Ce quelle vit par la fenêtre de la cuisine
Antoine, tu as déjà rangé tes chemises propres ? Jen ai vu deux qui traînaient encore dans la pile après le repassage.
Hélène, laisse-moi faire, ne tinquiète pas autant.
Je ne minquiète pas. Je demande, cest tout. Tu pars à quelle heure ?
Après le déjeuner. Vers trois heures, je pense.
Hélène était devant la cuisinière, remuant la casserole de porridge quelle navait pourtant plus envie de manger. Ses mains, comme par habitude, sactivaient, tandis que sa tête était ailleurs. Lair humide davril entrait par la fenêtre entrouverte. Dehors, dans la cour, un filet deau tombait du toit goutte à goutte, et ce bruit régulier, ploc, ploc, la dérangeait aujourdhui plus que dhabitude.
Tu pars pour combien de jours ?
Comme dhabitude Quatre ou cinq jours. Peut-être un peu plus si les négociations traînent.
Daccord.
Elle servit le porridge dans les bols. Elle posa devant Antoine sa grande tasse favorite, versa le café, ajouta du lait sans demander. Après sept ans, elle savait comment il laimait : deux sucres, beaucoup de lait. Le café devait être presque beige.
Antoine, assis, défilait sur son téléphone. Désormais, il était presque tout le temps captivé par son écran pendant le petit-déjeuner. Autrefois, Hélène essayait de discuter, se vexait parfois, puis elle sétait résignée : cétait devenu leur rituel, le café du matin et le téléphone. On sy fait.
Tu sais, Antoine, dit-elle en sasseyant devant lui. Tu repars encore Je voulais parler dun sujet.
Oui ? il leva les yeux, mais garda le téléphone en main.
Jai pris rendez-vous pour une consultation. Chez Marie Servan. Je ten ai déjà parlé, cest la gynécologue. Je veux aborder encore une fois la question du bébé.
Antoine posa son téléphone, écran contre la table. Ce geste, elle le connaissait trop bien : lorsque la conversation lui déplaisait, il agissait ainsi.
Hélène. On en a parlé cent fois déjà.
Je sais. Mais jai besoin quon en reparle.
Encore ? Tu réalises ton âge ? Je ne dis pas ça pour te blesser, tu es très belle mais
Jai cinquante-deux ans. Ce nest pas une condamnation.
Hélène, il prononça son prénom comme on le fait avec un enfant que lon veut apaiser, doucement mais avec fermeté.
Bon, murmura-t-elle, bon.
Elle attrapa la cuillère, commença à manger le porridge, déjà tiède et sans goût, mais elle avala tout de même. Les gouttes dehors tombaient toujours. Antoine reprit son téléphone.
Il termina, la remercia, séclipsa dans la chambre pour préparer sa valise. Hélène fit la vaisselle, réfléchissant à ce sujet du bébé quelle avait abordé une vingtaine de fois en sept ans. Toujours la même réponse, polie, formulée différemment : « on attendra, on se stabilise », « ce nest pas le moment », « pense à ta santé ». Sept ans. Elle sétait mariée à quarante-cinq ans, persuadée quil restait assez de temps. Quils y arriveraient, quAntoine, constant, prévenant, finirait par vouloir aussi, quil suffisait de patienter.
Elle essuya ses mains sur le torchon brodé de coqs trois ans quil pendait là, déjà bien délabré. Il faudrait en acheter un neuf.
Antoine sortit dans lentrée avec sa petite valise.
Bon, je suis presque prêt. Tu nas pas vu mon pull gris ?
Dans larmoire, deuxième étagère à droite.
Ah oui, exact. Il repartit, ouvrit la porte. Je lai !
Il shabilla, ferma son manteau, elle ajusta le col comme toujours. Il lui effleura la joue dun bisou.
Bon, à ce soir pour lappel.
Prends soin de toi.
Toujours.
La porte claqua. Hélène resta plantée dans lentrée. Elle entendit lascenseur, la porte du hall qui claqua plusieurs étages plus bas. Le silence.
Elle retourna dans la cuisine, se versa une nouvelle dose de café, sinstalla devant la fenêtre. Celle-ci donnait sur la petite rue, pas sur la cour. Là, plusieurs voitures garées, la berline grise du voisin du troisième, une vieille 205 cabossée, quelques autres. Avril, ciel laiteux, lumière plate sans ombre.
La berline dAntoine était garée devant limmeuble dà côté.
Hélène cligna des yeux. Regarda plus attentivement. Non, elle ne rêvait pas. La plaque, elle la connaissait par cœur. Cétait bien sa voiture. Mais pourquoi ? Il devait être déjà parti.
Peut-être saluer quelquun ? Mais qui ? Antoine nentretenait pas de liens avec les voisins, à peine un bonjour dans lascenseur.
Elle reposa la tasse, continua à observer.
Dix minutes passèrent, la voiture ne bougeait pas.
Puis, du hall de limmeuble den face, sortit une femme. Jeune, trente-cinq ans à peine. Veste bleue, cheveux sombres tirés en queue de cheval, un enfant dans les bras, un tout-petit de trois ans maximum, combi rouge, bonnet à pompon. La femme parlait doucement à lenfant, lembrassait. Le petit cherchait son visage du bout des doigts.
Hélène les regardait, sans encore comprendre. Juste observer.
Puis la porte du conducteur de la berline souvrit. Antoine en sortit.
Il sapprocha, prit lenfant des bras de la femme, le souleva haut lenfant éclata de rire, Hélène ne lentendait pas à travers la vitre, mais vit sa tête renversée dans un éclat de joie. Antoine serra lenfant, frotta sa joue contre celle du petit, coiffé de son bonnet à pompon. Le reposa. Dit quelque chose à la femme. Elle répondit. Il prit sa main, la porta à ses lèvres.
Il lui baisa la main.
Hélène resta figée derrière la vitre, sentant quelque chose glisser lentement, très lentement, en elle. Cela ne se brisait pas. Non, ça descendait. Comme si, à lintérieur de sa poitrine, une étagère, insidieusement, laissait tomber tous les objets posés dessus, un à un. Sans bruit, sans fracas.
Elle ne quitta pas la fenêtre du regard. Observa Antoine qui embrassa à nouveau lenfant, la femme qui rajusta le bonnet. Ils se séparèrent. Il remonta dans la voiture, démarra.
La femme et lenfant restèrent un moment sur le trottoir, scrutant la voiture qui séloignait. Puis le petit la tira par la main, et elle suivit.
Hélène sarracha enfin à la fenêtre. Sassit sur le tabouret. Examina ses mains sur ses genoux, simples, un peu fatiguées, lalliance serrée à lannulaire.
Elle pensa que son café était devenu complètement froid.
Elle vida la tasse dans lévier et lança leau chaude.
Il fallait réfléchir. Mais dabord, il fallait soccuper de cette sensation détagère qui sabaisse. Car, elle le sentait, si elle laissait monter les larmes, si elle appelait Antoine, ou criait, elle le regretterait. Pas parce quil ne fallait pas pleurer, mais parce quelle ne savait pas encore tout. Elle en avait vu assez. Sans doute. Mais pas tout.
À être honnête, elle savait déjà.
Elle mit son trench bleu, qui attendait sur la patère, prit ses clés, son sac, et sortit dans la rue. Elle avait besoin dair. De marcher, juste marcher, où ses pas la porteraient.
Dehors, cétait humide. Lasphalte brillait, tapissé de flaques où se reflétait le ciel pâle. Hélène marchait sans but, longeant la supérette, le salon de coiffure, la pharmacie. Devant la pharma, une vieille dame donnait à manger à un petit chien sur le trottoir. La bête, polie, cueillait du bout des crocs chaque morceau avec délicatesse.
Sept ans.
Cest à cela quHélène pensait, avançant dans sa ville. Sept années avec quelquun sans savoir. Ou sans vouloir voir ? Elle se posait franchement la question : avait-elle eu des signes, quelle aurait écartés ?
Les voyages daffaires. Fréquents, presque chaque mois. Antoine disait quil gérait des achats, des rendez-vous, toujours en déplacement. Elle navait jamais douté. Jamais.
Le téléphone toujours greffé à lui. Elle avait cru à une simple habitude.
Les discussions sur lenfant, dont il fermait la porte à chaque fois, doucement mais sans appel. Elle croyait : cest lâge, la fatigue, la prudence. Elle voulait être compréhensive, attendre.
Il avait déjà un enfant.
Un petit, trois ans donc, ce qui remontait à quatre ans. À lépoque, ils étaient mariés depuis trois ans.
Hélène sassit sur un banc dans un square, des tilleuls sans feuilles, juste bourgeonnants. Elle sortit son téléphone de son sac, le tint dans ses mains puis le rangea.
Que ferait-elle quand il rentrerait ? Dans quatre ou cinq jours, toujours pareil, avec un cadeau banal, une énième histoire de rendez-vous, lair fatigué. Il saffalerait dans le canapé, allumerait la télévision. « Alors, comment tu vas, toi ? »
« Toi », donc.
Elle scrutait les branches nues. Bientôt, elles éclateraient de vert.
Étrangement, elle ne pensait ni à la trahison, ni à la femme aux cheveux sombres et à lenfant en rouge. Elle pensait à elle-même. À cette Hélène qui, sept ans, avait attendu. Qui avait accepté, enduré, cru que la patience était lessence de lamour, quil fallait attendre, ne pas forcer.
Et elle avait attendu.
Le froid la saisit. Elle referma son trench et reprit le chemin de la maison.
Lappartement sans Antoine était silencieux. Pourtant, il navait jamais été bruyant ; sa simple présence comblait lespace dun souffle, une tiédeur qui manquait à présent.
Hélène sarrêta au milieu du salon. Les livres quelle lisait, ceux, rares, quil lisait lui. Ses pantoufles près du fauteuil. Le plaid à carreaux bleu et vert jeté sur laccoudoir. Elle le saisit, le serra. Elle le lui avait offert pour son anniversaire.
Elle le reposa.
Elle alla dans la petite pièce de rangement, grimpa sur lescabeau. Sur la plus haute étagère, ces cartons jamais défaits depuis leur emménagement. Trois ans quils prenaient la poussière. Elle ouvrit le premier : ses vieilles affaires, quelques livres, dossiers, une boîte de photos anciennes.
Assise à même le sol, elle détailla les photos. Hélène à trente ans, mince, riant, les yeux levés ailleurs. Sa mère et son père à la mer, jeunes, heureux. Elle avec son amie Nadia, enlacées dans un parc. Nadia avait quarante-six ans à lépoque. Elle, un peu moins. Toutes deux souriantes. Il faudrait appeler Nadia. Plus tard.
Elle remit les photos, referma la boîte. Descendit. Se rinça le visage dans la salle de bains, affronta son reflet dans le miroir. Peau saine, disait-on, les premières rides près des yeux, bouche. Cheveux bruns mêlés de fils blancs, coupe au carré mi-long. Une femme normale de cinquante-deux ans.
La trahison laisse peu de traces immédiates. Dabord, on se regarde simplement en se disant : voilà ce que je suis. Une femme trompée sept ans. Une femme qui espérait un enfant alors que son mari en élevait déjà un autre, ailleurs.
Elle alla commencer à préparer le déjeuner. Il fallait agir, continuer.
Les quatre jours suivants se passèrent dans une étrange dissociation. Dehors, tout semblait comme avant : cuisiner, faire le ménage, aller aux courses, appeler sa mère. Antoine téléphonait chaque soir, parlant tranquillement, racontant ses réunions, demandant « comment ça va ». Hélène répondait : « bien, jai acheté un nouveau torchon pour la cuisine ». Il riait. Elle aussi, ce qui leffrayait le plus : sa facilité à rire.
Dedans, cétait autre chose.
Elle réfléchissait, inlassablement mais calmement, rassemblant les indices, recollant le puzzle. Les soirs où Antoine revenait de voyages différent, plus doux ou plus distrait. Elle pensait « il est fatigué », maintenant elle comprenait, il rentrait de là-bas.
Elle songeait à la femme aux cheveux noirs, si jeune, belle sans doute, elle avait juste eu le temps de voir une allure sûre, des gestes confiants : le genre de femme qui sait où est sa place. À côté de son mari.
Et lenfant. Fille ou garçon ? Elle navait pas vu. Trois ans, combi rouge. Antoine lavait soulevé, et il avait ri.
Antoine navait jamais porté un enfant de la sorte devant elle. Il disait : « Je ne sais pas trop comment my prendre avec les petits. » Elle lavait cru.
Le troisième jour, elle appela Nadia.
Nadia, tu peux passer ?
Bien sûr. Il y a quelque chose ? Tu as une drôle de voix
Viens, je fais du café.
Nadia vécut dans le quartier voisin, elles partageaient le même itinéraire pour les courses. Amies de vingt ans, depuis le bureau. La vie avait tracé son chemin, mais le lien était resté.
Nadia enlevant son manteau à lentrée, lança, inquiète :
Hélène. Quest-ce qui tarrive ?
Viens à la cuisine.
Elle raconta tout, posément, sans sépancher. Nadia écouta, silencieuse, la serra une fois fort. Quand Hélène eut fini, Nadia resta un long moment à scruter la table.
Mon Dieu dit-elle enfin. Mon Dieu.
Oui.
Tu en es sûre ? Cétait bien lui ?
Nadia. Sept ans que je passe devant cette voiture, et cette personne. Je sais.
Quest-ce que tu vas faire ?
Jy réfléchis.
Peut-être parler dabord avec lui ?
Je le ferai. Quand il sera rentré.
Tu tiens le coup, tu es courageuse. Mais tu ne peux pas porter tout ça seule
Nadia, coupa-t-elle, je vais y arriver. Je ne te demande pas de pitié. Sois juste là. Tes là, merci.
Nadia ne répondit plus, la prit dans ses bras, comme seules les amies de longue date savent le faire.
Je suis là, murmura-t-elle. Nimporte quand. Jour, nuit, tu comprends ?
Je comprends.
Nadia partit au crépuscule. Hélène lava les tasses, éteignit la lumière, alla sallonger sans se déshabiller. Regarda le plafond.
Sept ans à bâtir quelque chose quelle croyait réel. Pas idéal, non, mais vrai. La routine, les petits rituels, les matins partagés. Elle avait cru que cétait ça, le socle : pas la passion, mais ce « ensemble » tranquille.
Mais, pendant quelle bâtissait cela, Antoine bâtissait autre chose. Juste à cinq minutes à pied.
Cinq minutes.
Elle ferma les yeux. Dehors, la pluie chantait, fine, discrète, pas triste.
Il rentra le cinquième jour, dans laprès-midi. Il sonna, pourtant il avait ses clés. Hélène ouvrit.
Je suis rentré, dit-il avec son sourire familier. Il posa sa valise, voulut lembrasser.
Attends, prononça-t-elle.
Quelque chose dans sa voix le figea.
Quoi ?
Viens au salon, sil te plaît. Il faut quon parle.
Ils sassirent. Lui sur le canapé, elle, en face, sur le fauteuil. Entre eux, la petite table basse et son vase de tulipes en papier que Hélène avait fait un soir dennui.
Antoine, dit-elle doucement, le jour de ton départ, je tai vu par la fenêtre. Devant limmeuble dà côté. Il y avait une femme et un enfant. Tu las porté dans tes bras.
Il la fixa, silencieux. Ce nétait pas le silence du déni. Un autre silence.
Antoine.
Hélène, commença-t-il.
Je veux pas de scène, le coupa-t-elle, très calme, bien que tout vrombissait en elle. Je veux pas crier, ni pleurer, ni réclamer des explications. Je veux juste une réponse. Cet enfant, cest le tien ?
Silence.
Oui, répondit-il.
Elle acquiesça. Voilà, elle savait. Maintenant, cétait certain.
Quel âge a-t-il ?
Trois ans.
Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ?
Hélène
Je te demande.
Il baissa la tête.
Cinq ans.
Cinq ans. Soit deux ans avant la naissance. Ils étaient mariés depuis peu.
Je vois, souffla-t-elle.
Hélène, je nai jamais voulu te blesser. Ce nétait pas prémédité, cest arrivé
Cest arrivé, répéta-t-elle sans ironie. Cinq ans de hasard, donc.
Je comprends ce que tu penses.
Tu parles
Hélène, je
Antoine, elle se leva, ça suffit. Je nai pas besoin de tes explications. Jai tout vu. Comment tu portes lenfant. Comment tu regardes cette femme.
Ce qui lui semblait étrange à cet instant : elle ne pleurait pas, nen avait pas envie. En elle, autre chose, métallique, limpide comme lair après lorage.
Je vais rassembler mes affaires. Un minimum. Je repasserai chercher le reste.
Où vas-tu ?
Chez Maman. Je verrai après.
Hélène, attends. On peut parler. Je te dirai tout.
Tu as déjà tout dit.
Dans la chambre, elle sortit la petite valise. Rangea quelques vêtements, papiers, maquillage. Sous-vêtements, chaussettes, un pull chaud, sa liseuse, la photo de ses parents en cadre bois, son parfum préféré, le chargeur de téléphone.
Antoine restait debout sur le seuil, lobservant.
Hélène, parle-moi, ce nest pas comme ça quil faut faire.
Comment alors ?
Partir sans un mot. Rassembler ses affaires, puis sen aller.
Et comment fallait-il ?
Il ne répondit pas.
Elle ferma la valise, le dépassa dans lentrée, remit son trench bleu, enfila ses bottines. Sempara de la valise.
Puis retourna au salon, sapprocha de la table basse. Ota son alliance, la posa près du vase de papier, délicatement.
Dans lentrée, elle détacha la clé de lappartement, la laissa sur le meuble.
Hélène, murmura-t-il.
Antoine, répondit-elle, je te souhaite sincèrement le meilleur.
Et elle partit.
Dans lascenseur, elle observa son reflet flou dans le métal. Premier étage, cloc, la porte.
Dehors, il faisait froid. Elle tira son trench sur sa gorge.
Elle se dirigea vers larrêt de bus. Sa mère habitait à lautre bout de la ville, quarante minutes de trajet.
Aucun scandale. Aucun cri. Ce quelle ne savait pas alors, cest quun an plus tard, elle garderait cette scène avec une intensité particulière : être partie dans le calme, sans effusion. Non par résignation, ni par pardon. Juste parce que son départ était son acte, son choix. Non une réaction contre lui, mais pour elle-même. Sa dignité, rien quà elle.
Le vent soufflait sur larrêt. Elle ferma son manteau jusquau cou.
Une année passa.
La ville navait guère changé. Les mêmes tilleuls, cette fois en plein feuillage, les mêmes commerces, la pharmacie à langle. La vieille dame promenait parfois encore son chien. La vie des petites villes coule lentement ; Hélène avait fini par y trouver du bon.
Elle louait dorénavant un deux-pièces au troisième étage, fenêtres sur un jardin que lancienne propriétaire entretenait, remplissant chaque été lair de parfum de phlox et de fraises. Hélène ouvrait la fenêtre tôt, respirait à pleins poumons.
Elle avait ouvert un petit atelier. Pas tout de suite, les premiers mois avait été emplis de vide, de conversations avec sa mère, de conseils de Nadia, de rendez-vous juridiques. Lautomne venu, tout ça apaisé, elle se rappela ses tulipes en papier.
Depuis toujours, elle bricolait : tricot, couture, modelage, vannerie. Loisirs, rien de plus. Mais un jour doctobre, elle sentit : pourquoi pas en faire plus ?
Elle appela Nadia.
Nadia, je veux ouvrir un atelier.
Un atelier ?
Oui, déco, objets faits main. Je sais faire plein de choses. Je peux louer un petit local, débuter seule
Tu réalises que ça coûte ? Le loyer, le matériel
Jai des économies. Je commencerai petit. Un pièce simple, sans employés.
Tu es sérieuse ?
Complètement.
Long silence.
Tu sais quoi ? Je ne suis même pas surprise, répondit Nadia.
Le local fut trouvé rapidement : une pièce au rez-de-chaussée près du centre, à petit prix. Hélène repeignit en blanc, installa des étagères, une grande table, de la lumière. Simplement : « LAtelier dHélène ». Sans fioriture.
Les premières clientes furent des voisines, des amies de sa mère. Elles achetaient leurs couronnes de fleurs séchées, tableaux, bougies, maniques tricotées. Puis les commandes, via des groupes du coin, son compte Instagram. Suffisamment pour couvrir le loyer. Suffisamment pour ne pas avoir à se soucier.
Mais lessentiel était ailleurs.
Lessentiel était ce sentiment : chaque matin lui appartenait. Elle décidait de sa journée, de ses horaires, de ses créations. Ce sentiment dindépendance, immense et simple, elle naurait su le traduire. Rien que son matin, son café, son emploi du temps.
Elle pensait à Antoine très rarement. Quelquefois, un manteau dhomme, un parfum familier lui rappelaient le passé. Elle laissait venir, puis passait à autre chose. Sans colère ; une mélancolie sèche sur ce qui navait pas été. Lenfant quelle naurait pas eu, ces années perdues à attendre.
Mais cette tristesse était douce, vivable.
Un soir de fin avril, tout juste un an plus tard, elle rentrait de latelier, lair embaumait le tilleul, le goudron mouillé. Elle avait acheté du matériel pour un mobile de chambre denfant : perles de bois, pompons de laine. Elle se le figurait déjà : bois clair, couleurs pastel, oscillant doucement au-dessus dun berceau.
Devant un petit café, elle croisa un homme. Pas tout jeune, la cinquantaine passée, cheveux poivre et sel, élégant. Il la regarda.
Hélène ? Hélène, cest bien toi ?
Elle sarrêta, détailla son visage.
Victor ?
Eh ben ! Il éclata de rire. Au moins vingt ans
Victor Simon, collègue dautrefois, le pitre du bureau. Depuis, ils sétaient perdus de vue.
Oui, vingt ans, à peu près, répondit-elle. Et toi, comment ça va ?
Je suis revenu ici il y a trois ans. Marre de la grande ville. Et toi, depuis longtemps ici ?
Je nai jamais quitté la ville, tu sais.
Ah cest vrai. Tu es dici. Tu es pressée ? Il montra le café. On prend un café ensemble ?
Elle hésita. Le sachet de matériel lui tirait le bras. Mais pourquoi pas ?
Volontiers, souffla-t-elle.
Ils sinstallèrent face à la vitrine. Commandèrent un cappuccino pour elle, un noir pour lui. Victor parla de sa vie : travail, mariage, divorce, remariage, redivorce. Il riait de lui-même, sans aigreur.
Et toi ? Tu étais mariée il me semble ?
Oui, répondit-elle. On sest séparés.
Il y a longtemps ?
Un an.
Ce fut dur ?
Elle serra ses mains sur la tasse chaude, ornée de petites feuilles.
Oui, avoua-t-elle. Mais il y a ces épreuves, amères sur le coup, qui, laprès venu, laissent entrevoir un mieux. Pas que cétait mal avant, juste maintenant cest mieux.
Tu as changé ?
Elle réfléchit.
Pas vraiment changée. Plutôt plus moi que jamais.
Victor hocha la tête, lair attentif.
Tu fais quoi, aujourdhui ?
Jai un atelier. Objets déco faits main. Mon truc à moi.
Vrai ? Cest génial. Tu bricolais déjà tout le temps à lépoque, il y avait ce truc coloré sur ton bureau
Un flacon de parfum décoré façon vitrail.
Voilà ! On en parlait au bureau
Ils restèrent silencieux. Dun bon silence.
Tu es heureuse ? demanda Victor, sans détour.
Elle regarda au-dehors. Les réverbères sallumaient, la lumière baignait la rue. Des promeneurs, des passants, une maman, un enfant
Le mot nest pas juste, dit-elle. « Heureuse », cest pour un plat réussi, des chaussures confortables Moi cest autre chose, difficile à dire.
Essaie quand même.
Elle sourit.
Tous les matins, je vais à latelier. Parfois pour des commandes, parfois pour moi seule. Et là, à ma table, quelque chose se crée sous mes mains. Il ny avait rien et, soudain, il y a quelque chose. Ce quelque chose mappartient. Personne ne me la donné ni ne pourra me lôter. Ce sentiment-là cest peut-être simplement vivre.
Victor lui sourit.
Oui, je crois bien que cest ça.
La musique, douce, glissait depuis le comptoir. Le café refroidissait, il nen restait plus quau fond.
Victor, dit-elle, il faut que je file. Demain, une grosse journée mattend.
Bien sûr. Il se leva, lui tendit son sac de matériel. Heureux de tavoir revue.
Moi aussi.
Et ton atelier, comment sappelle-t-il ?
LAtelier dHélène.
Pas très original, plaisanta-t-il.
Je ne suis pas très originale.
Je ne dirais pas ça.
Ils se quittèrent devant la porte du café. Chacun de leur côté, elle ne se retourna pas.
Son appartement flottait dans un calme doux. Les phloxes, en bas, sétaient refermés pour la nuit. Pourtant, elle ouvrit la fenêtre : avril, lair frais et humide.
Elle mit leau à chauffer, ouvrit son sac, étala la laine pastel : rose, beige, vert deau. Les baguettes en bois, rangées par taille. Elle voyait déjà les pompons qui prendraient forme au courant dair il oscilleraient au-dessus du berceau dun tout petit.
La bouilloire chuchota.
Hélène versa son thé, prit sa tasse et sapprocha de la fenêtre. Elle regarda le jardin sombre, les arbres agités doucement par le vent, le rectangle jaune dune fenêtre restée allumée. Plus loin, les phares dune voiture.
Elle songea alors que la vie daprès, ce nétait ni un échec, ni un désastre. Non, elle la percevait comme une évidence tranquille : cinquante-deux ans, une nouvelle aventure après cinquante, son petit atelier, son logement modeste, sa ville à échelle humaine. Cela pouvait sembler peu. Mais cétait à elle.
Chaque tasse de café du matin, chaque décision, chaque pompon de laine mentholée.
Les arbres bruissaient au dehors, doucement le vent effleurait les jeunes feuilles. Au loin, la pluie commençait.
Hélène serra sa tasse chaude à deux mains, fixa la nuit, pensa quil faudrait acheter davantage de laine beige. Les commandes continuaient.
Il faudrait aussi un nouveau torchon pour la cuisine. Lautre était vraiment trop passé.






