La fille muette du propriétaire
Hiver 1932, dans le village de Bois-Charmant, nul ne comptait les jours. On dénombrait les poignées de farine dans larmoire, les brindilles dans le foyer, les battements de son propre cœurpalpite-t-il encore, ne sest-il pas arrêté? Lannée avait été mauvaise, la disette sévissait, et lhiver mordait si fort que le givre collait aux vitres et que le vent hurlait dans les cheminées.
Geneviève Duroc vivait au bout du village, dans une maison quon lui avait attribuée quand son père, Léon Duroc, fut exproprié et déporté avec sa femme quelque part outre-Rhône. Elle navait que seize ans. On disait que sa mère était morte en route; son père, elle ne le revit jamais. Geneviève fut laissée seule à Bois-Charmant car, à linstant de lordre dexil, elle se mourait dune pneumonie à lhôpital. À sa sortie, elle navait plus personne, plus de chez-soi: leur maison avait été scellée, puis démontée pour le bois. «Fille de propriétaire», on songea à la déporter aussi, mais le président du conseil municipal, Arsène Lefort, sy opposa: «Cette fille travaille dur, laissons-lui sa tâche.» Cest ainsi que Geneviève devint laitrière, trayant les vaches, nettoyant les étables, tout cela dans un mutisme absolu.
Elle avait perdu la voix lorsque son père fut emmené. Les gens disaient: «Cest le choc.» Elle ouvrait la bouche, mais seules quelques syllabes rauques séchappaient, aussitôt étouffées comme par une poigne glacée à la gorge. Le médecin du village haussait juste les épaules: «Cest les nerfs, ça passera peut-être.» Les mois, puis les années passèrent, mais Geneviève se mura dans le silence. On la plaignait, mais on lévitait. Certains disaient quelle avait perdu la tête, dautres la prenaient pour une sainte simplette. Mais Geneviève nen prenait point ombrage. Elle vivait sa petite vie sans bruit, œuvrant de laube à la nuit, sans déranger quiconque.
Arsène Lefort était tout son contraire. Grand, solide, la voix tonnante et la mâchoire carrée, il occupait toute la scène où quil aille. Lors des réunions, il couvrait tout le monde par sa voix, savait se montrer ferme et, cas échéant, taper du poing sur la table. À vingt-six ans, il était déjà maire du village, respecté et craint à la fois. Fils de paysans indigents, il navait retenu quune règle: lordre avant tout. Qui perturbe lordre devient lennemi. Quimporte la faim ou le froid: lordre doit être maintenu.
Lui-même menait une vie austère: debout avant laube, il inspectait les réserves communales, vérifiait les scellés, donnait les consignes. Les habitants râlaient, mais ils obéissaient: ils savaient quavec Lefort, rien ne passait. Le blé devait être rendu, les corvées faites: cest ainsi quil tenait bon, même en ces temps incertains.
Cet hiver-là, alors que la rumeur rapportait que dans les villages voisins on commençait à mourir de faim, Arsène allait dun bureau à lautre, réclamant une ration supplémentaire pour ses paysans. Il savait que la rupture était prochebientôt, apparaîtraient les larcins, puis la révolte. Mais il ne pouvait tolérer celanotamment parce que, sil laissait sinstaller la pagaille, cen serait fini du village: graines gâtées, règlement envolé.
Un soir, alors quil rentrait du chef-lieu sur sa charrette, il quitta la grande route pour couper à travers champs. La lune était basse et la neige brillait dun bleu glacial. Transi jusquaux os, Arsène ne rêvait que de gagner sa chaumière, avaler une tasse de café brûlant et seffondrer sur son lit.
Soudain, le cheval sébroua et sarrêta net. Sur le fossé, se tenait une silhouette, un petit sac à la main.
Eh, toi là-bas! interpella Arsène.
La silhouette recula, épouvantée. Arsène descendit promptement de la charrette, sapprocha, et reconnut Geneviève.
Elle se tenait devant lui, maigre, emmitouflée dans un foulard élimé, et le fixait de ses grands yeux noirs. Il y lisait la peur, mais pas celle du voleur pris sur le fait: cétait la terreur dune bête traquée, qui sait navoir aucune issue.
Quas-tu dans ton sac? lança Arsène, bien quil eût déjà deviné.
Geneviève ne répondit pas. Il ouvrit lui-même le sac et y découvrit de la farinede seigle, grise, la même que lon gardait sous clef au grenier de la coopérative, à ne distribuer quaux meilleurs ouvriers. Trois ou quatre kilos à tout casser, mais assez pour quun voleur finisse déporté, ou pire.
Vol!affirma Arsène du ton plat. Tu sais ce qui arrive dans ces cas-là? Daprès la loi martiale: le peloton. Je devrais te dénoncer.
Geneviève seffondra à genoux dans la neige. Elle ne supplia pas, ne cria pas, mais laissa échapper un râle rauque venu du tréfonds. Elle le fixait si intensément quArsène en eut, un instant, le souffle suspendu.
Pour qui? demanda-t-il, sans vraiment savoir pourquoi.
Elle se releva, vacilla, puis désigna dun geste le villagemontra cinq doigts, puis trois, puis cinq encore. Arsène comprit: la farine était pour les enfants de Paul Morel, mort du typhus la semaine précédente. Ils nétaient plus que trois, chacun plus petit que le précédent. La voisine, tante Marie, avait dit quils navaient rien avalé depuis trois jours.
Relève-toi, ordonna Arsène dune voix rauque. Allez, debout.
Il la releva en lattrapant par le coude, puis, sans un mot, jeta le sac dans sa charrette. Geneviève le regarda, déboussolée.
Monte, marmonna-t-il. Je temmène. Mais pas un mot à personne. Je ne tai pas vue, tu ne mas pas vu.
Elle grimpa, toujours muette, et le chemin vers la cour Morel seffectua dans un silence total. Arsène laissa le sac dans le vestibule, puis retourna à la carriole, chercha la ration qui lui restaitun morceau de pain et des anchois séchéset les ajouta dans le baluchon de Geneviève. Elle voulut sy opposer, il coupa court:
Ne discute pas. Que les enfants survivent, cest lessentiel Mais toi, nessaie plus jamais ça. La prochaine fois, pas de pitié.
Geneviève acquiesça, tandis quil repartait sans se retourner. Elle resta à lobserver longtemps, jusquà ce que la carriole disparût dans le tournant.
Cette nuit, Arsène ne dormit pas. Il se retourna sur sa paillasse, regardant le plafond, se demandant pourquoi il navait pas sévi. Pourquoi transgresser sa propre règle? Il ny trouvait pas de réponse, si ce nest cette douleur lancinante au creux du cœur, le souvenir de ces yeux noirs et profonds.
Au printemps, la vie devint plus douce au village. Les herbes repoussaient, les routes séchaient, le travail reprenait. Arsène, absorbé par les préparatifs agricoles, la distribution des germes et la surveillance des fainéants, vit son quotidien bouleversé par un trouble inattendu.
Il se surprit à observer Geneviève. Elle nétait, jusque-là, quune ouvrière parmi dautres. Désormais, il trouvait un prétexte pour passer près des étables, la regarder à lœuvre. Toujours silencieuse, elle travaillait avec adresse et rapidité, les mouvements fluides, la tête basse, mais il sentait quelle percevait sa présence.
Honte et scrupules luttaient contre une émotion inconnue dont il nosait dire le nom. Arsène, homme daction, sûr de lui, se trouvait perdu, effrayé dun sentiment à la fois inexplicable et défendu. Il était fiancé à Clara, la fille du forgeron Louis. Belle fille, énergique, la voix claire. On avait décidé lunion à lautomne, Clara attendait la date. Cétait un bon parti: travailleuse, économe, avec promesse dun beau trousseau.
Arsène voulait se convaincre: Clara était le choix raisonnable, la famille solide. Mais Geneviève, qui était-elle? Muette, expropriée, sans le sou. Rien que dy penser, il avait honte.
Pourtant, il cherchait à la croiser.
Un jour de mai, alors quelle bêchait devant sa masure, Arsène, passant vers la forge, bifurqua instinctivement vers son jardin.
Besoin daide? proposa-t-il, surpris de lentendre dire.
Elle se redressa, ajusta son foulard, secoua la tête. Mais Arsène enjamba la clôture, saisit une bêche et attaqua la terre, gauchement, un peu vite. Geneviève se tenait là, le regardant, et sous leffet de ce regard, il redevenait un gamin maladroit.
Tu devrais murmura-t-il, hésitant. Il faudrait sortir, parler aux autres. La solitude nest pas chose saine.
Elle gardait le silence. Il lâcha la bêche, sapprocha, prit sa main: froide, calleuse, mais ses doigts frémirent et se refermèrent timidement sur les siens.
Geneviève tenta-t-il de dire dune voix brisée. Je
Elle croisa son regard, et il y lut tout ce quelle navait jamais pu dire. La peur le saisit. Il recula dun pas, comme brûlé.
Pardon, chuchota-t-il. Non, il ne faut pas.
Et il sen alla, sans se retourner. Elle resta debout contre la barrière, les bras ballants.
Après ce jour, Arsène lévita résolument. Il fixa la date du mariage à la Saint-Denis, Clara rayonna, sactiva à essayer des robes et à préparer son trousseau. Tout le village attendait la noce. Geneviève, elle, devint encore plus discrète. Elle ne cherchait pas le regard dArsène, mais il sentait quil lui faisait mal, et cette douleur lui était insupportable.
Tout bascula en septembre. Un soir, attardé à la mairie pour régler des comptes, Arsène entendit pleurer dans la grange derrière la maison de Morel. En entrant, il découvrit Geneviève tenant dans ses bras la benjamine des Morella petite Mathilde, trois ans, le ventre ballonné, les yeux vitreux. Deux garçons gisaient près delle, presque inertes.
Arsène les secoua, affolé. Vivants, à peine. Geneviève leva vers lui des yeux dune tristesse insondable. Aussitôt, il emporta Mathilde, ordonna demmener tout ce petit monde à lhôpital du chef-lieu.
Elle secoua la tête. Il comprit: elle navait pas cheval, pas droits, pas même un nom. Seul lui pouvait le faire. Alors il le fit. Toute la nuit, ils cahotèrent en charrette, enveloppant les enfants dans de vieilles couvertures. Arsène tenait les rênes, Geneviève serrait la fillette, et il se sentait accablé et soulagé à la fois.
Les enfants fut sauvés de justesse. Le médecin du chef-lieu déclara quun jour de plus, et tous y passaient. Arsène ramena Geneviève chez elle au matin. Lorsquelle descendit de la charrette, il demanda doucement:
Et toi, tu as mangé aujourdhui?
Elle baissa les yeux. Il jura, alluma un feu dans sa cheminée, fit chauffer de leau, lui offrit du pain sec et une tasse bien chaude. Elle buvait à petites gorgées, et il la regardait, sentant son sort scellé.
Geneviève, lâcha-t-il dune voix sourde, jannule mes fiançailles avec Clara. Je ne peux pas Non, sans toi, cest impossible.
Elle sursauta, posa sa tasse, secoua la tête, puis, dun geste brusque, saisit sa main, la pressa contre sa joue et fondit en larmesen silence, secouée de spasmes. Il la serra, la trouvant frêle comme une brindille, tremblante, mais vivante comme jamais.
Ce fut un scandale retentissant. Clara apprit la nouvelle avant quArsène nait le temps de parler. Elle fit irruption à la mairie, robe battante, lâchant sa colère devant tous:
Lefort, quelle honte! Tu veux épouser la fille du propriétaire, la muette! Tu seras renvoyéon saura tout! Tu ne penses donc quà toi?
Arsène ne répondit pas, la mâchoire serrée. Il savait quelle avait raison: lier sa vie à une expropriée, en de telles circonstances, cétait sceller sa disgrâce. Mais quand il la vit insulter Geneviève, quelque chose se brisa en lui.
Pars, dit-il calmement, ne tabaisse pas davantage.
Cest moi qui tabaisse? cria Clara, rouge de rage. Tu vas le regretter, Lefort!
Une semaine plus tard, une lettre anonyme tomba au conseil départemental: le maire Lefort protègerait une propriétaire, vivrait avec «lennemie du peuple», dilapiderait les réserves Arsène fut convoqué. Il avoua tout, sans rien cacher ni sur les enfants, ni sur ses sentiments. Le secrétaire du parti, Coste, le toisa puis lâcha:
Tu es bien sot, Lefort. Pour une femme, tu vas perdre gros. On te destitue, mais pas de procès. Va donc aux chantiers, si tu nes bon quà ça.
Ainsi Arsène fut relégué à simple ouvrier charpentier. En octobre, discrètement, il épousa Geneviève à la mairie. Les témoins furent le vieux palefrenier et la voisine, tante Marie. Geneviève, une robe de coton modeste; Arsène, une belle chemise propre. Ils rentrèrent ensemble dans la petite maison où, jadis, il lui avait offert une tasse brûlante.
Geneviève nosait croire à son bonheur. Elle sasseyait là, sur la banquette, triturant son fichu, le contemplant comme un miracle. Il lui dit:
Voilà, ma petite Geneviève. Nous y sommes. Qui sait, par le temps, ta voix reviendra. Sinon, peu importe. Je comprends tout, même sans.
Elle se serra contre lui.
En 1934, ils eurent un fils. Ils lappelèrent Pierre, en mémoire du père dArsène disparu depuis longtemps. Lenfant, blond aux yeux gris, ressemblait trait pour trait à Arsène. Geneviève, le serrant contre elle, sourit pour la première fois depuis des annéesun vrai, grand sourire, et Arsène, la voyant ainsi, sut quil ne regrettait rien.
Pierre grandissait heureux, vif, bourré de questions, faisant la joie de ses parents. Sa mère, toujours silencieuse, lélevait à sa façon, par gestes, regards, sourires. Pierre comprenait tout sans mots, comme personne.
Arsène, désormais chef déquipe à la menuiserie de la Coopérative, était respecté pour ses mains dor et son honnêteté. On oublia le passé, même si Clara, mariée au laboureur Jean et restée au village, foudroyait Geneviève de regards, que celle-ci évitait soigneusement.
Alors la guerre éclata.
Arsène partit au front dès lappel. Tout le village vint le saluer. Geneviève, tenant Pierre âgé de sept ans, regardait son mari embarquer. Il fit un signe: «Prends soin du petit!» Elle acquiesça, restant longtemps sur le chemin, jusquà ce que la poussière retombe.
Les lettres dArsène étaient rares: de la Somme, du Midi, puis plus rien. Geneviève travaillait à lhôpital mis en place dans la ville à vingt kilomètres. Pierre restait chez tante Marie. Geneviève sabsentait une semaine, rentrait deux jours, lessivait, cuisinait, puis repartait.
Hiver 1943 changea tout.
Geneviève devait rentrer, mais un convoi de blessés retarda son départ de trois jours. Ce furent justement trois jours de bombardements allemands sur la voie ferrée, le dépôt et la banlieue où logeaient les réfugiés.
Pierre, resté chez tante Marie, demanda à un adolescent voisin de lemmener voir les trains militaires. Cest là que la bombe les frappa.
Quand Geneviève arriva, elle ne reconnut rien: rails tordus, ruines, sol noir de suie. Elle chercha Pierre, interrogeant les soldats, montrant des gestes. On lui répondit que les enfants avaient été envoyés à lhôpital. Elle sy précipita: rien. Au bout de trois jours, on lui annonça que son fils Pierre Lefort, né en 1934, figurait parmi les morts, inhumé dans la fosse commune.
Geneviève ne cria pas. Elle sécroula doucement, laissant échapper un son rauque, ce grognement quArsène seul avait entendu.
Elle rentra à Bois-Charmant, senferma trois jours dans la maison. Tante Marie toquait, appelait, en vain. Au quatrième jour, Geneviève apparut enfin, sassit devant la porte, le regard fixé sur la route. Amaigrie, les traits durcis, elle portait dans les yeux une détresse telle que les villageois détournaient les yeux.
Dès lors, elle cessa même ce vague chuchotement qui lui restait. Son mutisme devint complet, et seul le travail la garda du désespoir.
Mais Pierre était vivant.
Lors du bombardement, il se réfugia sous un wagon, puis erra, groggy, loin de la gare. Cest alors que Clara le trouva. Infirmière à lhôpital, elle reconnaît tout de suite le fils dArsène. Un feu ancien, une haine tenace salluma en elle.
Elle lemmena, le cacha dans un manteau. Lors de lidentification des victimes, elle nota Pierre Lefort parmi les morts, puis lenvoya chez sa sœur, dans une ferme reculée, à des lieues dici. Elle expliqua: «Cest un orphelin, il a tout perdu, recueille-le.»
Pierre, huit ans, choqué, avait tout oubliénom, familleet devint Pierre Girard, selon le livret de la sœur de Clara. Il fut élevé parmi des inconnus, sadapta, et peu à peu son passé seffaça, comme un rêve à laube.
Clara revint à Bois-Charmant, observant de loin lagonie silencieuse de Geneviève. Au fond delle, la vengeance grondait: elle lui avait volé son fiancéelle perdrait son fils.
***********
Arsène revint du front en 1945, infirmele bras gauche inutile, brisé par un éclat. Il traversa le village, ignorant encore la perte de son fils. Geneviève lattendait sur le seuil, et il comprit tout à la lueur de ses yeux avant même quelle ne lui tende la lettre officielle.
Ils sétreignirent longuement dans la cour, sans un mot, tandis que le vent soufflait dans leurs cheveux.
Tu ne las pas protégé, murmura Arsène.
Elle resta muette. Lui-même savait: contre la guerre, nulle protection.
Ils reprirent la vie. Malgré le bras inutilisable, Arsène se remit à la charpenterie, réparant les maisons, les fenêtres, les portes. Geneviève reprit le travail à la laiterie. Le silence régna dans leur demeurepas celui qui accompagne le bonheur, mais celui qui succède à la disparition de tout avenir.
Clara vivait non loin, élevant ses deux fillesson mari était tombé en 1943. Elle jouissait de laisance, avait une vache, portait de beaux habits, et saluait poliment Arsène, le visage impassible. Pourtant, Arsène devinait lamertume et évitait sa maison.
Dix ans passèrent.
Un été de 1955, Arsène réparait un portail à la sortie du village. Il avait retiré sa chemise sous le soleil, œuvrant paisiblement, quand il entendit des voix. Deux jeunes, visiblement venus du canton, longeaient le cheminlun brun et trapu, lautre grand, blond, aux larges épaules.
Arsène releva la tête et resta figé.
Le blond boitait légèrement. Son visage était celui dArsène jeunemêmes yeux gris, même ossature, le front haut, la bouche un peu plus pleine, comme celle de Geneviève.
Le marteau glissa des doigts dArsène.
Stp, jeune homme, héla-t-il dune voix rauque.
Le garçon sarrêta, méfiant.
Comment tu tappelles? balbutia Arsène, tremblant.
Pierre Pourquoi?
Arsène faillit défaillir. Il sassit, incapable darticuler un son. Lami du garçon rit nerveusement, mais Pierre ne riait pas. Quelque choseun parfum de foin, des bras robustes qui le lançaient en lair, une femme silencieuse aux mains chaudes et sourianteslui revenait du fond de lenfance.
Ta mère sappelait Geneviève, dit Arsène. Tu es né en 1934, à Bois-Charmant. Pendant la guerre, on ta cru mort. Mais tu es vivant.
Pierre pâlit. Il avait toujours su quil était adopté. On lui avait dit que sa mère était morte sous les bombes, son père introuvable. Il avait grandi sous un autre nom, sans histoire.
Viens, souffla Arsène. Viens retrouver ta mère.
Geneviève, assise sous le vieux poirier du jardin, épluchait des carottes. Ses gestes étaient lents, les pensées vagabondes, habitée par ses blessures et des souvenirs que personne ne connaissait.
Arsène guida Pierre jusque chez eux.
Elle ne parle pas, prévint-il. Ne ten effraie pas.
Pierre entra dans la cour. Il aperçut une femme au fichu sombre. Elle leva la tête, croisa son regard. Geneviève se redressa, laissa choir les carottes, porta les mains à sa poitrine, le fixa comme on regarde une apparition.
Pierre fit un pas, ne sachant que dire. Elle toucha son visage, ses épaules, ses brasvérifiant quil était bien réelpuis, dun coup, laissa échapper un long son grave, hybride de sanglot, de cri, de chant. Elle le serra contre elle, sanglotant en silence.
Maman, murmura-t-il, ce mot étrangement neuf sur ses lèvres.
Arsène, un peu à lécart, pleurait en silence.
La nouvelle fit vite le tour du village. Clara, blême, senferma chez elle. Mais cela ne dura pas. Pierre retrouva les souvenirsla femme qui lavait pris à la gare, larrivée dans lautre famille, les supplications ignorées. Les habitants se réunirent. Le vieux palefrenier questionna:
Mais enfin, Clara, pourquoi lui as-tu volé son fils? Pourquoi as-tu puni cette pauvre femme à ce point?
Clara releva la tête, le regard sec, brûlant dune haine ancienne.
Elle ma volé mon fiancé! Pourquoi elle plutôt que moi? Je voulais quelle souffre autant que jai souffert.
Geneviève savança. Maigre, frêle, elle sarrêta tout près de Clara, qui frissonna mais ne bougea pas.
Geneviève posa lentement la main sur son épaule. Ce seul geste, empreint dun pardon indicible, serra le cœur de tous. Elle tourna le dos et rentra, rejoindre ceux qui lattendaient.
Clara resta là, des larmes brillantes roulant sur son visagesans doute pour la première fois depuis des années.
Pierre ne sinstalla pas de suite à Bois-Charmant. Il faisait des allers-retours, retrouvant peu à peu ses racines. Il travaillait à la minoterie du canton. Arsène nexigeait rien, Geneviève non plus. Elle le gâtait de gâteaux, le dévorait des yeux.
Un jour, Pierre revint avec sa petite fille.
Voilà, grand-mère, ta petite-fille. Elle sappelle Élodie.
Geneviève serra la fillette contre elle et ses lèvres tremblèrent.
É-lo-die soupira-t-elle. Le mot sortit rauque, brouillé, mais cétait un mot.
Pierre resta figé, Arsène, assis sur le banc, se dressa. Geneviève répéta:
Élodie chérie
Les larmes jaillirent. Elle serra sa petite-fille.
1980, Bois-Charmant
Geneviève Duroc, assise sur le vieux banc sous le poirier, ne quittait plus guère sa cour. Le poirier, depuis longtemps stérile, navait pas été abattu: il gardait tout en mémoirela première nuit dArsène sous cet arbre, les larmes de Geneviève, le rire de Pierre, les longues soirées de silence partagé, dharmonie muette.
Pierre avait quarante-six ans. Installé pour de bon, il avait bâti sa maison à côté, devint menuisierélève de son père. On venait de partout chercher «Les mains dor des Lefort». Marié à Anastasie, il avait trois enfantsÉlodie, baptisée en hommage à sa grand-mère, et deux garçons blonds, robustes, véritables Lefort.
Arsène était parti deux ans plus tôt. Doucement, paisiblement: il sétait assis sous le poirier le soir, le lendemain matin, il nétait plus là. Geneviève ne pleura pas. Elle resta près de lui, tenant sa main froide, revoyant défiler leur histoire. Lhiver, la farine volée, le visage sévère dArsène, ce «Je ne tai pas vue» et leurs mille gestes tendres. Elle comprit que son paradis nétait pas un rêve, et que désormais il lattendait pour de bon.
La parole, peu à peu, lui était revenue. Dabord à voix basse, puis elle se mit à parler tout doucement, rauque mais claire. Le premier mot prononcé fut «Pierre», quand son fils revint pour sétablir près delle. Et bientôt, on découvrit en Geneviève une conteuse intarissable, bavarde sur le perron, riant avec ses voisines.
Mais, aux heures très calmes, elle se taisait encore, et lon retrouvait en elle lancienne Genevièvesilencieuse, les yeux pleins de secrets.
Clara était morte cinq ans plus tôt. Avant la fin, elle réclama Geneviève. Leur tête-à-tête fut gardé secret. À la sortie, Geneviève avait le visage apaisé. Clara, dirent ses filles, se calmaet séteignit trois jours après.
Ce qui sétait dit, Geneviève ne le confia jamais. À Pierre, seulement, elle glissa:
Elle en a bavé, tu sais. Elle ma demandé pardon. Mais moi, je lui avais déjà pardonné. Retiens bien, mon fils: la rancune ronge celui qui la porte. Jai arraché la mienne comme une mauvaise herbe. Cest ce qui me garde en vie.
Assise sous son poirier, Geneviève songeait que la vie, finalement, ne lui avait pas menti. Malgré la faim, la guerre, la perte, le mutisme, la peinetout avait été compensé. Il y avait eu Arsène, son odeur de bois, son amour silencieux. Un fils revenu dentre les morts. Des petits-enfants, et déjà un arrière-petit-fils.
Elle se souvint des paroles de son père: «Patience, Geneviève. Dieu a souffert, nous devons en faire autant. Tout sécrase, la farine arrive.» Elle navait rien compris alors. Maintenant, oui: la farine était passée, et le pain en était doux, nourrissant.
Le soleil baissait sur le village, le vent remuait les feuilles du poirier. Loin, on entendait mugir les vaches, souffler la braise et le parfum de lherbe coupée. Geneviève, debout, respira ces odeurs et ces bruits, persuadée que le monde détenait enfin la paix quelle avait cherchéenon pas celle du silence imposé, mais celle, profonde, née du pardon retrouvé et du bonheur déjà accompli.
Elle ajusta son foulard et rentra à la maisonservir le thé.







