Reviens et prends soin de moi

Reviens et prends soin

Mireille, ouvre donc tout de suite ! On sait bien que tu es là ! Claire a vu la lumière à la fenêtre !

Mireille terminait justement dattacher une tige de lisianthus à une tige de bois. Les doigts barbouillés de vert, le tablier taché de terre, elle releva la tête et jeta un regard à la porte vitrée de latelier. Deux silhouettes sy dessinaient, difformes, irréelles. Lune, large dépaules, une chevelure teinte couleur cerise bien mûre, lui était familière même à travers la buée du carreau. Jacqueline Perrault. La belle-mère. Lex-belle-mère.

Mireille prit son temps. Elle plaça délicatement la fleur dans un seau deau, retira ses gants, les accrocha à un clou près de létabli. Puis, enfin, alla ouvrir.

Bonsoir, dit-elle en faisant glisser le loquet.

Jacqueline poussa la porte la première, sans attendre dinvitation. Derrière elle se faufila Claire, la sœur dÉtienne, le visage rouge davoir pleuré, son écharpe empilée à la hâte autour du cou.

Un bonsoir ? Vraiment Mireille, tu perds la tête ? fit Jacqueline en balayant latelier du regard, pour dénicher une raison de blâmer. Elle eut tôt trouvé : Tu respires tes fleurs pendant quun homme agonise.

Qui agonise ? demanda Mireille, dune voix tranquille.

Étienne ! sexclama Claire, se couvrant la bouche aussitôt, les yeux redoublés dangoisse. Étienne est à lhôpital. Accident. La colonne.

Mireille les observa longuement. Un repli douloureux se fit en elle, très loin, mais ce nétait plus la même brûlure que celle que déclenchait le mot Étienne un an auparavant. Cétait différent maintenant. Prudent, comme la réserve de ceux qui ont déjà touché à la fournaise et apprennent à se tenir à distance du feu.

Asseyez-vous, indiqua-t-elle, désignant deux tabourets.

On na pas le temps, trancha simplement Jacqueline, mais elle sassit, les jambes lourdes comme Mireille sen souvenait. Varices et tension, épuisement.

Claire resta debout, triture son écharpe.

Expliquez-moi, marmonna Mireille.

Elles dirent tout, se coupant, se contredisant sur les détails. Trois jours plus tôt, Étienne conduisait sur la nationale, sous la pluie. Il a glissé, heurté la barrière de sécurité. La voiture broyée. Miraculé, mais fracture de la colonne. Opération réussie mais les médecins restent prudents. Il pourra peut-être marcher. Ou non. Il faut des soins. Il faut une présence.

Et Juliette ? demanda Mireille.

Ce nom, elle le prononça sans trouble cela la surprit presque. Un an plus tôt, ce nom coupait comme un éclat de verre. Juliette, vingt-huit ans, cheffe de rayon, pour elle Étienne était parti après dix-huit ans de mariage.

Jacqueline pinça les lèvres.

Juliette est partie.

Où ?

Chez sa mère. À Angers. Claire se mordit les doigts, cette fois dune vrai colère. Sitôt quelle a su quil ne marcherait peut-être plus, elle a fait ses valises. Deux valises en trois heures. Elle ne répond plus aux appels.

Le silence retomba sur latelier, épais, humide. Au loin, on percevait une fuite deau au robinet, et une odeur épaisse, de terre retournée, de lys.

Et moi, que voulez-vous de moi ? demanda finalement Mireille.

Jacqueline se redressa.

Mireille, vous avez vécu dix-huit ans ensemble. Ce nest pas rien. Tu es la seule à savoir toccuper de lui. Il técoute. Il a besoin de toi, dune présence vraie

Jacqueline, coupa Mireille. Vous parlez dun homme qui ma quittée pour une autre. Dun homme qui, il y a un an, na pas trouvé de place pour moi dans la vie quon bâtissait depuis presque vingt ans.

Mais enfin, cest du passé ! soffusqua Claire. On parle de la vie dun homme !

La vie ?

Le médecin a dit que sans soins constants, il risque la paralysie, les escarres, une infection ! Ce nest pas une simple grippe !

Mireille alla fermer le robinet. Elle resta là, à observer ses mains. Cinquante-deux ans. Ces mains savaient composer des bouquets que les gens photographiaient pour garder en souvenir. Elles savaient préparer la pâte à crêpes, poser un pansement sur une coupure, réparer une prise, porter les cabas du marché. Elles savaient tout. Mais Mireille navait jamais vraiment réfléchi si cétait sa volonté, ou juste parce quil le fallait, parce quon attendait cela delle.

Elle sessuya les doigts, se retourna.

Jy réfléchirai, déclara-t-elle.

On na pas le temps dy réfléchir ! salarma Jacqueline, sa voix grondant presque menaçante. Pendant que tu cogites, il gît là, tout seul ! Plus dépouse, rien ! Claire travaille, moi jai mon dos, je ne tiens presque plus debout ! Tu ne vas pas rester ici à faire mumuse avec tes fleurs et faire comme si de rien nétait !

Et à qui serait-ce, alors ? demanda-t-elle tout bas.

Pas de réponse.

Derrière la porte vitrée, la nuit était tombée, brandissant le silence du mois doctobre. Mireille fixait la lumière jaune du lampadaire, lasphalte détrempé, le banc désert devant latelier, où lété les clients attendaient leurs bouquets.

Cest ça, la vie. Pas du cinéma, ni un roman. Deux personnes devant vous, qui vous somment de redevenir celle que vous nêtes plus.

Daccord, murmura-t-elle. Je viendrai demain matin. Je verrai. Mais je ne promets rien.

Le souffle de Jacqueline se fit plus léger. Claire sauta dans les bras de Mireille, qui demeura raide, attendant la délivrance de létreinte.

Elles parties, Mireille resta longtemps assise sur le tabouret, le même que celui investi par Jacqueline. Elle regardait ses fleurs. La lisianthus dans leau, rose pâle, délicate, ses boutons pliés comme des missives. Les chrysanthèmes dans les caisses à claire-voie, les branches de physalis, lanternes orange suspendues au-dessus de la terre. Elle avait façonné cet endroit de ses mains. Loué trois mois après le départ dÉtienne, refait elle-même les murs dans ce gris perle quelle aimait, les portes des armoires posées par son voisin Pierre-Louis contre une bonne bouteille. Trouvé le nom, “Bouton dOr”, qui la faisait sourire mais avait fini par coller. Cherché des fournisseurs, créé une page internet, appris à photographier les fleurs pour que les gens défilent sur limage sans défiler tout de suite.

Un an. Construire sa vie, pour soi. Aimer pour soi nest ni égoïsme, ni caprice. Cest juste normal.

Et voilà, pensa-t-elle.

Elle éteignit la grande lampe de létabli. Laissa juste la veilleuse près de la porte comme toujours. Et rentra chez elle.

Lhôpital, massif, des années soixante, exhalait cet air saturé que Mireille avait toujours reconnu aussitôt et jamais affectionné : eau de javel, restes de purée de carottes, et une odeur unique quon ne trouve que là. Elle indiqua à linfirmière qui elle venait voir. Celle-ci la sonda du regard.

Vous êtes de la famille ?

Lex-épouse, répondit Mireille.

Un léger haussement de sourcils, mais rien dautre. Linfirmière expliqua le chemin.

Étienne gisait dans une chambre de quatre, seul, les bras posés sur la couverture. Amaigri, le visage gris, des cernes violacés. Sur la table, un verre à moitié de thé, téléphone retourné.

Il la vit entrer et un léger relâchement passa sur son visage pas de la joie, non, mais le soulagement de lattente dissipée.

Mireille, dit-il.

Salut. Elle posa un sac sur la table de nuit pommes et eau minérale. Pas par bonté, juste parce quon ne vient pas les mains vides à lhôpital.

Elle ne sassit pas sur le lit mais sur une chaise près de la fenêtre.

Tu souffres ?

Ça va. Les cachets font effet. Tu es venue.

Je suis venue.

Maman a appelé. Elle ma dit quelles tavaient vue.

Oui.

Il scruta le plafond. Puis elle.

Je pensais que tu ne viendrais pas.

Moi aussi, pensai-je

Silence. La pluie clapotait contre la vitre. Novembre pressait octobre.

Juliette est partie, lança-t-il.

Je sais.

Voilà. Un rictus, sans humour. Comme dans les films, tu sais ? Un malheur arrive, on se tourne vers la croix. Mais il est trop tard.

Mireille le laissa parler. Elle ne voulait pas sapitoyer, ni lenfoncer. Elle le regardait juste, cet homme avec qui elle avait vécu, élevé un fils, passé tous les étés au même chalet, disputé et réconcilié plus de fois quelle ne savait compter, et cru que cétait ça la vie, la vraie.

Mireille, dit-il, et sa voix redevint celle davant, douce et basse, la voix de la persuasion, quelle reconnut aussitôt. Couché ici, jai eu le temps de réfléchir. On a du temps pour ça, quand on peut plus marcher. Jai compris que javais tout gâché. Tu étais tout ce que javais de vrai. La maison, la famille, tout Juliette tu comprends, hein Je ne demande pas pardon, je suis trop tard. Mais tu restes la plus proche. La seule.

Elle écoutait, entendant ses mots saligner comme une ritournelle : La plus proche. La seule. Jai compris. Jétais idiot. Cest tout un chant pour quelle accepte de revenir. Non par amour, non par espoir, mais par confort. Pour quon soccupe de lui, quon parle au docteur, quon apporte des plats faits maison tout le dévouement de Mireille, encore une fois.

Cest ça, parfois, laprès-divorce. Ce nest ni laid ni beau. Juste la réalité : on vous retrouve dès que ça va mal. Pas par amour mais par commodité.

Étienne, dit-elle, je suis heureuse que tu sois en vie. Vraiment. Heureuse que lopération se soit bien passée. Mais je ne reviendrai pas. Ni pour soigner, ni pour rien dautre. Nous sommes divorcés.

Je sais

Laisse-moi finir.

Il se tut, étonné dhabitude elle se laissait interrompre.

Je vais trouver une aide-soignante. De métier, compétente. Je paierai le premier mois, vu que tu ne peux pas le faire pour linstant. Ce sera tout. Et encore Elle sortit un dossier de son sac, quelle chercha longtemps, car il était glissé sous le porte-monnaie et le carnet. Les papiers que tu repousses sans fin, pour la séparation des biens. Voilà, il serait temps de signer.

Étienne fixa la pochette.

Tu fais ça maintenant, sérieux ?

Oui. Parce que demain tu diras que tu étais confus, ou ton avocat dira pression. Là tu es lucide. Le médecin pourra confirmer.

Ils se regardèrent. Mireille ne baissa pas les yeux.

Tu as changé, souffla-t-il enfin.

Oui.

Avant, tu naurais pas pu.

Sans doute.

Il attrapa le stylo, feuilleta. Mireille lui tendit une plume.

Soudain, la porte souvrit. Un médecin entra, petit, la quarantaine, veste grise, dossier sous le bras. Son visage portait la fatigue de ceux qui ont trop travaillé pour faire semblant dêtre gais.

Bonjour, fit-il, posant un regard interrogatif sur Mireille, mais poli. Je suis André Martin, le médecin référent.

Mireille, répondit-elle.

Vous êtes

Lex-épouse, répéta-t-elle, pour la deuxième fois dans la journée. Shabituant presque.

André Martin opina comme si cétait la chose la plus logique du monde, puis se tourna vers Étienne.

Étienne Perrault, la nuit sest bien passée ?

Oui, jai dormi.

Parfait. On va relever un peu le dossier du lit pour voir la récupération. Il est trop tôt pour promettre, mais lévolution est bonne.

Docteur, demanda Mireille, puis-je vous parler deux minutes ?

Ils passèrent dans le couloir. Fermant la porte.

Je voudrais faire venir une aide-soignante, expliqua-t-elle. Professionnelle. Dites-moi sil y a des compétences requises, du matériel à acheter.

Le docteur Martin la considéra.

Vous nallez pas vous occuper de lui vous-même ?

Non.

Je comprends. Cest même la meilleure décision, à vrai dire. Les familles qui soignent par culpabilité ou devoir, ça finit rarement bien. Le malade a besoin de paix, de soins sans drame ni larmes. Une professionnelle saura. Les proches, en général, non.

Mireille le regarda fixement.

Vous dites ça à tout le monde ?

Seulement à ceux qui me le demandent, répondit-il.

Un furtif sourire passa sur ses lèvres.

Notez les besoins, dit-elle en sortant son portable.

Il dicta, elle nota. Il linforma aussi dagences partenaires. Mireille remercia.

Une chose, reprit-il alors quelle allait sen aller. Il a de bonnes chances de récupérer. Il nest pas vieux, pas de complication. Dici six mois, il marchera peut-être. Mais sans assurance, et ce sera long.

Je comprends, répondit Mireille.

Lessentiel, cest quil le comprenne.

De retour dans la chambre, Étienne gardait le dossier sur le ventre. Stylo à côté.

Tu signes ? demanda-t-elle.

Il contemplait le plafond.

Et si je veux réfléchir ?

Étienne.

Oui, daccord Tu es devenue déterminée. Tu obtiendras ce que tu veux.

Jai toujours été comme ça, répondit Mireille. Avant, je le cachais. Je ne sais même pas pourquoi.

Il signa, trois fois. Elle rangea le tout.

Je trouverai laide-soignante avant la fin de la semaine. Jexpliquerai à Claire. Je paierai lagence pour le premier mois. Après, ce sera à vous de gérer.

Mireille, souffla-t-il alors quelle fermait son sac.

Oui ?

Merci dêtre venue.

Elle le fixa longtemps. Ni pitié, ni colère. Juste ce regard quon pose sur quelque chose qui a appartenu à votre vie et nen fait plus partie.

Remets-toi, conclut-elle.

Et elle sortit.

Dans le couloir, elle sarrêta à une fenêtre. Dans la cour, quelques arbres, nus, un banc luisant de pluie. Un vieux monsieur en robe de chambre était assis là, regardant très loin, là où il ny avait rien à regarder. Il respirait lair mouillé, simplement.

Mireille inspira à son tour.

Quelque chose partait. Pas tout. Mais une lourdeur quittait ses mains, comme un sac chargé quon dépose non jeté, non abandonné, mais posé, et la colonne redressée.

Comment laisse-t-on le passé, aurait-elle écrit dans un carnet. Je ne sais pas. Mais cest parfois tout un bouquet de petits pas. Lun deux venait dêtre franchi.

Mireille trouva une aide-soignante par agence, deux jours plus tard. Femme de cinquante-huit ans, Bernadette, expérience solide, efficace, posée, avec un épais dossier de références. Rencontre dans un café du quartier ; Mireille expliqua la situation, Bernadette écouta, posant les bonnes questions sur caractère, dépression, seuil de douleur, famille envahissante.

Les proches font parfois plus de mal que de bien, constata Bernadette. Ce nest la faute de personne. Cest le jeu.

Je le sais, convint Mireille.

Ils fixèrent les conditions. Mireille paya. Appela Claire, expliqua. Dabord, Claire protesta, Étienne a besoin de vrais proches, ce nest pas une solution, puis Mireille la coupa, non plus avec agacement, mais dune voix calme, ferme, chose nouvelle pour elle.

Claire, viens autant que tu veux. Bernadette ne ten empêchera pas. Mais moi, je ne reviendrai pas. Jai ma vie, elle nest pas censée servir damortisseur à celle des autres.

Claire hésita, puis répondit simplement :

Daccord.

Rien dautre. Pas daccusations, pas de larmes. Peut-être était-elle fatiguée aussi. Peut-être comprenait-elle, quelque part, que Mireille avait raison.

Jacqueline appela elle-même une semaine après. Sa voix avait changé, nétait plus celle de latelier. Plus basse, creusée.

Mireille, Bernadette est bien. Étienne shabitue. Merci davoir pensé à tout ça.

Je vous en prie, Jacqueline.

Ne disparais pas. Donne de tes nouvelles.

Mireille ne promit rien. Simplement salua poliment avant de ranger le téléphone dans la poche de son tablier, là, dans son atelier, là où elle était presque tout le temps. Si on lui avait demandé comment on fait pour laisser le passé, elle aurait répondu : on continue, tout simplement. Pas en héros. Pas en silence. Mais en avançant. Les beaux-parents et les ex-maris ne quittent jamais tout à fait le paysage. Ils cessent juste den occuper le cœur.

Cet hiver-là arriva tôt. En novembre, il neigea sur Paris, et Mireille se découvrit aimer lhiver. Ce qui nétait jamais arrivé avant. Ou, plus précisément, elle ny avait jamais pensé à aimer lhiver ; car tant quÉtienne geignait contre le froid, son arthrite, sa tasse à servir à cinq heures pile, il ny avait pas de place pour se demander si on aimait. Maintenant, elle pouvait simplement regarder la neige tomber et penser : cest beau. Cest tout.

En décembre, les commandes se multiplièrent. Bouquets de fin dannée, cadeaux, compositions de Noël. Mireille embaucha une assistante, une jeune fille du nom de Amandine, vingt-trois ans, étudiante par correspondance, rieuse et rapide, un brin étourdie, mais volontaire. Elles firent une bonne équipe. Mireille montra à Amandine que la fleur se regarde comme un peintre regarde un pigment : vivante, unique. Amandine suivait, puis avait parfois des idées de bouquets qui étonnaient Mireille.

Où trouves-tu ça ? sétonna-t-elle un jour.

Je regarde la personne qui commande, dit Amandine avec simplicité. Et jimagine quelle fleur lui ressemble. Ou à qui il va loffrir.

Mireille lapprouva.

Bonne méthode.

Cest vous qui me lavez apprise. Vous dites toujours quun bouquet doit être vivant.

Mireille nen avait plus souvenir, mais cela lui ressemblait.

Janvier, février. La vie suivait son chemin. Mireille sinscrivit à un stage de fleuriste Amandine protesta quelle navait plus rien à apprendre, Mais Mireille répliqua quapprendre cest avancer, pas combler une lacune. Ce motif était nouveau pour elle : faire pour le plaisir et non sous la pression ou pour quelquun dautre.

Vivre pour soi cela semble égoïste à haute voix. Mais cest simplement : cours de fleurs, un roman au fauteuil sans remontrance, un aller-retour à Chartres juste pour admirer les vieux immeubles. Tout cela nintéressait pas Étienne. Mais elle, oui.

En février, Claire appela. Étienne commençait à marcher avec des cannes anglaises. Bernadette soccupait de lui avec méthode, sans drame. Mireille fut heureuse de lapprendre : une joie sobre, sans amertume ni culpabilité.

Mars ouvrit la porte au dégel, et aux premières commandes de bouquets de printemps. Tulipes, jacinthes, anémones. Mireille aimait ce glissement : quand les compositions dhiver, cotonneuses de bouleaux et eucalyptus, cèdent aux couleurs vives, presque hurlantes.

Cest en mars quil entra.

Mireille rangeait un bouquet de narcisses et marguerites blanches, prêt à être livré, lorsque la porte souvrit. Un homme entra, elle ne leva pas les yeux aussitôt ses mains nouaient un ruban.

Bonjour, dit-elle.

Bonjour, répondit-il.

Ce timbre Elle reconnut la voix avant même de lever la tête : calme, posée, un peu lasse.

André Martin, debout dans lentrebâillement, contemplait latelier comme un lieu étranger quil savait imaginer. Plus de blouse, ce soir. Juste un manteau sobre, une écharpe, pas de dossier à la main.

Vous, dit Mireille.

Moi, acquiesça-t-il.

Quelques secondes suspendues. Amandine était partie chercher du papier, sans doute. Ils étaient seuls.

Étienne Perrault est sorti il y a dix jours, précisa André Martin. Il finit sa convalescence à domicile avec la même aide. Bilan encourageant.

Je sais, dit Mireille. Claire a envoyé un message.

Bien. Léger trouble, comme sil hésitait, puis il sourit, dun vrai sourire, pas celui des salles dattente. Pour dire la vérité, je suis venu exprès. Jai cherché « Bouton dOr » sur Internet.

Mireille lâcha le ruban.

Vous désirez acheter des fleurs ?

Oui. Mais pas que ça.

Silence. Lair sentait la jacinthe et la terre mouillée.

Que voulez-vous donc ? demanda-t-elle.

Il sarrêta devant les anémones. Pourpre, blanc, cœur sombre.

Ces anémones-là. Trois ? Ou cinq, cest mieux ?

Nombre impair. Trois ou cinq, en effet. Pour qui ?

Je ne sais pas encore. Peut-être que vous me direz.

Mireille choisit trois, puis deux, une touche sombre de bordeaux.

Cinq, souffla-t-elle. Elles font front ensemble.

Elle commença à les envelopper. Les gestes se déroulaient seuls, experts. Papier kraft, ruban humide.

Mireille, fit-il.

Oui ?

Permettez ? Je préfère parler franchement.

Parlez franchement, murmura-t-elle, sans lever les yeux.

Jaimerais beaucoup vous voir. Ailleurs quà lhôpital, sans raison particulière. Un café, un théâtre si vous aimez, ou une promenade, si vous craignez dêtre enfermée. Je sais que cest étrange. Mais il me semble quà notre âge, on doit pouvoir dire les choses honestly.

Mireille leva la tête.

Il la considérait, sans insistance. Comme on pose une question importante sans faire pression.

Depuis quand avez-vous décidé ça ? demanda-t-elle.

Trois mois, je pense. Dans le couloir, le jour où vous notiez les besoins pour laide-soignante.

Elle revit la fenêtre hospitalière, les arbres nus.

Mais jétais encore mariée, à ce moment-là.

Je sais. Cest pourquoi jai attendu.

Dehors, mars régnait vraiment. La neige avait fondu, juste un peu de boue aux bordures. Les moineaux se disputaient sous le banc face à latelier, le réverbère jaune brillait alors quil faisait jour.

Je ne sais pas, dit Mireille.

Quest-ce que vous ne savez pas ?

Comment on fait, tout simplement. Jai été mariée dix-huit ans, jai eu un an pour apprendre la solitude. Je ne sais plus comment on partage sa vie.

Pour être franc, moi non plus, répondit-il. Jai divorcé il y a six ans. Une fille de dix-sept ans, qui vit chez sa mère, on sentend bien. Jai travaillé, travaillé pour ne pas penser, puis jai appris à penser, puis, un jour, jai voulu vivre.

Amandine reparut du fond, le paquet oublié à la main. Un sourire complice.

Madame Mireille, besoin daide ?

Non, Amandine, cest bon.

La jeune fille repartit, légère.

Mireille tendit le bouquet à André.

Ça vous fera combien ?

Patientez, dit-elle.

Il attendit.

Mireille contempla les anémones quil tenait. Elle les avait toujours trouvées discrètes les anémones ne crient rien, mais ne se cachent pas.

Drôle dhistoire, songea-t-elle : toute sa vie bâtie sur les fleurs. Refuge contre la peine, leurre de consolation qui a fini par être vrai. Et maintenant un homme entrait là-dedans, non en force, sans rien demander, simplement. Tenu ses fleurs, et attendait.

Daccord, souffla-t-elle.

Les sourcils dAndré se soulevèrent.

Daccord, en quel sens ?

Pour le théâtre. Il y a longtemps que je ny suis pas allée.

Un vrai sourire éclata sur le visage du médecin.

Jen serai honoré.

Mais pas ce soir. Trois livraisons à préparer.

Je comprends. Samedi, alors ? Ou vendredi si cest mieux.

Samedi.

Elle annonça le prix. Il régla, oublia la monnaie.

Mireille, je peux vous demander ?

Oui ?

Pour la curiosité, ça fait longtemps que vous faites ça, les fleurs ?

La boutique, un an. Les fleurs, toute ma vie. Avant, cétait un passe-temps.

Cest beau, quand le passe-temps devient métier.

Oui. Cest beau.

Il replaça le bouquet, ouvrit la porte.

À samedi alors, Mireille.

À samedi, André.

André, tout court.

À samedi, André.

La porte se referma doucement. Mireille resta debout, regardant sa silhouette descendre la rue, passer devant le banc, les moineaux toujours affairés. Il ne se retourna pas.

Amandine, bien sûr, surgit aussitôt.

Cétait qui, celui-là ? dit-elle, se contenant à peine.

Un client, répondit Mireille.

Un client qui parle quinze minutes ?

Amandine.

Oui ?

Va emballer les chrysanthèmes pour Madame Lefèvre. Elle passe à seize heures.

Amandine obéit, heureuse davoir assisté à quelque chose.

Mireille retourna à louvrage. Ses mains œuvraient toutes seules. Le papier bruissait doucement. Leau gouttait dans le seau. Lodeur des jacinthes emplissait lair.

Samedi. Plus que quatre jours, quatre jours ordinaires, livraisons, questions dAmandine, coup de fil dun fournisseur pour les pivoines. Quatre jours comme tous ceux de cette année refaite.

Elle ne pensait pas à samedi exprès. Elle travaillait. Parfois, quand il ny avait personne, seulement les fleurs qui patientaient dans leurs seaux, elle repassait le dialogue en mémoire : la voix paisible, les anémones, « à samedi, André ».

Les adultes, songea-t-elle, peuvent-ils dire les choses franchement ?

Peut-être, oui.

Ce quil adviendrait samedi, elle lignorait. Ce quils se diraient, si le courant passerait, si elle voudrait le revoir. Rien, sauf cela : cétait désormais à elle den décider. Ni la belle-mère, ni Étienne, ni le devoir ni la peur de la solitude. Elle.

Étrange sensation : pas une ivresse, ni ce vertige éclairé dont parlent les romans. Simplement solide, comme quand on quitte la neige fondue pour retrouver lasphalte sec.

Vendredi soir, la boutique fermée, Amandine partie, Mireille glissa dans un verre quelques anémones restantes, bordeaux sombre, quelle garda pour elle, comme toujours, sur le rebord, à côté de la caisse.

Bon ensemble, cinq anémones, avait-elle dit.

Cétait juste.

Elle coupa la lumière. Rentra. Demain samedi.

Samedi souvrit sur un ciel gris et lodeur du café, machine achetée il y a six mois, que jamais Étienne naurait accepté trop chère. Trop « pour quoi faire ». “Pour quoi faire” ce genre de mots sinstallent dans la maison comme du chiendent, ils chassent ceux qui disent : pourquoi pas. Jaime. Ça me fait plaisir. Jy vais.

Mireille buvait son café à la fenêtre. Toits ruisselants. Un pigeon sur la corniche. Une voiture contournant une flaque.

Le téléphone reposait sur la table. Un message pas du matin même, mais arrivé il y a une heure, comme si lenvie dagir avait eu besoin dune petite aube pour naître :

« Bonjour. Théâtre à 19h. On dîne avant ? Ou pas, selon comment tu préfères. André. »

Mireille lut, remarqua “Bonjour” sans le “e” du matin. Sourit.

Elle répondit :

« Bonjour. On peut manger un bout. 18h ? »

Envoya. Reposa le téléphone.

Finit son café.

Le mois de mars continuait de secouer la rue, la pluie tambourinait, un moineau chassa le pigeon du balcon. La ville séveillait, indifférente à cette petite histoire. La ville na jamais fait attention aux décisions personnelles. Elle suit son cours.

Message : « Parfait. »

Mireille se leva, rangea sa tasse. Mît son tablier, car la boutique attendait. Saisit les clefs.

Sur le pas de la porte, elle regarda la pièce. Petit appartement lumineux, avec ses anémones dans le verre, “pour elle”, comme la veille au soir. Son appartement. Sa machine à café. Son verre de fleurs. Son samedi.

Elle sortit.

La porte se referma, sans bruit. Comme une page quon ferme, et qui reste fermée.

André attendait devant le café, déjà, à moins vingt. Il se tenait à lécart, son éternel manteau, son écharpe discrète, pas de fleurs cette fois. Il consulta son téléphone, le rangea dès quil laperçut.

Bonsoir, dit-il.

Bonsoir, répondit Mireille.

Ils se fixèrent, deux secondes. Deux adultes sur un trottoir détrempé, venus là parce quils lavaient décidé eux-mêmes. Juste parce quils en avaient eu envie.

On y va ? proposa André.

Allons-y, acquiesça Mireille.

Et à deux, ils franchirent le seuil.

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