Rien de personnel, juste des affaires
Emballe aussi ce vase, dit Madame Valérie Dubois, sans se retourner.
Elle se tenait au centre du salon et fixait les étagères comme on regarde une vitrine dont tout a déjà été payé. Tranquille. Méthodique. Avec ce demi-plissement d’œil d’une connaisseuse.
Quel vase ? demanda Maëlle.
Sa voix sortit plus faible qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle séclaircit la gorge et répéta :
Madame Dubois, de quel vase parlez-vous ?
Celui-là. Le bleu. Nous lavons rapporté de Prague en quatre-vingt-dix-huit. Cest un objet de famille.
Maëlle contempla le vase bleu. Avec Pierre, ils lavaient acheté pour leur troisième anniversaire de mariage, dans une petite boutique de la rue Karlova. Le vendeur un vieil homme à la barbe blanche leur avait dit quelque chose en tchèque. Pierre avait ri, faisant mine de comprendre. Après, ils avaient mangé un trdelník sur le trottoir, Maëlle sétait brûlé la langue, et ils en avaient ri ensemble toute la journée.
Ce nest pas un objet de famille, répondit Maëlle calmement. Nous lavons acheté ensemble. En deux mille neuf.
Maëlle, fit enfin Madame Dubois en se retournant, avec ce ton patient dont Maëlle avait appris à reconnaître la condescendance dès sa première année de mariage lintonation réservée aux enfants incapables de saisir lévidence. Najoutons pas de complications, tu sais bien que tout cela, elle désigna le salon dun ample geste, tout cela a été acheté grâce à largent de notre famille.
Notre famille, répéta Maëlle. Celle de Pierre et moi.
Pierre gagnait sa vie, nous avons aidé. Toi, tu toccupais de la maison. Ce sont des choses différentes.
Pierre, debout près de la baie vitrée, contemplait Paris, devenu miniature sous leurs pieds du haut du vingt-troisième étage. Les voitures, les arbres, les gens : tout rétréci, tout lointain. Il ne disait rien.
Maëlle fixait son dos. Elle le connaissait par cœur ce dos : les épaules qui saffaissaient lorsquil était épuisé, ce grain de beauté sous lomoplate gauche, sa respiration particulière quand il faisait semblant de dormir. Dix ans en tout. Et voilà quil restait là, face à la ville minuscule, tandis que sa mère mettait leur vie en cartons.
***
Lappartement était splendide. Maëlle le reconnaissait, même lorsquil lirritait. Haut plafond, larges vitres, parquet de noyer américain quil fallait ménager, même sous les talons. La cuisine venait du showroom « Élégance & Intérieur », offerte par Madame Dubois et évoquée à la moindre occasion. Et ce lustre dans le salon, pareil à une cascade de glace.
Maëlle avait vécu ici huit ans sans jamais vraiment sy sentir chez elle. Non pas à cause du lieu, qui était parfait, mais parce quil létait trop justement. Trop cher. Trop savamment arrangé, comme dans les catalogues que Madame Dubois feuilletait.
À peine après leur installation, Maëlle avait posé un simple pot de violette en terre sur le rebord de la fenêtre. Acheté au marché pour dix euros. Une semaine plus tard, le pot avait disparu. « Cela ne saccordait pas avec le style », avait statué Madame Dubois.
Maëlle navait rien dit. Pierre non plus.
Ce fut la première fois. Il y en eut dautres.
***
Les déménageurs arrivèrent à dix heures : deux hommes silencieux, une diable et des rouleaux de scotch. Madame Dubois les accueillit dans lentrée, sa liste minutieuse à la main, numérotée, avec chapitres et sous-parties. Maëlle croisa les premières lignes : « Salon : canapé dangle (cuir, gris) 1 ; table basse (marbre) 1 ; lampadaire (bronze) 2… »
Elle détourna le regard et filant à la cuisine, mit de leau à bouillir juste pour occuper ses mains.
Pierre la suivit, sarrêta sur le seuil.
Maëlle…
Quoi ?
Tu vas bien ?
Elle observa son visage, autrefois adoré, aujourdhui affaissé dans ce quelle appelait en privée « lair du garçon coupable » : sourcils froncés, regard fuyant, voix basse, incertaine.
Ça va, murmura-t-elle. Tu veux du thé ?
Maëlle…
Tu veux du thé, Pierre, oui ou non ?
Il hésita un instant.
Oui…
Elle versa leau dans deux tasses blanches, décorées de lapins, achetées à Amsterdam. Elles nallaient pas du tout avec la cuisine « Élégance & Intérieur ». Madame Dubois les appelait « ces breloques ». Justement pour cela, Maëlle les chérissait.
Ils burent leur thé côte à côte, tandis que, dans le salon, résonnaient les craquements francs du scotch et les instructions feutrées de Madame Dubois.
Elle na pas le droit, souffla Maëlle, pour elle-même. Le canapé, on la acheté ensemble. Les lampadaires, je les ai choisis toute seule. Les tableaux de la chambre, je les ai rapportés de Florence avec mes économies.
Je lui parlerai.
Tu me las dit cinq fois aujourdhui.
Il ne répondit pas. Il regardait la tasse à lapin.
Pierre, reprit-elle avec la voix lasse, celle quelle aurait préféré ne jamais devoir utiliser. Je ne te réclame pas le canapé. Je men fiche du canapé. Je voudrais juste… que tu sois là. Que tu sois là, maintenant. Physiquement, à côté de moi. Une seule fois.
Il leva enfin les yeux vers elle.
Je suis là.
Non, dit-elle. Tu es près de la fenêtre.
***
Madame Dubois avait soixante-quatre ans et appartenait à cette catégorie de femmes capables de remplir lespace au point de manquer dair aux autres. Pas méchante ; précise. Sûre de ce qui est convenable et de ce qui ne « sintègre pas dans lharmonie ».
Elle adorait son fils, Maëlle nen doutait pas. Mais cétait une affection si dense, si encombrante, quaucune place ne restait pour une autre. Non quelle fut cruelle simplement, Madame Dubois ne concevait pas quon puisse aimer son fils autant quelle. Ni plus.
La première année, Maëlle avait tenté de fraterniser. Invité, demandé des recettes, offert une longue écharpe choisie avec soin. Madame Dubois lavait remerciée, la posant de côté, précisant sa peau trop fragile.
La seconde année, elle cessa dessayer et laissa simplement une distance paisible.
La troisième, elle comprit que la distance ne fonctionnait pas : Madame Dubois ne tolérait que ses propres limites.
Les années suivantes, elle perdit le compte.
***
Pierre, viens ici, sil te plaît, il faut décider pour les tableaux, appela Madame Dubois depuis le salon.
Il posa sa tasse et partit aussitôt, ce pas pressé, les épaules remontées, ce mouvement quelle connaissait : disponibilité.
Combien de fois, en dix ans, avait-il répondu ainsi ? À lappel, au signal, dès quon lexigeait.
Maëlle nen voulait même plus à Pierre. Elle était fatiguée den vouloir la colère demande de lénergie, elle nen avait plus.
Elle entendit, au salon, la voix de Madame Dubois : « Celui-ci, absolument, cest un achat de la Galerie du Pont, cest précieux » Pierre murmurait son assentiment.
Maëlle finit sa tisane, lava sa tasse, la rangea.
Puis, elle gagna le couloir, puis la chambre. Non pas quelle y eu quelque chose à faire elle ne voulait surtout pas écouter la répartition méthodique de leur vie, item après item sur la fameuse liste.
Dans la chambre, le calme régnait. Le soleil transperçait, en bandes inclinées, le dessus du lit. On navait pas encore tranché à qui reviendrait la literie. Sans doute Madame Dubois le savait déjà.
Maëlle sassit au bord, passa sa paume sur la couette.
Elle se souvenait du choix de cette couette : longtemps hésité, un exemplaire foncé et « non salissant » loption que Madame Dubois aurait prêchée et lautre, bleu ciel, presque translucide, pas du tout pratique. Elle avait pris le bleu. Pierre sétait étonné, navait rien dit.
Cette couette, cétait sans doute lunique acte d’indépendance de Maëlle en huit ans.
***
Elle ouvrit la penderie par automatisme, cherchant un vieux sac quelle voulait prendre. Le sac était là, enfoui, et à côté, une boîte en carton.
Une banalité : une boîte à chaussures, usée, étiquetée de sa main « Divers. Notre ».
Elle mit un moment à se rappeler ce que cétait.
Elle la prit, la posa sur le lit.
Ouvrit.
Sur le dessus, deux tickets de cinéma, jaunis, bords déchirés. Elle mit du temps à se rappeler : « Le Fabuleux Destin dAmélie Poulain ». Leur troisième rendez-vous. Pierre avait prétendu ne pas aimer. Trois ans plus tard, il avait avoué avoir menti, intimidé par ses propres émotions.
Dessous, une carte postale de Barcelone, du voyage de noces. Sagrada Familia dessinée ; au dos, Pierre avait écrit : « Je taime davantage que Gaudí naimait cette cathédrale. Et il la aimée soixante-treize ans. » Maëlle avait ri : « Tu maimeras donc soixante-treize ans ? » Il avait répondu : « Jessaierai. »
Il a quarante ans aujourdhui. Elle, trente-huit. Dix ensemble. Il resterait soixante-trois ans.
Elle tenait la carte, songeuse.
En-dessous : un petit magnet en forme de Tour Eiffel, déniché aux puces de Paris ; Madame Dubois lavait prestement retiré du frigo « Quelle horreur ». Un bracelet en plastique « Participant » dune soirée entreprise, où ils avaient dansé ivres jusque tard. Une fleur séchée, friable, souvenir diffus : un champ, un matin, une étape improvisée. Trois coquillages de la plage de Biarritz. Une serviette en papier, annotée de croix et de ronds, rescapée dun « morpion » dans un café.
Ça ne valait rien. Ça nexistait dans aucun inventaire.
Maëlle resta là, le bleu sous la main, la boîte sur les genoux. Quelque chose en elle, longtemps contenu, commença à se dénouer doucement.
Elle ne pleura pas. Ne savait pas pleurer comme ça. Juste, elle respira, alors que le scotch grésillait encore dans le salon et que Madame Dubois détaillait ses instructions concernant les verres en cristal.
***
Pierre entra dans la chambre par hasard. Il cherchait sans doute quelque chose. Il la vit, assise, la boîte ouverte, sarrêta.
Cest quoi ?
Regarde.
Il prit les billets de cinéma, la carte postale.
Maëlle observait son visage quelque chose changea, lentement, comme la lumière lorsque les nuages sécartent.
« Amélie », souffla-t-il. Javais dit que je naimais pas.
Je sais.
Je mentais.
Je sais.
Il sassit à côté. Prend le bracelet « Participant ».
Du séminaire de Sébastien, deux mille quinze.
Oui, quinze.
Tavais perdu une chaussure, sur la piste.
Tu las retrouvée sous le comptoir.
Jai dit que tétais Cendrillon.
Et jai répondu que tu ne ressemblais pas à un prince.
Il eut un vrai sourire. Le sourire ancien, le vrai, coin gauche relevé.
Je ny ressemble toujours pas.
Silence. Dans le salon, un choc, Madame Dubois : « Attention ! » Le déménageur, « excusez-moi ».
Pierre, dit Maëlle.
Oui.
Pourquoi on en est là ? Je veux dire, pas dans cette pièce, mais dans cette situation ? Pourquoi ?
Il prit une coquille entre ses doigts, fit tourner.
Je ne sais pas, finit-il par avouer.
Si, tu sais.
Il reposa la coquille dans la boîte.
Je suis lâche, reconnut-il.
Elle nota son profil, la ligne du front, du nez, familière.
Je sais.
Ça aurait pu être différent.
Oui.
Jaurais dû bien des fois.
Oui, Pierre.
Il se tourna vraiment vers elle pour la première fois de la journée, la regarda franchement.
Je veux que tu saches Je me souviens de tout. Absolument tout. Il montra la boîte. Les billets. Le trdelník où tu tes brûlée. Le champ. Les coquillages, Maëlle Tu voulais faire un cadre, javais dit que cétait ringard, tu tétais vexée, on sétait baignés à trois heures du matin
Suffit, coupa-t-elle.
Pourquoi ?
Parce que ça fait mal.
Silence.
Moi aussi, murmura-t-il.
***
Madame Dubois apparut à la porte.
Pierre, il faut signer
Elle vit la boîte, les trouva tous deux sur le lit. Elle changea dexpression, presque imperceptiblement.
Quest-ce que cest, ça ?
Nos affaires, répondit Pierre.
Quelles affaires ? Il faut jeter tout ça, cest des déchets.
Maman.
Il y a de vieilles cartes, des morceaux de papier
Maman, répéta-t-il, et pour la première fois, la voix était différente. Pas une supplique. Autre chose.
Elle le regarda.
Quoi ?
Sors, sil te plaît.
Pause. Longue.
Pierre, les déménageurs attendent, le temps passe, il faudrait
Maman. Sors, sil te plaît.
Maëlle ne leva pas les yeux. Elle reconnut la densité du silence créé par ces mots.
Daccord, finit par dire Madame Dubois, dune voix égale, mais altérée. Quand vous serez prêts, appelez-moi.
Elle sortit. La porte resta entrouverte.
Maëlle expira lentement.
Tu las fait, pour la première fois, remarqua-t-elle.
Quoi ?
Tu lui as demandé de sortir.
Il ne dit rien.
Dix ans, Pierre. La toute première fois.
Oui.
Pourquoi maintenant ?
Je ne sais pas Jai vu cette boîte, et jai compris que tout ce que vous partagez dehors, ce nest que des objets. Un canapé, cest un canapé, un vase un vase. Mais ça, il montra la boîte, cest nous. Cest la seule chose vraiment à nous.
Maëlle le fixa longuement.
Pierre, dit-elle, cest beau ce que tu dis.
Je ne veux pas faire de belles phrases. Je
Laisse-moi finir. Ce sont de belles paroles, mais jen suis fatiguée. Tu as toujours su parler. Toujours su expliquer, comprendre, promettre. Mais comprendre nest pas agir.
Je sais.
Non, Pierre, tu crois savoir, mais tu ne sais pas. Car sinon, ta mère ne serait pas là à mettre notre vie en boîtes selon sa liste. Elle a fait une liste ! De nos affaires à nous. Selon elle.
Je vais arrêter ça.
Maintenant ?
Oui.
Cest trop tard, répondit Maëlle. Il fallait le faire il y a sept ans, quand elle a jeté ma violette. Ou six ans, quand elle a changé la disposition de notre chambre pendant nos vacances. Ou encore cinq, quand elle ma expliqué que mon pot-au-feu était « à côté de la plaque ». Ou…
Maëlle
Ou il y a trois ans, quand elle ta dit que tu navais pas besoin denfant maintenant, quil fallait « te stabiliser » dabord, et tu as acquiescé javais trente-cinq ans, et
Elle sarrêta.
Dans la chambre, silence.
Cétait le plus douloureux, murmura-t-elle. Plus que tout le reste.
Pierre restait figé. Il avait une expression que Maëlle voyait rarement. Ni coupable. Ni sur la défensive. Juste exposée, sincère.
Je sais, dit-il. Je voulais
Pas besoin dexpliquer.
Je voudrais que tu comprennes.
Pas maintenant.
Elle referma la boîte, la rabattant soigneusement.
Je prends ça avec moi.
Daccord.
Cest tout ce que je réclame de cet appartement.
Il lobserva.
Tu vas où ?
Chez Pauline pour linstant. Après, je louerai quelque chose.
Maëlle…
Quoi ?
Ne pars pas.
Elle se leva, la boîte sous le bras. Légère, étonnamment légère pour tout ce quelle contenait.
Pierre, je quitte cet appartement, pas toi. Je nai jamais voulu vivre ici ; j’ai juste… fait semblant.
On peut partir dici ensemble.
Elle sarrêta, se retourna.
Tu dis quoi ?
Il se redressa, droit comme un i, mains pendantes, la regardant.
Je dis : on peut partir ensemble. Je ne veux ni le canapé, ni les verres en cristal, ni les tableaux précieux. Je veux toi, cette boîte, cest tout.
Maëlle le fixa : quelque chose dindéfinissable bouillonnait en elle, entre lespoir et la peur, la fatigue et linconnu.
Pierre, tu as quarante ans. Si tu pars avec moi, ta mère…
Je sais.
…sera furieuse.
Je sais, Maëlle.
Tu es prêt ?
Je ne sais pas si je suis prêt. Mais si je ne le fais pas maintenant, je ne pourrais plus me respecter.
Pause.
Cest autre chose, dit-elle.
Ah ?
Oui. Ce nest pas « Je veux te récupérer ». Cest « Je veux me respecter ». Ce nest pas pareil.
Peut-être, reconnut-il. Mais lun nexiste pas sans lautre.
***
Au salon, Madame Dubois discutait encore avec les déménageurs. Lorsquils revinrent, elle se retourna vers eux, détailla la boîte sous le bras de Maëlle, puis son fils.
Ça y est ? Vous avez fini ?
Maman, dit Pierre. Stop.
Stop quoi ?
Tout ça, il montra la pièce, où plusieurs meubles étaient déjà déplacés, lampadaire emballé, tu peux le prendre. Je ne réclame plus rien.
Madame Dubois le dévisagea.
De quoi tu parles ?
Le canapé, les vases, les verres, les tableaux, la cuisine. Garde tout. Fais-en ce que tu veux.
Pierre, tous ces biens cest du patrimoine, cest
Maman. Je repars avec Maëlle et cette boîte. Cest tout ce qui mimporte.
Silence.
Madame Dubois passait dun visage à lautre, visiblement perdue elle, si sûre delle, ne reconnaissait plus les règles du jeu.
Tu es fou, souffla-t-elle.
Peut-être.
Cest insensé, cest
Maman. Il sapprocha, parla sans agressivité, mais franchement. Je taime. Mais ça suffit. Ce nest pas une vie, cest une gestion de projet. Et je ne suis pas un projet.
Long silence. Elle déclara enfin :
Tu le regretteras.
Peut-être. Mais au moins jaurai choisi moi-même.
***
Ils quittèrent limmeuble juste avant quatorze heures. Maëlle portait la boîte, Pierre une petite valise et son ordinateur professionnel.
Silence dans lascenseur. Face au miroir, Maëlle détailla leur reflet : deux adultes las, lune avec une boîte, lautre avec de quoi passer trois jours.
Au rez-de-chaussée, passant devant le concierge qui hocha la tête , ils franchirent les portes automatiques. Un banal jour davril, frais, gris, parfum de feuilles mortes et daverse prochaine.
Ils sarrêtèrent sous le porche.
Où va-t-on ? demanda Pierre.
Jai dit Chez Pauline.
Je ne peux pas aller chez Pauline.
Tu ny es pas obligé.
Je veux seulement être là où tu seras.
Maëlle fixa la rue. Les gens qui den haut paraissaient petits semblaient soudain tout à fait réels sous ce ciel pâle.
Pierre On na plus dappartement.
Je sais.
On na presque plus dargent. Tout est bloqué jusquau divorce.
Javais mis un peu de côté, sans que maman sache.
Daccord. Mais ce sera temporaire. Il faudra louer. Un endroit petit, probablement moche.
Daccord.
Sans cuisine haut de gamme.
Dieu merci.
Elle le regarda. Il la regarda. Dans son visage, il y avait comme un soulagement le mot lui semblait trop faible pour la gravité de la situation.
Ce nest pas la fin, dit-elle. Ce nest quun début. Il y aura le tribunal, ta mère, et tant dautres choses.
Jen ai conscience.
Je ne sais pas si on tiendra.
Moi non plus.
Malgré tout ?
Il hésita, puis :
Malgré tout.
Maëlle ajusta la boîte contre elle. Dedans : billets, carte, magnet, bracelet, fleur, coquillages, serviette.
Tout ce qui restait de dix ans. Et, en même temps, tout ce que ces dix ans avaient vraiment signifié.
Allons-y, dit-elle.
Et ils se mirent en marche. Sur un trottoir parisien, un jour davril morne, sans plan ni certitude ; une valise, une boîte en carton. Derrière et bien haut, restait un appartement vingt-troisième étage, parquet de noyer, lustre-cascade et Madame Dubois, qui sûrement commandait encore les dernières opérations.
Eux avançaient. Maëlle ne savait pas sils avaient raison. Elle ne savait plus grand-chose, sauf que la boîte était là, contre elle. Et lui, à ses côtés. Et quavril sentait la promesse, ce parfum rare du printemps où lon comprend que le froid ne restera pas.
Pierre, lança-t-elle en marchant.
Oui ?
Tu te rappelles les coquillages ?
À Biarritz. Tu voulais faire un cadre.
Tu avais dit que cétait kitsch.
Ça létait.
Je vais le faire, quand même.
Bien, dit-il.
Il ny a juste pas encore de place pour laccrocher.
On en trouvera une, dit-il.
Maëlle ne répondit rien. Elle marcha, tenant sa boîte, songeant que « on en trouvera une » nest pas une promesse. Cest juste un mot. Mais parfois, un mot suffit pour le pas suivant. Puis encore un. Puis un autre.







