Il fut un temps, autrefois, où je me souviens avoir offert à ma belle-mère un cadeau qui, je lespérais, la mettrait dans tous ses états ! Un présent dont la vue lui ferait battre le cœur un peu plus vite, un souvenir impossible à jeter, quelle serait bien obligée de conserver en évidence. Voilà, cétait mon idée de revanche. Que la souris pleure donc, à son tour, devant la chatte ! Oh, cette odieuse Bernadette Dubois, ma belle-mère ! En quinze ans de mariage avec Philippe, pas un mot gentil nest sorti de ses lèvres à mon égard. Boudeuse. Les autres vous adressent au moins un sourire, même du bout des lèvres. Elle, non : seulement son regard noir qui vous transperce sans rien dire. Jai toujours évité ses invitations, je ne mettais les pieds chez elle, tout au plus, que cinq minutes par an, racontais-je à ma chère amie Clémence.
Clémence hochait la tête, toute aussi remontée contre sa propre belle-mère, Marguerite, pour la compagnie. Cétait notre tradition : toutes les deux semaines, le samedi, nous retrouvions notre groupe denfance, comme un petit salon entre filles rien que pour nous trois. Jétais coiffeuse, jarrangeais en virtuose les coupes de cheveux de chacune, malgré mon emploi du temps chargé ce jour-là. Clémence, elle, chef cuisinière, arrivait toujours les bras chargés de douceurs des « délices », comme disait mon fils Luc.
La troisième de la bande, Élodie, était infirmière et venait justement dêtre transférée ailleurs. Nous brûlions de savoir où mais le bavardage avait dévié sur les belles-mères.
Jen peux plus, jvous jure ! Sans elle, ma vie serait plus simple, commençai-je à nouveau.
Mais cette fois, Élodie, si discrète jusque-là, me coupa sur un ton narquois :
Et alors, Odile ? Tu crois que ça règlerait tout, dun coup ?
Peut-être bien, soufflai-je, soudain moins sûre de moi.
Ce matin-là, je métais revue, le sourire aux lèvres, apportant le cadeau emballé dans un joli papier coloré, en espérant bien gâcher sa fête. Javais précisé : à ouvrir seulement après mon départ. Lui faire de la peine, voilà tout ce quelle méritait, pensai-je alors.
Les filles, vous vouliez savoir où je travaille maintenant ? lança Élodie, recentrant lattention.
Dans une clinique privée ? devina Clémence.
Tu vas devenir riche ! sexclama Clémence en riant.
Chez les Sœurs de la Compassion, en unité de soins palliatifs, répondit Élodie simplement.
Un silence pesant accueillit lannonce.
Tu Pourquoi ? Cest si dur, non ? Et largent ? balbutiai-je, interloquée.
Vous nen avez que pour largent ! pardonne-moi, Odile, mais jai envie de te dire : « Idiote », murmura-t-elle avec amertume.
Moi, idiote ? Cest ma belle-mère la mauvaise ! persiflai-je.
Non, toi, Odile. Ce que tu fais et dis, cest tellement mesquin ! Jignore comment est vraiment Bernadette Dubois. Tu dis quelle ne ta jamais remerciée ? Mais qui a vendu son appartement du centre de Lyon quand vous aviez besoin despace, sans rechigner, pour acheter une petite maison en banlieue ? Ta belle-mère, sans histoires. Quand petit Luc est tombé gravement malade, qui ta aidée à le faire soigner ? Cest son ami denfance, devenu grand professeur à Paris, qui la sauvé grâce à Bernadette ! Et ce soir où tu t’es retrouvée trop éméchée, réveillée chez un ancien camarade de classe… Ce nétait rien, mais Philippe naurait pas pardonné. Qui ta sauvée ? Bernadette, qui a affirmé que tu avais dormi chez elle. À force, tu craches dans la main qui te nourrit ! Et ses confitures, ses ratatouilles maison, ses bocaux, ses cornichons quelle prépare pour vous qui en profite ? Nous aussi, chaque fois que je venais, je me régalais !
Tu ne distingues même pas un pied de tomates dun dahlia ! Mais cest elle qui se donne tant de mal ! Certaines font peu de discours, montrent leur affection par leurs actes. Dautres bavardent pour ne rien faire. Voilà tout, explosa Élodie.
Merci, amie ! Je croyais trouver du soutien, et voilà le résultat ! Tu me traites didiote ! mécriai-je, les larmes aux yeux.
Mais au fond de moi, je ressentis comme un pincement. Le petit ver venimeux du bonheur malicieux remua, envieux de gâcher la fête de Bernadette. Mais sa voix, à Élodie, venait troubler cette méchante satisfaction.
Clémence, de son côté, engloutit cinq chaussons aux choux (son remède en cas de contrariété), silencieuse et pensive. Je compris que même elle ne mappuyait plus.
Jaurais dû me fâcher, claquer la porte, tourner le dos à Élodie. Mais ce fichu ver ne me laissa pas bouger.
Jai perdu ma maman très jeune, vous loubliez ? viva Élodie dune voix tremblante. Cela fait quinze ans que je vis avec ce vide, comme toi avec ta belle-mère ! Sauf que toi, tu te plains, alors quelle taime à sa façon. Moi, chaque jour, je meurs de chagrin. Parfois, jappelle le numéro de ma mère, sauvegardé dans mon téléphone. Je fais sonner puis décroche. Je parle dans le silence, je lui raconte mes peines, je pleure en memmitouflant dans son châle… Odile, excuse-moi, mais je ne pouvais pas me taire. Tu as une maman, une belle-mère ! Pourquoi tobstiner à lui chercher noise ? Pourquoi la rabaisser sans cesse ? Et dis, quand as-tu offert une coupe ou une couleur à Bernadette ? Tu toccupes de nous toutes, mais delle, jamais ! poursuivit Élodie.
Le ver en moi se recroquevilla sous le coup. Et je dus avouer, comme poussée par une voix étrangère à la mienne :
Jamais.
Cest dingue ! Tu plaisantes, Odile ? Ce nest pas humain Moi, ma belle-mère, elle est adorable, après tout. Je lui offre des chocolats, des tartes maison, des petits sablés à Pâques, elle en est ravie ! Et ses mains de poupon, toujours prêtes à me serrer, un amour de mamie ! sourit Clémence en songeant à la sienne.
Le ver ne fit plus un bruit. Je pouvais désormais me lever ; il ne me retenait plus.
Je revoyais ce matin, ses mains à elle larges, travailleuses, veineuses. Bien loin des belles mains évoquées par Clémence. Oui, je la traitais de « pince de crabe ». Je trouvais son visage disgracieux, je lavais même surnommée « vieille pomme de terre ». Que savais-je,delle ? Finalement, rien.
Pourtant, chaque fois quil y avait besoin daide, elle était là. Philippe, enfant tardif, avait perdu deux sœurs, puis son père cest Bernadette qui avait soigné tout ce petit monde. Son unique fierté, cétait son fils.
Et moi, j’aimais toujours Philippe, autant quau premier jour Intelligent, solide, dévoué. Mais il doit tout cela à léducation de sa mère ! Il aurait pu mal tourner, ou senfuir, ou me tromper mais non, il maime. Pourquoi nai-je jamais eu de mot doux pour elle ? Qui men empêchait ? Honte à moi !
Un flot de larmes me monta. Et pour éviter de flancher, je sollicitai Élodie :
Et ton travail, Élodie, cest comment ?
Leurs yeux, les filles Je ne pourrai jamais les oublier. Si douloureux, parfois Et pourtant tellement de lumière, de bonté, despoir ! Je vois tant de gens regretter de ne pas avoir assez aimé, entendu des adieux, vu des pleurs déchirants. Il y avait cet homme daffaires, brillant ; sa mère chez nous, il navait pas le temps de lemmener sur sa terre natale, en Corrèze. À sa mort, il suppliait : « Maman, reviens, je ferai tout, nous irons où tu veux »
Ou ce militaire, veuf, venant chaque jour voir sa fille atteinte dun mal incurable. Plus de cheveux, et pourtant, il lui apportait des barrettes, espérant quun jour, ses cheveux repousseraient. À chaque visite, elle rayonnait. Quand elle disparut, il remit ces barrettes à toutes les soignantes. Ses yeux étaient secs, mais tellement pleins de douleur « Elle est avec sa maman, me dit-il ; elles mattendront là-haut. » Savez-vous ce que je veux dire ? Il faut savoir apprécier la vie ! Certains ne le comprennent qu’au tombeau. Dautres se consument dans des querelles stériles. Ça épuise même le ciel On croit tout contrôler de sa vie ; mais non, les filles, rien nest acquis, conclut Élodie avec gravité.
Clémence se rafraîchit en agitant La Croix sur les choux disparus, puis pianota sur son téléphone un message à son mari : ce soir, dîner en famille à la maison, surtout inviter ses beaux-parents à dormir.
À plus tard ! déclara-t-elle joyeusement, filant comme une anguille.
Je me levai à mon tour, mains tremblantes, fouillant dans mon sac que je fis tomber, répandant son contenu sur le carrelage. Élodie maida en silence ; nous nous séparâmes sans un mot.
Le soir, tout mon programme était annulé devant la nécessité dagir autrement. De lautre côté de la ville, dans sa maisonnette, une femme que je croyais insensible à ma personne contemplait le cadeau que javais voulu lui faire comme une punition. Si elle avait agi ainsi envers moi, jaurais été blessée, mon anniversaire gâché à jamais.
Je rattrapai mon retard, mexcusai auprès de mes clientes en leur promettant une remise et fonçai chez Bernadette.
Le téléphone de Philippe demeurait muet. Mes mains étaient moites. Que dirait-il, lui, qui aimait tant sa mère ?
Il faisait nuit, les lumières de la petite maison brillaient. Soudain, les rideaux à fleurs et le pot de géraniums sur le rebord, qui mavaient tant agacée, me semblèrent doux et familiers.
« Il faut sexcuser, mais quoi dire ? Prendre un autre cadeau ? Pas le temps Je promettrai de trouver mieux. Elle est blessée, cest certain. Oh, quai-je fait ? » pensais-je en traversant le jardinet.
La porte était entre-ouverte. Dans la grande pièce trônait un plat de raviolis, de la salade niçoise au fromage blanc le plat préféré de Philippe , des crêpes farcies. Je restai un instant à contempler la scène familiale. Mon mari en grande conversation avec Luc, dégustant les petits choux roulés de sa grand-mère. Bernadette, toute simple dans sa robe bleue à col en dentelle et sa longue tresse, discutait avec deux voisines âgées et un vieux monsieur énergique, sûrement un autre invité.
Quelle merveille, vous ne trouvez pas ? sexclamait-elle justement, désignant mon cadeau.
Puis elle expliqua :
Cest Odile, la femme de Philippe, notre petite princesse au teint clair. Une beauté pareille, on nen voit pas tous les jours ! Quand je la regarde, jai le cœur qui chante comme un merle Dieu a fait là un chef-dœuvre ! Maintenant, Odile sera à jamais avec moi. Un artiste la peinte, voyez ! Jai fondu en larmes de bonheur à la vue de ce portrait. Je naurais pas rêvé mieux !
Jai senti tout mon sang monter au visage, la honte me submergeant, comme le jour où, enfant, javais cassé le vase de grand-mère mais accusé mon petit frère Paul.
Je lui avais offert mon propre portrait, pensant que cela la ferait souffrir de le voir. Jamais je navais imaginé quelle laccueillerait ainsi, émue aux larmes, fière de me présenter en exemple à toutes ses amies.
Odile est si jolie que parfois, je nose pas lui parler. Elle me donne le vertige, comme une poupée revenue dun conte. Moi, je ne suis quune vieille sans élégance, et je nai jamais su parler joliment. Alors en douce, quand elle dort ici, je lui borde sa couverture. Dieu ma pris mes filles, mais ma laissé une autre : celle que mon Philippe a épousée, ma propre petite Odile adorée. Je répète toujours à Philippe quil a épousé un trésor !
« Vis donc avec ça ! » me souffla le ver, puis il disparut à jamais.
Je neus même pas le temps de lui promettre de devenir meilleure. Le temps métait compté, désormais. Philippe me remarqua soudain, Luc accourut à mes genoux.
Mais tu nétais pas censée travailler tard ce soir ? me murmura Philippe.
Jai tout annulé Bernadette Est-ce que je peux vous appeler « maman » à partir daujourdhui ? Bon anniversaire, balbutiai-je, la gorge serrée.
Au fond, jaurais voulu me mettre à genoux, comme ce fils du récit dÉlodie, en hommage à tant de bonté et de sagesse.
Odile ! Tu as trouvé le temps de venir, ma fille, à moi, la vieille. Voilà ma Odile ! sexclama Bernadette, le regard brillant daffection.
Le vieux monsieur laissa échapper un ronflement satisfait, admirant successivement moi et le tableau.
Et tous se mirent bientôt à rire, à sagiter joyeusement autour de la table.
Je me réjouissais, pour la première fois, dêtre présente ce soir-là, en vie et entourée. Javais mes parents en route pour nous rejoindre mon adorable mari, notre fils, une vraie belle-famille et un métier que jaimais : en somme, jétais une vraie riche !
À table, à table ! saffairait Bernadette.
Quelle belle soirée ! Ensuite, on institue la Journée de la Beauté : si quelquun veut une nouvelle coupe ou une couleur, dites-le, je men occupe avec joie ! souris-je à tous.
Ce serait, désormais, mon cadeau à chacun.





