Plaque de cuisson étincelante

Plaque brillante

Claire. Viens ici.

Pas de « sil te plaît ». Pas de « quand tu auras fini ». Juste « viens ici », comme on appelle un chien.

Elle appuya sa serpillière contre le mur et entra dans la cuisine. Marc était assis à la table, concentré sur son téléphone. À côté de la fenêtre, à sa place habituelle, sa belle-mère, Madame Hortense Berger, buvait son thé. Un mélange dodeur de chou bouilli et de médicaments, avalés à la poignée par Madame Berger du matin au soir, flottait dans lair.

Maman dit que tu nas encore pas nettoyé la plaque correctement, dit Marc sans lever les yeux.

Jai nettoyé hier

Mal nettoyé, répliqua-t-il.

Madame Berger reposa sa tasse sur sa soucoupe, avec un léger tintement.

Je nai jamais toléré la saleté chez moi, fit-elle de la voix assurée de ceux qui énoncent des évidences. Jai tenu cette maison seule pendant vingt ans jamais une telle pagaille.

Claire avait cinquante-trois ans. Elle se tenait dans la cuisine, gants en caoutchouc aux mains, trempées, écoutant encore une fois.

Montre-moi où cest sale, répondit-elle. Je vais repasser.

Voilà, montre-lui, intervint Marc. Tu ne vois pas par toi-même ? Faut que je me mette à genoux pour te montrer ?

Sa voix était basse, posée. Il parlait toujours ainsi : calme, jamais de cris, mais les mots touchaient toujours là où ça faisait mal.

Claire regarda la plaque. Elle brillait. Elle lavait frottée la veille au soir, passé une demi-heure à gratter les brûleurs. La plaque était impeccable.

Cest alors que quelque chose se passa.

Pas dexplosion, pas de larmes. Juste un regard à cette plaque immaculée, à Marc absorbé par son téléphone, à Madame Berger sirotant son thé. À lintérieur, tout devint silencieux, comme ce moment juste avant quun mécanisme se brise complètement.

Elle enleva ses gants, les posa sur la table.

Jentends ça depuis vingt-huit ans, souffla-t-elle. Ça suffit.

Marc releva les yeux, interloqué. Madame Berger resta figée, la tasse à la main.

Quoi? demanda Marc.

Jai dit : ça suffit.

Elle quitta la cuisine, entra dans la chambre, ouvrit larmoire et attrapa un grand sac Monoprix. Elle empila quelques affaires : papiers, deux pulls, sous-vêtements propres, chargeur de téléphone. Ses mains étaient étonnamment stables. Elle demeurait calme, comme un homme exécutant enfin une décision longtemps mûrie.

Des éclats de voix venaient de la cuisine. Dabord feutrés, puis plus nets.

Marc, tu entends, va larrêter !

Fais-le toi-même.

Claire enfila son manteau, prit son sac et savança dans le couloir. Elle se chaussa, ouvrit la porte.

Claire ! sécriât Madame Berger depuis la cuisine. Tu comprends ce que tu fais? Tu vas où? Sans lui, tu nes rien! Rien!

Claire referma la porte tranquillement, sans claquer.

Dans lescalier, il flottait des relents de litière de chat les voisins du troisième mêlés à lodeur douceâtre de peinture fraîche du rez-de-chaussée. Elle descendit, puis franchit le porche. Octobre. Froideur humide, feuilles détrempées plaquées sur le trottoir. Claire sarrêta au pied de limmeuble et sortit son téléphone.

Sophie répondit à la deuxième sonnerie.

Soph, dit Claire. Je suis partie.

Un silence.

Partie doù?

De chez Marc. Pour de bon. Je nai nulle part où aller.

Quelques secondes muettes. Puis, Sophie répondit:

Tu te souviens de ladresse? Vingt minutes et je suis là. Attends-moi devant, je vais tenvoyer le code.

***

Sophie habitait un petit F1 rue des Fleurs. Un chez-soi à elle, acheté il y avait sept ans, quand elle travaillait comme réceptionniste dans un hôtel et économisait chaque centime. Des étagères un peu partout, des plantes, et sur la porte du frigo, des magnets de toute la France. Un parfum de café, de pâtisserie, de cannelle flottait.

Claire était assise sur le canapé, une tasse de thé chaud dans les mains. Sophie, jambes repliées, la fixait avec attention, sans interrompre.

Raconte, demanda Sophie.

Il ny a rien à raconter Toujours pareil. La plaque sale. La soupe pas assez salée. Le sol pas assez propre. Ils me regardent comme si jétais un objet défectueux.

Cest comme ça depuis toujours. Pourquoi aujourdhui?

Claire réfléchit.

Aujourdhui, jai vu cette plaque propre et jai su que si je ne partais pas tout de suite, je ne partirais jamais. Que je mourrais là-bas. Je finirais par mallonger un jour et ne plus jamais me relever, et ils diraient que je ne savais même pas moccuper de moi-même.

Sophie acquiesça en silence et versa plus de thé.

Cette nuit-là, Claire allongée sous le plaid du canapé écoutait le vrai silence. Pas de télé dans la pièce voisine. Pas de toux derrière les cloisons. Pas ce sentiment durgence dêtre toujours sur le qui-vive.

Elle ne dormit pas avant trois heures. Non par angoisse, mais parce quelle découvrait ce que cétait de navoir aucune responsabilité.

Elle finit par sendormir.

***

Le téléphone resta silencieux deux jours. Le troisième, Marc envoya un message : « Quand est-ce que tu rentres ? » Pas de « pardonne-moi ». Pas de « faut quon parle ». Juste « quand tu rentres », comme si elle était partie en déplacement.

Claire lut puis remit le téléphone dans sa poche.

Tu fais bien, déclara Sophie, ayant vu le message. Ne réponds pas. Quil réfléchisse.

Il na rien à réfléchir, murmura Claire. Il croit que je finirai par revenir. Il la toujours pensé. Que je ne partirai jamais.

Et tu partiras?

Claire observa la fenêtre. Dehors, cour doctobre, voitures humides, arbres nus.

Je partirai. Mais je ne sais pas encore où.

Les premières semaines furent étranges. Claire ne savait que faire delle. Toute sa vie, elle sétait levée à sept heures : préparer le petit-déjeuner, ranger, faire la lessive, courir à la pharmacie pour Madame Berger, remplir le frigo, et recommencer. Du matin au soir. Jamais assez, jamais bien.

Maintenant, elle se réveillait, et la journée était vide. Rien à faire. Presque insoutenable.

Sophie Jai besoin de faire quelque chose, confia Claire un matin alors que Sophie partait au travail. Sinon je deviens folle.

Tu nas quà chercher du boulot.

Quoi? Jai passé vingt-huit ans à la maison.

Tu es peintre, Claire.

Claire rit brièvement, sans joie.

Je létais. Après les Beaux-Arts jai travaillé deux ans chez un éditeur, puis me suis mariée, et Marc a dit que ce nétait pas la peine : il gagnait bien sa vie. Sa mère ajoutait que les femmes honnêtes tiennent leur maison et ne courent pas les bureaux.

Et tu as accepté.

Oui. Javais vingt-cinq ans, je pensais que cétait cela, lamour : quon veille sur toi.

Sophie resta un moment silencieuse en enfilant son manteau.

Jai des aquarelles dans mon placard. Ma nièce les a laissées, et du papier aussi. Utilise-les, essaie.

Pourquoi?

Parce que, même après toutes ces années, tes mains savent encore. Essaie.

***

Claire trouva la boîte daquarelle, enveloppée dans du papier journal, dans le fond du placard. Peinture pour enfants, premier prix, couvercle orné dun écureuil. Du papier épais, entamé. Elle sassit à la table de la cuisine, fixa longuement la feuille vierge.

Puis prit un pinceau.

Rien ne venait. Couleurs ternes, gestes raides, tout tordu. Elle déchira trois feuilles. Puis elle se calma, étendit la couleur sans but, sans idée. Juste la couleur. Juste la forme.

Au bout dune heure, devant elle, un petit paysage aquarellé : la cour dautomne depuis la fenêtre de Sophie. Arbres mouillés, ciel gris troué dun trait rose à lhorizon.

Elle le contempla, songeant : voilà. Cest moi qui ai fait ça.

Ni une soupe. Ni une plaque. Ça.

Le soir, Sophie la trouva à son retour, dessin étalé sur la table.

Cest toi qui as peint ?

Oui.

Cest très bien, tu sais.

Cest tout de travers.

Mais cest vivant, assura Sophie. Jai vu des centaines de cours, mais celle-ci, on la sent vraiment.

Claire ne répondit rien. Pourtant, elle ne jeta pas laquarelle.

***

Dans lappartement de Monsieur Marc Laurent, quelque chose dinattendu avait eu lieu.

Trois jours, il crut Claire forcée de revenir. Où pourrait-elle aller, après tout ? Elle ne savait « rien » faire. Pas dargent, pas de travail, pas de logement.

Elle ne revint pas.

Au quatrième jour, il découvrit le frigo vide. Vraiment vide. Un reste de lait demi-écrémé seul sur létagère. Il alla au boulot le ventre creux.

Le soir, sa mère sirotait son infusion à la cuisine, lair résigné dune femme qui a tout vu.

Tu as mangé?

Non.

Moi non plus. Tu as ramené quelque chose?

Non, jai pas eu le temps.

Donc, ni mangé ni fait les courses, résuma Hortense Berger. Magnifique. Presque 80 ans et jamais vu ça, manquer de pain chez soi.

Maman, vas-y toi-même au supermarché.

Long silence.

À 78 ans? Mes genoux, ma tension Avec ma canne? Et tu crois que je peux y aller, moi?

Jai pas eu le temps, jai bossé.

Et Claire, elle ne bossait pas? Elle sest tuée à la tâche pour toi, et tu las poussée dehors.

Marc releva la tête.

Je lai poussée? Cest elle qui est partie!

Parce que tu ly as amenée ! cria sa mère. Je tai dit dêtre plus doux. Mais non, monsieur sait tout mieux que tout le monde.

Tu lui faisais des réflexions tous les jours ! « Plaque sale, soupe ratée, sol sale ! »

Je faisais mes remarques ! Cest mon droit, ici!

Ici, cest chez moi, maman ! Mon appartement!

Ils se regardèrent, pour la première fois depuis des années. Claire nétait plus là pour amortir les coups, pour faire tampon.

Marc se leva, enfila son manteau, partit en claquant la porte.

Hortense Berger resta seule dans la cuisine. Il faisait nuit dehors. Elle se leva, alluma, ouvrit le frigo, considéra le demi-litre de lait. Et referma.

Elle se rassit.

Le silence navait jamais été aussi total, dans cet appartement, du temps de Claire.

***

Novembre amena le froid et la neige. À ce moment, Claire vivait chez Sophie depuis trois semaines déjà, reprenait lentement ses esprits, comme un homme libéré après des années dans une pièce close. Dabord, la lumière éblouit. Puis on sy fait.

Elle peignait tous les jours. Elle sacheta de vrais pinceaux, pas ceux de sa nièce. Sophie lui dénicha sur Internet une annonce : un petit atelier à louer, rue de la Rivière, près du parc. Vingt mètres carrés, une grande fenêtre au nord, parquet ancien, pas cher car défraîchi, peinture écaillée.

Claire vint visiter, comprit tout de suite : cétait pour elle.

Vous louez ? demanda la propriétaire, une vieille dame en bonnet tricoté.

Oui.

Largent manquait. Elle vendit ses boucles doreilles en or, cadeau de ses parents pour son mariage. Un pincement au cœur, souvenir ; et puis non, se dit-elle, quel souvenir au juste?

Latelier devint son refuge. Elle y venait dès le matin, fenêtre ouverte laissant entrer lair froid, lodeur de neige, de la rivière. Les parfums dhuile, de térébenthine, de bois imprégnaient la pièce. Claire installait ses pots, son papier, ses toiles, et se mettait simplement à louvrage. Des heures durant, elle oubliait de manger.

Elle peignait de tout : paysages, coins de rue, natures mortes improvisées sur une tasse, une pomme, une vieille chaussure. De mieux en mieux. Les mains se souvenaient, il leur fallait juste du temps pour oublier vingt-huit ans de silence.

Un jour de décembre, Sophie lappela à latelier.

Claire, dans mon hôtel on veut organiser une expo de peintres locaux, modeste, dans le hall. Jai pensé à toi. Tu veux prêter des toiles?

Sophie, je ne suis pas une artiste. Je viens juste de recommencer.

Tu es une artiste, et je lai bien vu.

Même pas amateur.

Claire, ça fait trente ans que tu tauto-déprécies. Prête quelques œuvres, cest tout.

Claire réfléchit.

Daccord, daccord.

***

Cest là quelle rencontra Alexandre Dubois.

Il était venu à linauguration sans sintéresser à la peinture à la base: il avait réservé une chambre par hasard et passait dans le hall. Grand, chemise à carreaux, tempes grisonnantes, yeux gris et calmes. Il regardait une toile de Claire : parc dhiver, un banc, des traces de pas qui menaient puis repartaient.

Claire sapprocha pour ajuster le cadre et lentendit marmonner pour lui-même:

Curieux. On sassoit et puis on repart.

Pour les traces? demanda-t-elle.

Il se retourna, sans gêne dêtre surpris à parler à un tableau.

Oui. Je me dis : deux personnes sont venues. Se sont posées. Sont reparties chacune de leur côté. Ont-elles passé un bon moment ou se sont-elles disputées ? Allez savoir.

Jimaginais une personne seule, objecta Claire. Venue, assise, puis rentrée chez elle.

On ne rentre pas seul en zigzaguant comme ça, répondit-il sérieusement. Voyez, la trace serpente. Ils étaient deux.

Claire regarda la toile autrement.

Peut-être que vous avez raison.

Ils discutèrent ainsi vingt minutes. Il venait dune ville voisine rendre service à son frère, bricoleur touche-à-tout : menuiserie, électricité, plomberie. Veuf, deux enfants adultes. Il parlait peu, mais écoutait pour de vrai, remarqua Claire. Il ninterrompait jamais. Ne consultait pas son portable. Il la regardait quand elle sexprimait.

Cétait si rare quelle ne savait comment se comporter.

Au moment de partir, il demanda:

Vous avez une carte de visite?

Non, balbutia Claire. Je nen ai jamais fait.

Donnez-moi alors votre numéro ?

Elle le donna. Puis se demanda ensuite : pourquoi ? Peut-être voulait-il acheter la toile.

Trois jours après, il écrivit : « Bonsoir, cest Alexandre, les traces dans la neige. Je voudrais acheter cette toile, si elle est toujours disponible. »

Elle ne lavait pas vendue. Il vint, lemballa soigneusement, demanda à voir dautres œuvres.

Ils allèrent à latelier. Il regarda longtemps, silencieux. Acheta aussi deux petits paysages.

Vous peignez très bien, souligna-t-il.

Je nai pas peint pendant longtemps, répondit Claire.

Pourquoi?

Elle fit un geste vague, pas envie dexpliquer, pas maintenant.

Les circonstances.

Il hocha la tête, accepta, sans insister.

***

Marc appela en janvier. Voilà des mois que Claire alternait nuits chez Sophie et travail à latelier. Officiellement, ils étaient encore mariés ; elle navait pas entamé les démarches.

Il téléphona un soir, alors quelle achevait une grande nature morte branches de sapin dans un vase, pommes de pin, bougie.

Claire

Oui?

Silence.

Ma mère est malade, annonça-t-il.

Je suis désolée.

Tu pourrais venir? Au moins une fois par semaine, donner un coup de main.

Claire posa son pinceau.

Marc Je suis partie. Je vis ailleurs. Je ne viendrai pas aider, non.

Tu es encore ma femme.

Encore pour peu, et ça ne durera pas.

Claire, sil te plaît Reviens à la maison. Il faut quon discute.

On na jamais discuté, Marc. Vingt-huit ans. Il y avait toi et ta mère, et moi jobéissais.

Tu exagères

Peut-être, admit-elle calmement. Mais je ne reviendrai pas.

Elle raccrocha. Imperturbable. Cela la surprit elle-même.

Elle pensa que pour les autres, lhistoire semblait simple : une épouse quitte son mari. Mais, en elle, cétait réapprendre à marcher chaque jour.

***

Le rapport à largent, Claire le reconstruisait lentement. Ses tableaux se vendaient peu, à prix modeste. Parfois commande de cartes ou de petits paysages en cadeau. Avec Sophie, elle ouvrit une page sur internet ; petit à petit, des gens suivaient, écrivaient.

Cela suffisait. Juste. Atelier, nourriture, vêtements. Rien en trop, mais ça suffisait.

Et elle éprouvait pourtant le sentiment dopulence. Car elle avait enfin « à elle ».

Alexandre venait une fois toutes les deux-trois semaines, passant voir son frère, et venait toujours à Claire ensuite. Ils prenaient un café près du parc, marchaient dans le froid, parlaient. Il confiait ses bricoles, ses fils un, déjà marié et futur papa. Claire parlait de ses tentatives à lhuile, de ses envies.

Jamais il ne forçait. Jamais il ninsistait. Un jour, elle surprit quelle attendait ses visites. Quand il nétait pas là, latelier paraissait plus vide.

Sophie, murmura-t-elle. Alexandre Je narrive pas à comprendre.

Comprendre quoi?

Il est tellement gentil. Ça me fait peur.

Pourquoi? Le bien nest pas fait pour inquiéter.

Parce quavec moi, le bien cache forcément du pire.

Sophie la fixa longuement.

Tu sais, Claire Pas toujours.

Claire repensa à cette phrase plusieurs jours.

Puis elle écrivit à Alexandre la première : « Vous voulez passer samedi? Jai commencé une nouvelle toile, jaimerais vous la montrer. »

Il vint. Regarda. Approuva. Puis ils burent un café, et là il lança :

Claire, ça vous dirait une sortie ce week-end? Il y a une vieille abbaye à une heure dici, cest superbe en hiver, paraît-il.

Elle répondit : avec plaisir.

***

De ce qui se passait dans lappartement de la rue Jules-Ferry, elle avait des échos par intermittence. Parfois Zénaïde, la voisine du 4e, lappelait. Une dame âgée, souvent croisée auparavant à lescalier.

Claire, comment vas-tu? Tu sais, chez eux, cest infernal maintenant. On les entend se disputer à travers les murs. Madame Berger reproche tous les jours à Marc de ne pas tavoir retenue, il lui répond. Lautre nuit jai failli appeler la police, ils criaient tellement fort.

Claire écoutait, ne ressentant que de la tristesse. Ni revanche, ni satisfaction. Juste : voilà ce qui arrive.

Sans elle, cest lenfer, non parce quils pleurent labsence de Claire, mais parce quil ny a plus personne pour encaisser. Ils tiraient dans une même direction, et voilà la cible partie, ils sabîment lun sur lautre.

En février, Zénaïde linforma que Madame Berger avait été hospitalisée tension, cœur. Marc, seul, faisait grise mine.

Claire mit la bouilloire à chauffer, songea à appeler. Vingt-huit ans quand même. Une personne, même si difficile.

Puis se ravisa : non. Ne rien faire par devoir. Elle avait assez agi “par devoir” toute sa vie.

***

Mars apporta la fonte et lodeur de terre mouillée. Claire traversait le marché, sac en toile, choisissant ses légumes. Face à un étal de tomates précoces, elle pensa: il faudrait peindre cette scène, ces sons, ces couleurs.

Et elle vit Marc.

Il arpentait le marché, téléphone en main, lair absent. Il lui sembla vieilli, ou peut-être le regardait-elle autrement. Épaules voûtées, blouson froissé, visage gris.

Elle attendit de ressentir quelque chose. Peur? Colère? Envie de fuir?

Rien de tout ça.

Marc leva la tête, laperçut. Il simmobilisa. Trois étals les séparaient.

Claire, dit-il.

Sa voix était calme, mais fragile. Une anxiété inconnue.

Marc, répondit-elle.

Il savança. Une marchande voisine se fit un point dhonneur à trier ses pommes.

Comment vas-tu? demanda-t-il.

Bien.

Tu as maigri.

Peut-être.

Ma mère est à lhôpital. Problème de cœur.

Jai su. Désolée.

Bref silence. Il jongla avec son sac.

Tu ne vas vraiment pas revenir?

Claire le fixa, sereine. Ni haine, ni pitié. Juste.

Non, Marc. Je ne reviendrai pas.

Mais il faut bien vivre.

“Il faut”. Toi, tu dois trouver un sens. Moi, je vis déjà.

Il resta sans voix. Elle acheta ses tomates, régla, et séloigna.

Son cœur battait normalement. Sa vraie victoire : ce rythme égal. Pas dans le départ seulement. Pas dans le refus. Mais là, debout devant cet homme, sans peur, sans se réduire, sans penser « il faut être gentille », « je ne dois pas être dure », « et sil avait raison, et si jabuse ». Juste face à un inconnu. Presque.

Elle prit du persil, acheta du pain, rentra chez elle enfin, à latelier : depuis longtemps déjà, cétait « chez elle », ce lieu.

***

Au printemps, elle lança la demande de divorce. Sans avocat, toute seule, alla où il fallait, remplit les papiers. Marc nopposa pas dobjection. Ils se croisèrent chez le notaire, signèrent, cest tout.

Pas dappartement à elle. Marc garda le sien. Elle refusa de réclamer une part trop long, trop lourd. Sophie lui disait « cest dommage ». Claire secouait la tête.

Je nai pas besoin de ce lieu, Sophie. Jai besoin de continuer.

Un peu dargent, ça aiderait.

Largent viendra, répliqua-t-elle. Le mien.

Quand arriva lété, elle et Alexandre se voyaient chaque semaine. Parfois elle allait chez lui. Il possédait une petite maison dans un quartier calme, avec un jardin, cassis et un vieux pommier. Claire y vint en mai, restant longtemps devant cet arbre en fleurs.

Cest magnifique, nota-t-elle.

Ma femme la planté, répondit-il, paisible. Ça fait huit ans quelle est partie. Mais le pommier fleurit toujours.

Ils regardaient ensemble larbre.

Alexandre, vous navez pas peur? De vous attacher à quelquun, encore

Il hésita.

Si. Mais vous me plaisez. Et je crois que la peur nest pas raison pour cesser de vivre.

Elle éclata de rire, surprise.

Vous êtes philosophe.

Je suis juste menuisier : ça doit être solide, droit, sans faux pli.

***

En automne, exactement un an après ce fameux jour doctobre où Claire était partie, elle se trouvait chez Alexandre, le soir. Il réparait un tiroir de cuisine récalcitrant; elle sirotait son café, crayonnait.

Chaleur paisible. Parfum de bois, de café.

Claire commença Alexandre, sans quitter son tiroir. Tu tinstallerais ici?

Elle releva la tête.

Où?

Ici. Chez moi.

Elle resta silencieuse. Il bricolait, concentré.

Jai mon atelier là-bas, murmura-t-elle.

Je sais. Mais ici aussi, il y a une chambre, grande fenêtre à lest, soleil du matin. Je te lai dit?

Tu me las dit.

Alors?

Claire fixa son carnet. Un croquis : cuisine, homme au tournevis, femme à la tasse. Fenêtre. Arbre dehors.

Il faut que jy réfléchisse.

Prends ton temps.

Tu ne me presses pas ?

Non.

Pourquoi?

Il posa le tournevis, testa le tiroir. Celui-ci coulissa aisément.

Parce que jai tout mon temps, répondit-il. Et quil est idiot de brusquer quelquun.

Claire reporta son regard sur le carnet.

Daccord.

Daccord tu y penses, ou daccord tu emménages?

Daccord, jemménage.

Il hocha la tête, sassit, pris sa tasse. Ils partagèrent ce silence, et il était doux.

***

Six mois encore passèrent.

Claire vivait chez Alexandre, mais gardait son atelier rue de la Rivière. Trois fois par semaine, elle y travaillait. La pièce, à lest, devint son autre repère : elle y faisait des croquis au matin, pendant quil partait au boulot.

Ses œuvres se vendaient un peu mieux. Elle nétait pas célèbre, non mais elle avait sa clientèle, ses commandes, ses fidèles. Discrètement, sereinement, cétait son univers à elle.

Des nouvelles de Marc lui parvenaient par Zénaïde, parfois. Madame Berger marchait mal, ne quittait plus la chambre. Marc avait une aide-ménagère, travaillait, rentrait chaque soir, reprenait « sa » vie.

Claire écoutait ces récits, se souvenait quautrefois cet homme tenait tout son ciel. Son humeur faisait la pluie et le beau temps. Sa voix fixait les lois. Vue de lextérieur, sa vie semblait « une bonne famille » ; dedans, cétait une cellule dont elle-même gardait la porte fermée et la clé, cétait elle.

Désormais, le ciel était autre.

Un mardi de décembre, Claire arriva tôt à latelier. Elle alluma, mit leau à chauffer. Dehors, la neige tombait, paisible.

Le téléphone sonna. Cétait Sophie.

Claire, bonjour ! Comment tu vas ?

Bien. Je travaille.

Écoute, jai une nouvelle. Une amie me dit quune galerie du centre cherche des artistes pour le printemps. Petite galerie, mais sérieuse. Elle a vu tes tableaux en ligne, veut tappeler. Voilà son numéro.

Claire nota.

Sophie, ils voudront un vrai dossier. Moi, je nai ni nom, ni expo, rien.

Tu nas pas peint cinq ans? Et là, tu te remets, 150 œuvres au compteur ! Cest rien ça?

Bon

Appelle. Juste pour parler.

Daccord.

Elle raccrocha, fixa le numéro, puis la fenêtre : la neige couvrait tout dun blanc pur, comme une feuille neuve.

Elle se versa du thé, saisit un pinceau et reprit le travail. Elle appellerait plus tard. Il fallait dabord saisir ce flocon.

***

Le soir, Alexandre vint la chercher à latelier. Il frappa, entra, surprit Claire penchée sur sa toile.

Prête?

Attends, cinq minutes.

Il sassit sur un tabouret sans la presser, la regarda peindre. Parfois, elle sentait ce regard paisible, attentif, comme on contemple ce à quoi on tient.

Cinq minutes après, elle rangea pinceaux et couleurs.

Voilà.

Cest beau, indiqua-t-il.

Je ne sais pas. Peindre la neige, cest compliqué. On croit que cest blanc, mais en fait il y a du bleu, du gris, du rose tout, sauf blanc.

Je ny aurais jamais pensé, dit-il sérieusement.

On croit savoir, et on ne voit rien.

Ils sortirent. Dans la rue claire et froide, la neige avait cessé. Lair était si pur quon avait envie den remplir ses poumons.

Alexandre, souffla Claire en marchant. On ma proposé une expo, une galerie au centre.

Tu veux le faire ?

Elle hésita.

Jaimerais bien, mais ça me fait peur.

Peur de quoi?

Quon dise « ce nest pas ça », « cest pas de lart ». Que je ne suis pas une vraie peintre. Que je nai pas de place.

Alexandre marchait, silencieux, mains en poche.

Claire. Tu sais quil ny a plus rien de vraiment effrayant ?

Comment ça ?

Ce qui était le plus dur, tu las déjà traversé. Tu as vécu vingt-huit ans là où on te disait « tu nes rien ». Et tu es partie, juste avec un sac. Ça, cétait la vraie épreuve. Une galerie? Sils disent non, tant pis.

Elle sarrêta.

Avec toi, cest simple, hein ? Toujours tout droit.

Cest lhabitude

Elle rit. Il esquissa un sourire sous la lumière.

On rentre ? Il fait froid.

Ils avancèrent, la neige crissant sous leurs pas. Quelques lampadaires miroitaient dans les flaques gelées. Là-bas, les fenêtres allumées les attendaient.

Alexandre

Oui?

Merci.

De quoi?

De ne jamais dire « il faut » ou « tu dois ».

Pause.

Un adulte sait ce quil lui faut, dit-il doucement. Moi, jai juste à rappeler, parfois.

Ils arrivèrent. Il ouvrit la porte, la laissa passer. Ça sentait le bois, et un peu la pomme, parce quil les stockait à la cave depuis lautomne.

Claire ôta ses chaussures, entra dans la cuisine, alluma.

Rien navait changé : la table, deux chaises, la fenêtre sur le jardin. Sur le rebord, son carnet, là depuis le matin.

Elle louvrit, contempla le croquis dhier: la cuisine, lhomme au tournevis, la femme à la tasse. Fenêtre. Le jardin dehors.

Elle allait y ajouter la neige.

Elle prit son crayon.

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