans la même boucle.
Le onzième jour, Isabelle rentra dun entretien vendeuse dans une boutique de vêtements. Salaire modeste, horaires en coupé mais cétait un début.
Cest bon, jai été prise, annonça-t-elle. Tu es satisfaite ?
Je suis fière de toi, répondit Gabrielle, sincère.
Isabelle but un verre deau, visiblement frustrée.
Je déteste ce job. Être debout, sourire aux gens, supporter leurs sautes dhumeur Pour presque rien.
Ce nest que provisoire. Tu auras le temps de voir pour mieux, bientôt.
Facile à dire
Le treizième jour, Gabrielle aida Isabelle à trouver une chambre à louer modeste, en périphérie, dans le logement dune retraitée. Elle lui avança le premier loyer et un peu dargent pour tenir le coup.
Cest la dernière fois, prévint-elle. Après, tu voles de tes propres ailes.
Elles firent les bagages. Gabrielle ressentit un étrange mélange de soulagement et de tristesse. Soulagement de retrouver son identité, peine de voir leurs liens changer.
Devant la porte, Isabelle, chargée de sacs, hésita.
Bon, jy vais, lâcha-t-elle sans croiser son regard.
Isa, attends !
Sa sœur, les yeux rouges, se retourna.
Donne-moi de tes nouvelles, demanda Gabrielle. Je minquièterai sinon.
Pourquoi faire ? Tes enfin débarrassée de moi.
Parce que tu es ma sœur, tout simplement. Et je taime. Mais à présent, différemment.
Isabelle resta muette, puis acquiesça.
Jappellerai, promit-elle.
Elle disparut. Gabrielle resta là, savourant le silence retrouvé de lappartement. Silencieusement, elle ouvrit la fenêtre pour laisser entrer lair frais du printemps. Elle savait quelle avait fait ce quil fallait depuis bien longtemps : non pas refuser son aide, mais offrir une autre voie celle de la maturité et de la responsabilité. Un chemin ardu, parfois cruel, mais indispensable.
Elle se remémora les mots de Lydie : linfantilisme des adultes ne se soigne pas par la sollicitude, mais par la confrontation avec le réel. Pour la première fois, Isabelle naurait plus de bouée.
Est-ce que cela marcherait ? Gabrielle lignorait. Peut-être quIsabelle rechuterait, rappellerait. Peut-être que le lien entre elles changerait ou se romprerait. Ou alors, peut-être oui, peut-être quelle réussirait.
Gabrielle se servit un thé et sinstalla près de la fenêtre. Le crépuscule se posait sur Paris, les réverbères sallumaient. La vie reprenait, paisible et régulière à sa façon.
Une semaine plus tard, Isabelle appela. Sa voix était lasse, mais sereine.
Gaby, cest moi Je voulais tannoncer que tout va bien. Je bosse, je dors pas trop mal. La dame est gentille.
Je suis contente pour toi. Et toi, comment tu te sens ?
Crevée Je navais plus lhabitude. Mais je men sors.
Silence.
Gaby, reprit-elle, tu avais raison. Jai repensé à tout ça. Jai toujours reporté mes problèmes sur les autres. Je me suis fâchée contre toi, vraiment. Jai cru que tu me trahissais. Mais tu mas offert une chance. Je ne sais pas si je vais y arriver. Mais je veux essayer. Pour de vrai, cette fois.
Gabrielle, émue, sentit quelques larmes couler.
Merci de me le dire, Isa. Cétait si dur pour moi aussi. Javais peur que tu me détestes.
Peut-être si jétais une autre Mais tu as raison. Cest juste difficile à admettre.
Si jamais tu ny arrives pas
Ne recommence pas, Gaby, interrompit Isabelle. Je sais que tu seras toujours là, mais il faut que japprenne à y arriver seule. Tu comprends ? Jai cinquante-quatre ans. Il est temps de grandir.
Elles se saluèrent et promirent de se rappeler la semaine suivante. Gabrielle, les yeux humides, resta songeuse à la fenêtre.
Ce nétait pas la fin de leur histoire. Mais pour la première fois, elle sentait que le mot « aimer » pouvait rimer avec « respecter » les autres comme soi-même. Aimer vraiment, parfois, cest savoir dire non. Pour ceux quon aime et pour soi.






