Il est arrivé dix ans trop tard

Il est arrivé dix ans trop tard

Je croyais avoir tout bien fait. Cest ce que je pensais en montant les marches du vieil immeuble de la rue des Chênes, jusquau troisième étage. Dans la poche de mon manteau, il y avait cette petite boîte en velours que javais achetée à la bijouterie « Perle Rare ». Jy jetais des coups dœil, du bout des doigts, comme si elle risquait de disparaître. La bague coûtait cher: javais passé une heure à hésiter tandis que la vendeuse revenait, plateau après plateau, et jimaginais la tête de Solène. Elle devait être heureuse. Dix ans, ce nest pas rien.

Sur le palier, ça sentait la soupe et la litière de chat. Je grimaçai, sonnai chez elle. Ce novembre était particulièrement dur, il avait neigé toute la matinée, mes mains avaient du mal à se réchauffer. Je trépignais, touchant encore la boîte, comme pour me donner du courage.

Jai entendu un choc derrière la porte. Puis des pas, masculins, lourds. Au début, je nai pas compris. Je me suis figé.

La porte sest ouverte.

Un homme denviron quarante-cinq ans se tenait sur le seuil. Petit, costaud, en chemise de flanelle à carreaux et pantalon sombre. Il me regardait calmement, sans curiosité, comme on regarde un facteur ou un voisin quon na jamais vu.

Cest pour qui? demanda-t-il doucement.

Je clignai des yeux.

Je viens voir Solène. Elle est là?

Il hocha la tête sans bouger et appela à lintérieur:

Solène, quelquun pour toi.

Quelques secondes ont passé, longues comme des années. Puis elle est apparue, en pull crème, les cheveux relevés, sans maquillage. Elle avait lair plus posée, plus lumineuse même, que dans mon souvenir. Pas plus jolie, pas plus apprêtée, mais simplement différente. Apaisée.

Quand elle maperçut, elle stoppa une seconde. Je nai rien su lire sur son visage: ni joie, ni colère. Quelque chose de distant et calme.

Louis, dit-elle. Tu naurais pas dû venir.

Ma bouche souvrit puis se referma. Je regardai lhomme en flanelle, puis elle.

Cest qui? ai-je demandé, tout en sachant déjà.

Cest Éric, répondit-elle simplement. Il vit ici.

Voilà. Parfois, il ny a rien à expliquer. Une phrase sans tremblement, sans regret, sans larmes. Un fait. «Il vit ici». Et je restai là, sur ce palier froid de novembre, le cœur tordu, la bague brûlante contre ma poitrine, alors que de lappartement montait une odeur de pot-au-feu réconfortante.

Je sentais ce parfum distinctement. Le vrai, avec ses carottes et son poireau: exactement comme elle en préparait pour notre anniversaire, quand japportais le vin et quelle sagitait en cuisine. Alors, je me disais: voici une femme qui mattend, inébranlable, fidèle, là pour moi.

Je me trompais.

Elle ne partirait pas, me répétais-je au fil des ans. Où irait-elle, à trente-cinq, puis trente-sept, puis presque trente-huit? Qui dautre voudrait delle? Jétais sûr de moi, comme seuls le sont ceux qui nont jamais vu leur certitude mise à lépreuve.

Solène, attends. Il faut quon parle. Cest important.

Jécoute, répondit-elle. Parle.

Pas ici, ai-je fait en désignant Éric.

Il na pas bougé. Il assistait à la scène sans hâte ni nervosité. Un agacement menvahit, un trouble mêlé dinquiétude.

Éric sait qui tu es, dit-elle. Parle.

Jai sorti la boîte de ma poche. Bleu nuit, en velours, avec les lettres dorées de «Perle Rare». Je la lui ai tendue.

Je suis venu te demander en mariage. Nous aurions dû le faire depuis longtemps. Je sais que jai tardé. Mais je veux quon se marie.

Solène regarda la boîte. Elle ne la prit pas. Son regard revint vers moi, plein dune fatigue douce, qui me surprit. Ni rancune, ni satisfaction, ni colère. De la pitié, presque.

Range ça, Louis, dit-elle, presque à voix basse.

Solène

Sil te plaît.

Jai remis la boîte dans ma poche. Ma main tremblait.

Voilà, cest tout? ai-je articulé, un peu trop brusque, incapable de faire autrement.

Cest tout, dit-elle. Pardonne, mais tu savais bien que tôt ou tard, les choses changeraient.

Tu aurais pu me prévenir.

Je te lai dit, maintes fois. Autrement, avec dautres mots, mais je te lai dit. Tu nas jamais entendu.

Elle mobserva quelques secondes, puis, comme si elle terminait un dialogue intérieur, ajouta :

Au revoir, Louis.

La porte se referma. Sans claquer. Juste un clic, le verrou. Jentendis à lintérieur le tintement dune assiette, puis lodeur du pot-au-feu. Puis le silence.

Je restai là, trois minutes peut-être. Puis je descendis, sortis, montai dans ma voiture, ma vieille Renault, dont jétais fier, et je restai assis longtemps à regarder la neige fondue tomber sur le pare-brise.

La bague me brûlait à travers le tissu.

Les premiers jours après, je me persuadai que tout pouvait sarranger. Jétais du genre à tout vouloir réparer. Responsable dun service commercial immobilier, chez «Rochefort Bâtiments», javais du talent pour négocier, insister, remporter les marchés. Ma devise: il y a toujours une solution. Il suffit de trouver le bon outil.

Mais ici?

Je lai appelée le lendemain. Elle a répondu tout de suite, ce qui ma surpris.

Il faut quon parle, ai-je attaqué.

On sest déjà parlé, hier.

Non, vraiment parler. Se voir.

Pourquoi, Louis?

On ne peut pas balayer dix ans comme ça. On a vécu tant de choses ensemble.

Silence. Puis elle:

Je ne balaie rien. Tout cela a existé, mais moi je vis maintenant, pas hier.

Avec lui?

Oui.

Tu le connais à peine, six mois!

Toi, je tai connu dix ans, répondit-elle posément. Et alors?

Jai été incapable dargumenter. Elle raccrocha, polie, directe. Je suis resté longtemps, le téléphone à la main, cherchant ma faute, sans la trouver.

Trois jours plus tard, jai commandé chez «Narcisse», avenue Gambetta, cent une roses blanches et des lisianthus: un bouquet qui ne passerait pas la porte. Ils lont livré directement à la bibliothèque du boulevard Flaubert où elle travaillait comme responsable de section. Je me disais que, devant tout le monde, elle serait émue, que ça marquerait.

Le mot disait simplement: «Pardon. Jai été idiot. Laisse-moi une chance.»

Le soir-même, SMS de sa part. Un seul: «Nenvoie plus de fleurs au travail. Cest embarrassant pour moi.»

Lu trois fois. Embarrassant. Pas «merci», pas «touchée», pas «je vais y réfléchir». Juste embarrassant.

Jai reposé le téléphone, suis allé me servir un thé. Jai regardé dehors. Novembre tirait tout vers le gris, les arbres étaient nus, la lumière blafarde, lasphalte ruisselait. Le froid sétait infiltré à lintérieur, même si les radiateurs tournaient à fond.

Jai repensé à tout. Pas pour me défendre, juste pour comprendre. On sétait croisés, javais trente ans, elle vingt-huit. Amis communs, un anniversaire. Je débutais tout juste chez «Rochefort», carriériste, impatient, ne pensant quà largent. Solène mavait plu tout de suite. Pas de coup de foudre, mais elle avait cette façon tranquille découter, dêtre là sans remplir le silence, rareté précieuse.

On sest fréquentés. Jamais pressé daborder les choses sérieuses, elle non plus ne poussait pas. Je croyais que ça lui convenait. Peut-être nai-je pas assez interrogé.

Parfois, elle demandait: «Louis, tu nous vois comment dans un an, dans cinq?» Je répondais à côté: «Bien, tout va bien, pourquoi se précipiter?» Elle se taisait. Je prenais son silence pour un accord.

Il y avait les réveillons, parfois ensemble, parfois avec dautres. Son anniversaire, en février, je men souvenais, mais, à loccasion, je me contentais dun appel. Je disais: le travail. Elle acceptait, comprenait, croyais-je.

Maintenant, au bord de la fenêtre avec mon thé refroidi, je repensais différemment.

Elle, elle attendait. Pendant dix ans, elle attendait la moindre parole claire de ma part. Mais je ne disais rien, persuadé que tout allait bien, que rien ne pressait. En vérité: une partie de moi la tenait toujours en réserve, en cas de Même si je ne lavouais pas comme cela. Je nai jamais vraiment choisi. Elle, elle attendait ce choix.

Et puis elle a grandi.

Ça, je ne lai compris quaprès des semaines, en la revoyant, quand je pouvais comparer. Celle que javais connue était plus tendre, plus inquiète, plus en attente. Aujourdhui, elle était droite, concise, sans détours inutiles. Quelque chose en elle sétait affirmé.

Jai alors appelé mon vieux pote Jean, rencontré à la fac.

Écoute, elle vit avec un gars. Depuis six mois.

Tu viens seulement de lapprendre? ma demandé Jean.

Oui Tu savais?

Jen avais entendu parler, vaguement. Je pensais que tu étais au courant.

Non.

Écoute Tétais pas le plus attentionné non plus. Peut-être que cest logique.

Je nai pas continué la discussion. Jai raccroché.

Logique. Jean voulait bien faire. Mais je voulais juste comprendre: comment réparer?

Jai alors fait la chose la plus bancale de ces derniers temps, sans en avoir conscience tout de suite. Jai retrouvé son numéro, jai appelé :

Descends cinq minutes. Je suis devant chez toi.

Pause. Puis :

Pourquoi?

Viens juste.

Elle est descendue. Veste, bonnet, mains dans les poches. Jétais devant lentrée. Quand elle arriva, je me suis agenouillé sur le trottoir trempé, brandissant à nouveau la petite boîte de chez «Perle Rare».

Il faisait -8°C. Une femme avec un chien passa à côté, sarrêta en souriant, la main sur le cœur. Jétais persuadé que Solène allait ressentir quelque chose.

Elle me regarda trois secondes, puis dit doucement :

Relève-toi, sil te plaît.

Solène

Tu vas attraper froid.

Je me suis relevé. Mon genou était trempé.

Tu ne comprends pas: Je suis sérieux. Je veux fonder une famille avec toi. Je le veux vraiment.

Tu le voulais aussi il y a dix ans? demanda-t-elle ce nétait pas un reproche, juste une question dont elle connaissait déjà la réponse.

Je ny pensais pas ainsi à lépoque.

Je sais, fit-elle avec une bonté fatiguée. Je ne ten veux pas. Mais cest fini. Ce que nous avions nexiste plus. Je vis autre chose.

Et si je te dis que je taime?

Elle croisa mon regard, détourna le sien.

Ça ne change rien. Des mots, sans actes derrière, ça ne pèse rien. Tu aimes parce que tu as perdu, mais ce nest pas pareil que daimer dans le confort, quand tu aurais pu me choisir, mais tu ne las pas fait.

La femme au chien avait déjà disparu. Le lampadaire au-dessus de nous clignotait. Solène était là, et soudain, je compris que jignorais tout de sa taille, de son goût pour lhiver, de la date dachat de sa veste. Dix ans sans savoir cela.

Rentre, murmura-t-elle. Il fait froid, il est tard.

Elle tourna les talons, franchit lentrée. La porte fit un bruit métallique.

Je restai encore un peu, puis regagnai la voiture.

En décembre, jai rappelé, plusieurs fois. Elle répondit aimablement, fermement, mais refusait toute discussion qui laisserait espérer. Une fois, jai tenté lhistoire commune, les souvenirs, le passé quon ne jette pas. Elle acquiesça: non, on ne jette pas, «mais je ne veux plus vivre dans le passé».

Une autre fois, jai joué la carte de la pitié: je narrivais plus à dormir, je perds pied au travail, je ne sais plus avancer.

Solène mécouta, puis :

Louis, ça passera. Tu es quelquun de fort.

Ça ne maide pas.

Je sais. Mais ce nest pas à moi de taider comme tu le voudrais. Je ne peux pas.

Je sentis la colère me gagner, jai lancé:

Tu connais ce Éric? Tu sais ce quil vaut, doù il sort?

Oui, répondit-elle, tranquille.

Six mois à peine

Tu veux dire quen six mois, on ne connaît pas une personne?

Silence de ma part.

Ou bien, sous-entends-tu quen dix ans, on connaît forcément? insista-t-elle.

Et une fois de plus, je ne trouvai rien à répondre.

À ce moment-là, jeus une idée, dont jai eu honte plus tard, mais qui me sembla logique alors. Jai fait appel à une petite agence de détective privé, «Bouclier», non loin du centre. On soccupait ici de profils, vérification de passé, filatures. La démarche ma coûté. Mais je me convainquais du bien-fondé: cétait pour prendre soin delle, comprendre qui était cet homme qui partageait sa vie.

Le gérant, un certain monsieur François, la soixantaine, air fatigué, me reçut.

La mission est claire, dit-il. Vérifier le CV, emploi, finances, vie sociale, casier, réputation, surveillance discrète une semaine ou deux, si besoin.

Faites-le, ai-je répondu.

Vous cherchez un motif précis?

Je veux juste savoir à qui jai affaire.

Il nota nom, âge, adresse, tout ce que javais.

Une semaine et demie plus tard, il mappela.

Éric Morel, quarante-six ans. Technicien dans une usine de moteurs, vingt ans dancienneté. Divorcé, une fille adulte, quil voit régulièrement. Propriétaire dans le nord de la ville, mais vit chez votre amie. Pas de condamnations, pas de dettes notables. Vie calme, routine, ses week-ends sont pour sa fille ou avec Solène. Aucun souci particulier à signaler.

Je me tus.

Rien du tout?

Rien. Un homme banal.

Je remerciai, payai le solde. Tout le trajet du retour, je me répétais: banal. Un technicien, ni riche, ni brillant, ordinaire selon mes propres critères. Mais elle vivait avec lui, cuisinait, projetait des choses.

Pourquoi ça me torturait? Je narrivais pas à comprendre.

La semaine suivante, jai rappelé Solène, sans réfléchir. Cétait compulsif, comme une griffure quon ne peut laisser tranquile.

Il travaille comme technicien, ai-je dit.

Un silence.

Comment tu sais? demanda-t-elle, et cétait tranchant, pour la première fois.

Je compris que jétais allé trop loin.

Jai mené ma petite enquête.

Long silence. Puis, dune voix sèche et ferme:

Louis, là, tu vas trop loin. Tu las fait surveiller?

Je voulais comprendre ce que tu trouvais en lui.

Tu ne le sauras jamais comme ça, répondit-elle. Parce que ça nest pas écrit dans un dossier.

Solène

Ne mappelle plus, je ten prie. Sil te plaît.

Tu es sérieuse?

Oui. Et si tu réessayes, je ne répondrai plus.

Elle raccrocha.

Assis dans ma voiture, jai senti un froid nouveau, une vacuité qui navait rien à voir avec la colère ou le chagrin. Comme si le sol seffondrait un peu sous mes pieds.

Jai rappelé, quand même. Cinq jours après, tout près du Nouvel An, quand la ville silluminait, quand tout le monde semblait fébrile de fin décembre. Debout, au supermarché «Étoile», je fus pris dun vertige soudain et jai composé son numéro.

Pas de réponse.

Jenvoyai un message: «Joyeuses fêtes. Pardonne-moi pour tout.»

Elle répondit une heure plus tard. Deux mots : «À toi aussi.»

Je ne savais quen penser. Pardon? Courtoisie? Simple humanité? Je gardai le message, le relus plusieurs fois.

Le 31, jai fêté chez Jean et sa femme, entouré de quelques amis. Modérément gai, poli, participant. La femme de Jean, Émilie, me regardait avec cette douceur particulière quont ceux qui savent une douleur chez lautre.

À une heure, je suis sorti sur le balcon. Janvier était glacial, le ciel limpide, feux dartifice au loin. Je me suis dit: où est Solène, ce soir? Sûrement chez elle, avec Éric. Peut-être un verre de champagne, des rires, un pot-au-feu comme elle les aimait tant.

Je me rappelai mon dernier réveillon: parti skier avec des amis à Chamonix. Je lavais simplement appelée le lendemain, sobrement. Elle sétait contentée dun «merci, toi aussi». Je navais pas remarqué alors combien cétait bref.

Jean me rejoignit sur le balcon.

Ça va?

Oui.

Pas sûr.

Je réfléchis.

À elle?

À la suite logique des choses.

Jean posa sa main sur mon épaule.

Tu sais, elle tattendait peut-être, toutes ces années?

Je le crois, maintenant.

Ça a été dur pour elle, sûrement.

Jen ai conscience.

Cest quelquun de bien, Solène, a simplement dit Jean.

Je sais.

On resta là, un moment. Puis on retourna au chaud.

En janvier, jai une fois encore passé outre sa demande, jai appelé: une seule question me taraudait. Elle décrocha, contre toute attente.

Tu men parlais, je men souviens. Tu disais avoir besoin dengagement, de vie commune. Je faisais semblant de ne pas entendre.

Oui.

Pourquoi es-tu restée, à attendre tant dannées?

Long silence. Puis:

Parce que jaimais. Parce que jespérais un changement. Parce quon renonce difficilement à ce quon a, même si cest insuffisant. Lattente, tu sais, chez tous, dure longtemps avant quon reconnaisse quelle ne mène nulle part.

Et après?

Après, jai compris que ce que jattendais, ce nétait plus toi, mais quelquun que tu aurais pu devenir. Qui nexiste pas. Il y a toi, simplement.

Et tu as choisi.

Oui. Lentement, douloureusement. Mais jai choisi.

Silence de ma part.

Il est bien, Éric?

Très. Vraiment.

Tu es heureuse?

Pause, un peu plus longue.

Je me sens en paix, dit-elle. Je crois que cest ça, le bonheur: ne plus attendre le pire, avoir à ses côtés quelquun qui reste, pouvoir simplement vivre, sans craindre dêtre de trop.

Quelque chose sest serré en moi. Je nai pas creusé.

Tu croyais être un fardeau pour moi?

Souvent, oui. Quand tu annulais les plans à la dernière minute, quand tu préférais partir ailleurs pour les fêtes, quand tu éludais mes questions sur lavenir. Toutes ces petites choses finissent par peser.

Je nai pas cherché à me défendre.

Ce nest pas pour te faire du mal, a-t-elle ajouté. Mais tu as posé la question. Tu es quelquun de bien, Louis simplement pas fait pour moi.

Pas pour moi. Trois mots définitifs, comme la dernière page dun roman.

Daccord. Pardon de tavoir dérangée.

Tu ne me déranges pas, tu texpliques avec toi-même. Cest normal.

On sest quittés. Au ton de sa voix, jai senti quelque chose de plus doux cette fois, presque du respect, comme si elle appréciait que je cherche non plus à la reconquérir, mais à comprendre.

Les semaines ont passé, et enfin, jai cessé dappeler. Pas parce que cétait moins douloureux; cétait juste plus limpide. Javais enfin compris le contour de ce qui sétait passé.

Jai alors repensé au temps. Avant, je pensais, comme au compte en banque, quil resterait toujours du temps à dépenser plus tard. Trente ans? Jeune encore. Trente-cinq, tout va bien. Quarante: le bon moment pour grandir. Et pendant que je temporisais, dautres avançaient. Ils vivaient, sans attendre. Il a suffi à Éric de venir, de dire les choses avec clarté, et elle a entendu.

Un jour de février, pour le travail, je passais en voiture devant son immeuble. Rien de spécial. Un HLM ordinaire, crépi écaillé, arbres dépouillés, aire de jeux vide. Au troisième étage, une lumière était allumée, une silhouette passa devant la fenêtre. Je ne sus dire si cétait elle.

En mars, Denis, un collègue à peine fiancé, ma raconté, tout fier, comment il avait fait sa demande. Il me trouvait lair pensif.

Tas lair songeur.

Je réfléchis.

À quoi?

Quil faut toujours agir à temps.

Il a ri, croyant à une blague, puis est allé partager sa joie avec les autres.

Ce printemps est venu tôt. Fin mars, la neige avait fondu, la ville semblait soudain plus vive. Un soir, je sirotais un café, sans autre idée que de regarder le jeune gazon déborder sur le trottoir.

Je songeais aux clés.

Pensée étrange, mais persistante. Je lui avais donné un double de mes clés, il y a six ans. Elle ne sen est jamais servie sans prévenir. Inversement, je nai jamais eu les clés de chez elle. Jamais demandé, elle na jamais proposé. Ce soir-là, je compris ce que cela disait : elle na jamais ressenti que jétais vraiment invité ou cest moi, par mon comportement, qui le lui ai fait ressentir.

Sans doute la deuxième option.

En avril, je croise Solène par hasard, à la librairie « Page Blanche » du boulevard Victor Hugo, où jallais pour acheter un essai recommandé par un partenaire. Elle était devant le rayon littérature, trench clair, regardant les livres. Elle semblait bien, sans ostentation, simplement paisible.

Nos regards se croisent. Elle incline la tête. Javance.

Salut, fis-je.

Salut, répond-elle.

On se tait. Elle ne se tend pas, elle ne sémeut pas. Juste un calme naturel.

Ça va?

Oui. Et toi?

Oui, je travaille toujours.

Silence neutre.

Cet été, je pars avec Éric en Bretagne. Jai jamais mis les pieds là-bas, on veut tenter, explique-t-elle, comme si cétait le seul fait concret à donner.

Intéressant, je dis, à court de mots.

Elle prend son livre.

Bon, Louis. Bonne route.

Toi aussi.

Elle va vers la caisse. Je la regarde trois secondes, puis cherche mon rayon, paie, sors.

Avril est doux, ensoleillé, les arbres se parent de jeunes feuilles. Je reste devant la porte, observes les passants, plusieurs arborent ce sourire flou et satisfait qui est propre au printemps.

Elle sort quelques minutes après, prend la direction de larrêt de bus, téléphone à loreille, rit à une blague entendue. Son pas est léger. Je la regarde jusquà ce quelle disparaisse.

Je sors alors la boîte en velours de la poche intérieure. Je la porte encore, sans savoir pourquoi. Je louvre : la bague, petite, élégante, diamant discret, parfait choix. Je referme, la range.

Je marche vers la voiture.

Le soir, chez moi, dans mon appartement de lavenue Centrale, acheté il y a quatre ans, dont je suis si fier: tout y est net, ordonné, pensé jusque dans les moindres détails. Pourtant, ce soir-là, il y a un silence spécial, que je ne percevais pas avant.

Je pense à ce que cest, perdre le temps. Pas une idée philosophique, non, simplement ce fait concret: tu as dans les mains quelque chose de précieux, tu timagines que ça restera pour toujours et tu ouvres la main. Et ça part. Non pas dans la colère, pas dans le bruit, mais simplement parce que ce qui vit avance ou meurt et que Solène, elle, elle a choisi la vie.

Me concernant Que faisais-je, moi?

Je choisissais la facilité. Avoir quelquun, sans jamais mengager. Ne pas risquer, ne pas promettre, trouver ça futé. Je pense aujourdhui: cétait juste de la peur. Une peur banale, quon appelle autrement.

La bague est là, sur la table. Je la regarde longtemps.

Je me lève, range la boîte dans un tiroir. Je me sers de leau, bois.

Dehors, la vie davril bat son plein. Les enfants ségosillent dans la cour, la musique filtre au loin, odeur de terre et de feuilles mortes. Cest tout près, et si lointain à la fois.

Je mapproche de la fenêtre, pose le front sur la vitre fraîche, ferme les yeux.

Voilà, pensais-je. Tout ça pour ça. Dix ans, et tout nétait pas ce que je croyais. Ce nest pas elle qui nétait pas faite pour moi, cest moi qui nai jamais choisi: et elle a choisi, elle.

Elle a su grandir, sans colère, ni vengeance, ni besoin de mafficher leur bonheur sous le nez. Chacun a pris sa route, tranquillement.

Je me suis souvenu de ce quelle avait dit un soir glacial, devant limmeuble: «Tu aimes maintenant parce que tu as perdu. Ce nest pas pareil daimer avant, quand tu pouvais choisir différemment et que tu ne las pas fait.»

Clair, chirurgical.

Dans le silence de mon appartement impeccable, je me dis: jai eu tellement doccasion de choisir différemment. La troisième année, la cinquième, la septième. Chaque anniversaire en février, chaque jour de lAn, chaque fête passée loin, chaque fois où elle réclamait ne serait-ce quun geste, une phrase, sur lavenir à quoi je répondais par lesquive.

Aurais-je pu choisir autrement? Bien sûr. Mais ce genre de lucidité vient toujours trop tard, quand il ny a plus rien à choisir.

Cest ça, sans doute, le regret véritable. Pas une scène dramatique. Simplement cette prise de conscience: le temps a passé, tu las laissé filer, tu pensais quil reviendrait, mais cest fini.

Je me lève, je vais à la cuisine, mets leau à bouillir en me disant quil faudrait apprendre à faire du pot-au-feu. Idée idiote, mais elle me fait sourire tristement.

La bouilloire siffle.

Je me verse du thé, ajoute du miel (jai lu que ça calme), massieds. Derrière la baie vitrée, nuit noire, réverbères, des centaines de fenêtres allumées. On devine les repas, les allées et venues, la télévision Toutes ces vies, soudain dune netteté saisissante.

Je repense à ces clés. Jamais demandé, ni obtenu, ni même envisagé le besoin, et maintenant la porte est définitivement close. Mais ce nest pas une histoire de clé, cest une question dopportunité.

Le mug me chauffe les mains, je le serre sans rien faire.

Il y a des choses quon ne récupère plus pas par méchanceté, ni orgueil. Simplement parce que le temps va de lavant et que, pendant quon temporise, la vie progresse avec ou sans nous. Restés à la fenêtre, on regarde quelquun dautre séloigner main dans la main avec la personne quon aurait pu aimer, mais quon na pas choisi.

Je repose mon mug.

Dehors, douceur davril, nuit paisible, promesse dautres soirs, dautres essais.

Il va falloir continuer. Non par illumination, mais parce quil ny a pas dautre option. La vie attend pas quon règle ses regrets.

Je me dis que si un jour lamour renaît, je nattendrai pas. Non que je sois devenu plus sage; simplement, je sais maintenant à quoi ressemble une porte close contre laquelle il est inutile de frapper.

Je me lève. Je lave la tasse, la range.

Voilà, cest tout. Ni rancœur, ni amertume envers elle, ni envers Éric, ni la vie. Un calme un peu froid: cest arrivé, cétait juste, cétait loyal. Pas pour moi, pas maintenant, mais cétait juste.

Jéteins la lumière, retourne dans la pièce.

Quelque part, un tiroir garde encore la petite boîte en velours. Peut-être que demain, jirai la rendre à la bijouterie. Ou alors un autre jour. Quand je serai prêt.

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