Une notification inattendue

Notification inattendue

Mon téléphone reposait face contre la table de nuit, comme toujours. Je navais aucune envie de men occuper. Javais simplement tendu la main vers mon verre deau, ma main a frôlé le bord lisse du plastique, et lécran a brillé tout seul, par hasard, comme ces choses quon préférerait garder dans lobscurité.

Il ny avait quune ligne. Une seule, dans la notification du messager.

« Tu me manques aussi. Aujourdhui était si doux. Ta Isa. »

Un instant, je nai pas compris. Jai lu ces mots une seconde, deux, trois, comme sils étaient dans une langue étrangère quil me fallait le temps de traduire. Puis jai regardé François, mon mari, dormant à mes côtés. Il était sur le flanc, tourné vers le mur, lépaule relevée, sa respiration profonde et paisible, comme celle de ceux qui dorment la conscience tranquille.

« Ta Isa. »

Isabelle. Isabelle Delorme. Mon amie. Celle qui, il y a trois mois, nous avait aidés à choisir le papier peint pour la chambre de Jules. Celle qui avait bu cent fois son thé à notre table de cuisine. Celle qui, la semaine dernière, mappelait, se plaignant de ne pas trouver dhomme digne de ce nom, de sépuiser dans la solitude.

Jai pris le verre deau, prudemment. Jai bu. Reposé le verre. Je me suis levée du lit sans même faire grincer la latte du parquet. Jai fermé doucement la porte de la chambre, traversé le couloir, et allumé la petite lumière près de la plaque. Pas la grande, juste un faible halo, pour ne pas mabîmer les yeux même si ce nétait sans doute pas la lumière qui piquait.

Je me suis assise, le regard fixé sur la table vide devant moi.

Dehors, la nuit, une nuit dautomne ordinaire, les lumières floues de limmeuble den face. La bouilloire était encore pleine de leau dhier. Je nai pas cherché à la mettre en route. Je me suis contentée dêtre là.

« Aujourdhui était si doux. »

Quel « aujourdhui » ? Mercredi dernier, il était rentré à la maison vers 19h30, prétextant des clients à voir, un dîner au restaurant. Fatigué, avait-il dit, envie de dormir. Jai réchauffé le repas, quil na presque pas touché. Puis un peu de télé, il sest assoupi sur le canapé, cest moi qui lai couvert, moi, de mes mains.

Jai serré les doigts sur le bord de la table.

Jules dormait dans la chambre voisine. Huit ans, un sommeil solide, souvent traversé de petits rêves à voix haute, à propos de voitures ou de lécole. Demain matin, entrainement à neuf heures. Acheter du pain. Appeler maman, à qui je navais pas téléphoné depuis quatre jours, sans doute vexée.

La vie, la vraie, celle qui rassure, était dans ces détails. Mais en filigrane, si longtemps déjà, il y avait une autre vie, parallèle. Avec dautres messages, dautres dîners, une autre femme qui signait « ta ».

Je me suis levée, approchée de la fenêtre. Sur le rebord, un pot de géranium. Je naimais pas cette plante mais je la soignais, obstinément, parce que cétait un cadeau dune voisine. Vivace, têtue, un peu poussiéreuse, mais toujours là.

Longtemps, je me suis perdue dans mes pensées sur ce géranium, puis je suis revenue à la table.

Il fallait décider. Ou peut-être rien décider tout de suite. Je ne savais pas ce qui était le mieux. Dedans, tout était calme, ce silence étrange, celui qui précède la tempête, pas de larmes, pas de cris, juste une quiétude coupante.

Jai attendu sur la cuisine jusquà quatre heures du matin, sans rien faire. Jai observé, derrière la fenêtre, séteindre les lumières, lune après lautre. Finalement, jai mis la bouilloire, me suis fait un thé que je nai pas terminé, rangé la tasse. Je suis retournée dans la chambre, me suis couchée à côté de mon mari, sans le toucher, les yeux fixés au plafond.

François dormait.

Je lécoutais respirer, et jai pensé quil y a encore vingt-quatre heures, sa respiration nétait pour moi quun bruit de fond de la nuit, aussi naturel que le ronron du réfrigérateur ou le bruit lointain des voitures. Maintenant, chaque souffle avait une autre signification. Comme si, tout à coup, je lentendais vraiment, et cétait insupportable.

Au matin, je me suis levée la première. Jai réveillé Jules, lai fait déjeuner dune bouillie davoine quil boudait, préférant un croque-monsieur. Je lai préparé, noué ses lacets il était lent, javais peu de temps. Je lui ai pris la main, et nous sommes partis.

Le dehors sentait le bitume humide et les feuilles mortes. Jules, trottinant à mes côtés, me racontait son dernier cours de maths : la maîtresse avait été injuste, il avait tout juste mais elle nétait pas daccord. Je lécoutais, jacquiesçais, répondais juste ce quil fallait. Jy arrivais bien, en mode pilote automatique, depuis des années.

Nous arrivions à lheure à lentrainement. Je lai confié à lentraîneur, suis restée dans lencadrement de la porte à lobserver retrouver sa bande, rire et se chamailler, gamin ordinaire avec son cartable. Puis je suis sortie.

Assise sur un banc, jai sorti mon téléphone, trouvé « Isa D. » dans les contacts. Jai regardé ce nom, puis jai rangé le téléphone.

Pas aujourdhui.

Pas encore.

Ces premiers jours, jai repassé en boucle les souvenirs, fouillé les derniers mois comme on sort de vieilles photos dune boîte, cherchant ce que je navais pas vu. Nous trois, au printemps, à lanniversaire dIsabelle en mai. François riait à lune de ses blagues ; javais pensé alors, quelle chance davoir un mari qui sentend avec ma meilleure amie. Isabelle était venue choisir le tissu des rideaux avec nous, passant de longs moments à discuter avec François pendant que je couchais Jules. Jai demandé : « Vous parliez de quoi ? » Il ma dit : « De boulot, tu sais, elle est architecte dintérieur, javais des questions pour le cabinet. » Javais haussé les épaules. Bien sûr.

Bien sûr.

Je nai pas pleuré. Je men étonnais moi-même. Jattendais les larmes, elles ne venaient pas, juste cette gorge sèche, cette lourdeur sous les côtes, froide et dense. Je mangeais, je dormais, je cuisinais, parlais, répondais. François ne percevait rien. Aussi attentionné ou absent quavant. Me demandait comment ça allait. Membrassait parfois sur la joue au départ. Je tendais la joue.

Au quatrième jour, Isabelle a appelé.

Le téléphone a vibré dans ma poche, jai vu son prénom, et mon souffle sest coupé. Puis jai répondu dune voix calme, parfaitement habituelle.

Salut Isa.

Maud ! Mais où es-tu passée ? Je tai écrit lundi, tu réponds plus.

La voix normale. Chaleureuse. Un brin coupable, comme quelquun qui pense avoir froissé sans faire exprès. Cette chaleur métait insupportable.

Désolée, jai été débordée. Jules a un petit coup de froid, mentis-je sans y penser, et je métonnais moi-même de la facilité de ce mensonge.

Oh mince ! Il a de la fièvre ?

Non, juste un rhume. Cest déjà mieux.

Ouf, tu mas fait peur. Dis, samedi, vous êtes libres ? Je me disais quon pourrait sortir tous les trois, ça fait tellement longtemps.

Je regardais le mur devant moi, là où était accrochée une photo de vacances, François et moi, à la mer, six ans plus tôt, avant Jules, tous deux souriants, les cheveux au vent. Belle photo.

Je crois que ce ne sera pas possible samedi, répondis-je. Je te redis vers la fin de semaine, daccord ?

Daccord tu vas bien ? Tas une drôle de voix.

Juste fatiguée. Ça va.

Sûre ? Tu sais que tu peux toujours appeler.

Je sais, Isa. Merci. À bientôt.

Jai raccroché. Je me suis levée, suis allée décrocher la photo du mur. Je lai glissée dans un tiroir du buffet, refermée.

Cette nuit-là, enfin, jai pleuré. Dans la salle de bain, sous le jet de la douche pour quon nentende pas. Longtemps, mal, les yeux gonflés, la gorge rauque. Je ne pleurais pas pour un homme perdu, ni parce quil était autre que ce que je croyais. Je pleurais pour autre chose : pour les années, pour la confiance, pour celle que jétais, qui croyait sincèrement. Pour la naïveté de cette foi. Pour Jules, qui grandirait dans une famille où son père mentait, sans le savoir, ou le saurait trop tard.

Je me suis passée de leau froide sur la figure. Me suis regardée dans le miroir. Trente-huit ans, ni jeune, ni vieille. Un visage régulier, un peu bouffi. Je pensais quau travail, demain, il faudrait avoir lair en forme.

Et jai pensé aussi : il nest pas question de tourner la page ainsi, de leur permettre de continuer comme si de rien nétait. Que leur double vie ne recouvre pas la mienne ni celle de Jules, en toile de fond. Ce nest pas possible.

Je suis retournée dans la chambre. François dormait. Je me suis allongée à ses côtés.

Il fallait réfléchir.

Les deux semaines qui ont suivi, jai expérimenté une double vie. Dehors, tout était comme avant. Je cuisinais, allais travailler, emmenais Jules à ses activités, parlais à mon mari, riais à ses blagues parfois elles étaient drôles, je ne pouvais leffacer. Parfois, joubliais lespace dune minute, je vivais, tout court, et cétait pire : cela voulait dire que je savais encore vivre à ses côtés, comme avant.

Intérieurement, je me concentrais, en silence. Pas de détective, non. Mais jobservais. Ce téléphone quil emportait dans la pièce dà côté. Ces sourires discrets, le téléphone à la main, quil rangeait vite sil me surprenait à regarder. Le mercredi encore, un dîner daffaires, une assiette à demi touchée.

Un soir, pendant sa douche, jai pris son téléphone. Je connaissais le code lannée de naissance de Jules, il ne le changeait jamais. Jai ouvert lapplication de messagerie, trouvé la discussion avec Isabelle.

Lecture rapide, juste de quoi comprendre létendue. Il avait commencé en juillet. Trois mois. Pendant que lon peignait la chambre de Jules, quil rentrait en CE2, pendant que je visitais ma mère pour son anniversaire et que François nétait pas venu, trop occupé, et, bien sûr, javais compris.

Jai rangé le téléphone, suis allée à la cuisine, allumé la plaque. Jai coupé les oignons pour la soupe méthodique, précis.

François est sorti de la salle de bain en serviette, passé la tête à la cuisine :

Oh, de la soupe ? Super, jai faim.

Dans une demi-heure, ai-je dit.

Ma voix était calme. Les oignons, découpés déquerre. Tout était calme.

Ce soir-là, jai décidé quil y aurait un dîner.

Pas tout de suite, pas demain. Il me fallait du temps pour préparer. Non pas une vengeance. Je ne pensais pas à la vengeance. Je voulais voir leurs deux visages, autour de ma table, pour dire ce que javais à dire. Calme. Pas de cris, pas de scène. Javais compris depuis longtemps que crier ne sert quà rendre la chute plus dure, et quaprès, ils se retrouvent en se disant que « tu as vu, elle est hystérique ».

Jai appelé Isabelle ce vendredi soir-là.

Isa, cest pour samedi. Tu te souviens, tu proposais de sortir tous ensemble ?

Oui ! Donc cest bon ?

Jai pensé, viens à la maison. Je cuisine, on fera un vrai dîner, ça fait si longtemps.

Une pause, minuscule, une seconde à peine.

Génial. À quelle heure ?

À dix-neuf heures. Ça te va ?

Parfait. Japporte quelque chose ?

Non, rien, vraiment.

Jai raccroché. Je suis allée voir François, devant la télé.

Jai invité Isa samedi. On dînera tranquillement, ça fait longtemps quon sest vus tous les trois.

Il ma regardée, un éclair dans le regard, fugitif.

Bonne idée, a-t-il dit.

Exactement, ai-je répondu, puis jai regagné la cuisine.

Je savais quils se préviendraient aussitôt. Décideraient comment se comporter, sen tiendraient au rôle damis de longue date. Cela ne minquiétait pas. Je nallais pas faire de scène devant Jules. Il serait chez ma mère ce samedi, javais tout prévu. Le dîner serait feutré.

Toute la semaine, jai réfléchi au menu. Cela comptait. Pas pour impressionner, mais pour occuper mes mains et mon esprit. Jai choisi un poulet rôti au romarin et pommes de terre, une salade de roquette et poire la préférée dIsa et une tarte aux pommes, mon classique. Que tout soit beau, comme il faut. Belle table, nappe propre, fleurs fraîches.

Samedi, jai déposé Jules chez ma mère à quatorze heures. Elle voulait savoir pourquoi javais lair si fatiguée, tout allait-il bien ? Jai dit que oui, simplement mal dormi. Jai embrassé Jules, déjà perdu dans ses dessins animés, et suis rentrée.

François était sorti depuis le matin, courses, disait-il. Il est revenu vers quinze heures, avec des sacs, du bon vin une bouteille chère, jai noté la marque.

Pour ce soir, tu es daccord ? a-t-il proposé.

Excellente idée.

Je le voyais nerveux. Des gestes fébriles, deux fois à vérifier son téléphone devant le frigo. Puis il sest assis pour lire un journal quil nouvrait jamais.

Jai cuisiné lavé le poulet, massé les herbes, coupé les pommes de terre, préparé la vinaigrette. Le parfum du romarin et de lail se répandait, chaud, rassurant. Jai entrouvert la fenêtre pour laisser entrer lautomne.

À dix-neuf heures pile, Isa a sonné.

Elle portait un nouveau manteau bleu nuit, élégant. Cheveux coiffés, parfum familier. Boîte de chocolats raffinés, bien que jaie dit quil ne fallait rien.

Maud, cest tellement beau chez toi, et ça sent divinement bon.

Entre, Isa, je suis contente de te voir, ai-je dit. Cétait vrai. Dune façon cruelle, tordue, mais vraie. Oui, contente quelle soit là.

François est sorti du salon. Ils se sont salués, bise, formules légères. Deux bons comédiens.

On sest mis à table.

Les trente premières minutes, banalités : Isa décrivait un nouveau chantier, des clients exigeant des poignées dorées sur les placards. François riait, évoquait ses propres clients fantasques. Je suivais, servais le vin.

La nuit tombait dehors. Jai allumé la lumière douce au-dessus du buffet, lambiance devenait si chaleureuse, cen était presque douloureux.

Jai attendu leur deuxième verre. Quand la conversation sessoufflait, Isa se servant de la salade, je me suis lancée, sans prologue, très calme :

Je voudrais dire quelque chose. Écoutez-moi, tous les deux.

Ils se sont tournés vers moi. Isa la fourchette en lair, François le verre suspendu.

Je sais tout. Depuis juillet. Jai lu vos messages, François. Je sais lessentiel.

Silence. On entendait les tic-tac de lhorloge à la cuisine.

François a parlé le premier. Sa voix sétranglait un peu.

Maud, écoute

Attends. Je ne suis pas là pour crier. Juste pour mettre les choses à plat, devant vous deux. Je sais. Cest tout.

Jai cherché Isa du regard. Elle fixait la nappe, rouge de honte, les doigts crispés.

Isa, tu es venue ici des centaines de fois. Tu sais tout de nous. Le jour où jai accouché de Jules, tu as attendu des heures devant la maternité. Je névoque pas tout ça pour te faire culpabiliser, mais pour que tu comprennes que je noublie rien.

Elle a levé les yeux, brillants dhumidité.

Maud, pardon

Pas maintenant, ai-je murmuré. Pas ce soir.

Je me tourne vers François.

Douze ans de vie. Je ne vais pas détailler ce qui a cloché ni depuis quand tu as cru que tu avais le droit. Ce nest pas le moment. Ce soir, je voulais juste être là, avec vous, pour dire les choses. Parce que vous pensiez que je ne savais rien. Mais je sais. Voilà la différence.

François pose son verre, précautionneusement.

Maud, cest plus compliqué que tu crois. Il faudrait quon en parle, seuls…

Oui, nous parlerons. Mais pas ce soir.

Je me lève, vide mon verre, le repose calmement.

Ce soir, mangez le poulet, il est très réussi. Ensuite, vous vous en irez tous les deux, Jules est chez ma mère, il y dormira. Jai des choses à faire.

Aucun ne bouge.

Le regard de François trahissait la confusion ; il sattendait à des cris, à lexplosion il ne savait que faire de ce calme.

Isa bredouille, à la limite des larmes :

Je suis désolée, Maud.

Je la regarde. Ce visage familier depuis quatorze ans, le mascara coulant, ce parfum que je lui avais conseillé.

Je ne sais pas, Isa. Peut-être un jour. Pas maintenant.

Je sors de la pièce, referme la porte. Assise sur le lit, jécoute les chuchotements, le déplacement des chaises. Enfin, la porte dentrée ; un claquement sec, puis un autre, plus tard.

Silence.

Je reste là. Lodeur du poulet et du parfum dIsa flotte encore. Trois assiettes sur la table, lune à peine entamée.

Je ne sais pas combien de temps passe. Je reprends mes esprits, débarrasse, range les restes, lave la vaisselle, essuie la table. Je balaie les miettes.

Je massois au centre de la cuisine propre.

Voilà. Tout cela pour treize ans de vie commune, une amitié intense, et tout ce qui sefface dun coup. Un peu de vaisselle propre, le parfum du savon.

Jappelle maman.

Maman, je peux laisser Jules chez toi jusque dimanche ?

Bien sûr, il dort déjà. Maud, il y a un problème ?

Oui, mais je texpliquerai. Pas ce soir.

Passe me voir si tu veux, je ne dors pas !

Non, maman. Je reste un peu ici. Jai besoin dêtre seule.

Elle ninsiste pas ; elle devine quand il ne faut pas insister.

Tu manges un peu, au moins ?

Jai bien cuisiné aujourdhui. Très réussi, le poulet.

Tant mieux, dit maman. Son « tant mieux » me fait plus mal que tout le reste de la soirée.

Je raccroche et je pleure. Sans baignoire, sans bruit deau, je pleure fort, longtemps, jusquà ne plus avoir de larmes. Puis je me mouche, je me lave à lévier.

Dehors, Paris. Les lumières, novembre, un samedi ordinaire. François et Isa sont quelque part, peut-être dans la rue, en voiture, en train de parler. Je ne sais pas ce quils se disent, et bizarrement, je nen ai plus tellement envie.

Je ne pense pas à lavenir. Pas ce soir. Ce soir, je me félicite seulement davoir traversé tout ça sans meffondrer, sans hurler, sans rien rajouter de superflu. Jai dit exactement ce que je voulais.

François est revenu vers une heure du matin.

Je ne dormais pas, couchée dans la pénombre, entendant sa clé, sa démarche dans lentrée, le bruit de leau du robinet. Il sarrête devant la porte de la chambre. Cette pause, je la ressens.

Il entrouvre la porte.

Tu ne dors pas. Ce nest pas une question.

Non.

Il vient sasseoir sur le bord du lit, de son côté. Silence.

Maud, je ne sais pas par où commencer.

Alors, ne commence pas ce soir. Dors. On verra demain.

Tu ne veux pas

François, cest la nuit. Je suis épuisée. Demain.

Il se couche. Je ferme les yeux. Il ne me touche pas. Je ne le touche pas. On dort côte à côte comme deux étrangers réunis par lhabitude, chacun dans sa bulle.

Au matin, je me lève tôt. Pendant quil dort, je prépare un petit sac, pas pour partir définitivement, non, juste lindispensable. Mon passeport, cartes, quelques vêtements, une photo de Jules sur la table de nuit.

Jai posé le sac près de la porte.

Jai préparé le café, attendu que François sorte de la chambre.

Il a vu le sac. Sest arrêté.

Tu pars ?

Je vais chez maman, quelques jours. Avec Jules. Il faut quon parle, François, mais dabord, jai besoin dêtre seule.

Il regarde le sac, puis moi.

Je voudrais texpliquer.

Je bois une gorgée de café, sans le quitter des yeux.

Je ne sais pas comment cest arrivé. Je nai pas planifié

Personne ne planifie, François. Ce nest pas comme ça que ça fonctionne.

Tu veux divorcer ?

Ce mot tombe entre nous. Je ne détourne pas le regard.

Je ne sais pas encore. Il me faut du temps. Mais je sais que je ne peux pas rester ici, à faire comme si. Tu comprends ?

Il acquiesce. Lourdement. Il comprend, mais cela ne lallège pas.

Et Jules…

Jules va bien. Il ira bien. Cest notre affaire, pas la sienne. Il ne doit pas en souffrir.

Je termine mon café, pose la tasse dans lévier, prends mon sac.

Je tappelle.

Et je sors.

Lescalier est frais, il sent le vieux bois et le pain grillé. Je descends les marches, en les comptant. Douze rampes, sixième étage, je les connais par cœur mais aujourdhui, je compte comme pour la première fois.

Dehors, lair est froid, humide ; les feuilles forment des tas que le gardien repousse du balai. Le ciel est bas, gris, novembre pur. Pourtant, debout sur les marches de limmeuble, jinspire profondément, et lair me fait du bien. Rien que lair, la sensation de respirer debout, dehors, sans avoir à me cacher.

Je pense à Jules. Il se réveillera chez sa grand-mère, réclamera des crêpes, en aura, sera heureux. Il ne sait rien pour linstant, tant mieux. Huit ans. Quil ait ses crêpes, ses cours, sa maîtresse injuste. Le reste, je linventerai.

Je ne sais pas ce qui va se passer. Divorce ou pas, tout recommencer, réussir, pardonner un jour à Isa cest ce quil y a de plus difficile. Avec son mari, cest dur mais compréhensible, ça arrive, ça fait mal mais on comprend. Mais pour une amie, celle à qui on confie tout, cest autre chose. Il faudra du temps, beaucoup de temps.

Mais là, maintenant, je suis dans la rue, le sac à la main, matin gris, dans deux rues, mon fils, les bras ouverts, les crêpes ; je descends le perron et avance.

Simplement, javance.

Maman mouvre sans un mot de trop. Elle voit mon sac, mon visage, elle comprend tout et ne dit que :

Va te laver les mains, je fais chauffer de leau pour le thé.

Jules arrive en chaussettes, ébouriffé.

Maman ! Pourquoi tes là ? Tu as dit hier que tu ne viendrais pas ?

Tu me manquais, dis-je, lembrassant fort, enfouissant le nez dans ses cheveux. Il sent le shampoing enfant et le sommeil.

Tu chatouilles ! Il se sauve, retrouve le dessin animé dans la chambre.

Je le regarde séloigner.

Je rejoins maman dans la cuisine. Petite pièce, rideaux à fleurs, frigo tapissé de magnets, dont un, fait par Jules à la maternelle, tout tordu mais précieux. Tout cela si familier que jai de nouveau envie de pleurer.

Je ne pleure pas.

Maman me met une tasse devant moi, sassoit.

Tu veux parler ?

Plus tard. Laisse-moi juste souffler.

Cest François ?

Oui.

Elle hoche la tête, ne dit rien.

Je peux rester un peu ici ?

Aussi longtemps que tu veux. Ta chambre est là.

Cest tout ce quil fallait.

La nouvelle vie a commencé ainsi. Ni temporaire, ni vraiment nouvelle, juste la vie, jour après jour.

Avec François, on a parlé. Pas une fois, plusieurs. Conversation lourde, jamais de cris, jai tenu bon. Il disait sêtre perdu, avoir eu mal, ne pas savoir ce qui est juste. Il parlait de Jules, du regret.

Je lécoutais. Répondais. Ni pardon, ni haine.

Le divorce a été long, complexe, comme toutes les séparations réelles. Les papiers, lavocat, la maison, la garde de Jules tout était usant, laid, mais je le traversais.

Isa, elle, na pas appelé tout de suite. Quelques semaines plus tard, elle a envoyé un message : « Je suis là, si tu veux ». Je lai lu, pas répondu. Ce nétait pas pour la punir. Il me fallait du temps, beaucoup de temps.

Un jour de fin novembre, jallais chercher Jules à lentrainement. Les premiers flocons de lannée tombaient, timides, fondaient avant datteindre le sol. Il est sorti, visage ouvert vers le ciel, attrapant une flocon sur la langue.

Il neige, maman !

Jai levé la tête. Les flocons tombaient de la nuit ; ou plutôt, la nuit tombait sur les flocons, je ne savais plus très bien. Une ma effleuré la joue, y a fondu.

Je vois.

Tu penses quon pourra faire un bonhomme de neige ?

Quand il y en aura vraiment, oui.

Maaaaman

Allez, rentrons, tu vas attraper froid.

Il me prit la main, la sienne bien au chaud dans une moufle à motif de voitures. Nous marchions, la neige devenait orange sous les réverbères, il parlait, je nécoutais pas tout, ça parlait de bonhomme de neige et de copain costaud.

Je marchais en tenant sa main.

Ça faisait mal. Douze ans ne senvolent pas en un mois de novembre. Mais à côté de la douleur, il y avait autre chose, que je ne savais pas nommer. De lair, peut-être. Peut-être la sensation de pouvoir avancer, décider.

Je nétais pas certaine davoir eu raison. Je savais que cétait juste, mais pas encore si cela allait adoucir la suite. Juste nest pas toujours plus facile. Ça, à trente-huit ans, je le comprends sous les premiers flocons.

La semaine suivante, jai trouvé une annonce de location, pas loin, deux pièces, quatrième étage, vue sur la cour. Les propriétaires, des retraités, gentils, pas de questions. Jai visité, ai écouté le silence. Cuisinette lumineuse. Fenêtre dans la future chambre de Jules sur les arbres.

Elle vous plaît ? demandait le propriétaire.

Oui, je la prends.

On a déménagé en un jour. Des voisins de maman ont prêté main-forte. François a apporté les affaires de Jules, a rangé les cartons sans mot.

Cest un joli appartement, remarque-t-il.

Oui.

Au seuil, il sest retourné.

Je regrette, Maud.

Je lai regardé. Cet homme que je croyais connaître si bien, fatigué, plus vieux. Simple, ordinaire.

Je sais. Va maintenant, François.

Il est parti.

Jai fermé la porte, my suis adossée. Jai repris la mise en place.

Jules est arrivé le soir, filant voir sa nouvelle chambre, admirant la vue, annonçant quil voudrait sallonger sur le rebord de la fenêtre pour voir les chats. La fenêtre est trop étroite, lui dis-je. « Mais je suis petit ! » sexclame-t-il. Jai ri.

Jai ri sans prévenir, dun rire qui se décoince. Il ma lancé un regard interloqué.

Quoi ?

Rien. Viens, on dîne, jai acheté des raviolis.

Des raviolis ! Il filait déjà à la cuisine.

Jai allumé la petite lumière au-dessus des plaques, mis de leau à bouillir. Jai trouvé le sel dans un carton. La cuisine avait encore une odeur de vieux, de passé, mais elle seffacera, jen étais sûre.

Leau bout. Jy verse les raviolis.

Jules gribouille dans un cahier, dessin à rendre demain et, comme dhabitude, il y pense seulement maintenant.

Maman, le bonhomme de neige, on le fait, hein ?

Bien sûr. Dès quil y aura de la vraie neige, on ira ensemble.

Promis ?

Promis.

Il sen satisfait, retourne à son œuvre.

Dehors, la neige tombe pour de vrai, décembre cette fois. Elle saccumule aux arbres, au bord de la fenêtre, sur la marquise den face. La ville devient blanche, calme, un peu plus douce.

Je touille les raviolis, debout, sans penser à rien de précis. Écoute Jules marmonner, regarde la neige tomber.

La suite, je ne la connais pas.

Je sais seulement que demain, je me lèverai tôt, préparerai Jules, passerai à la boulangerie, appellerai maman cela fait trois jours déjà. Peut-être, le soir, je viderai quelques cartons. Ou pas, ce nest pas grave.

La douleur reviendra, la nuit, le jour, sans prévenir. Souvenirs, parfums, voix, tout ce quon ne gomme pas. Cela prendra du temps, beaucoup de temps.

Mais les raviolis sont prêts. Jules a déjà laissé son cahier et me regarde, impatient.

Ça y est, on mange ! dis-je en apportant la casserole.

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La retraite révèle la solitude tissée au fil des années.