Une vie digne d’un conte de fées

Un conte de fée, vraiment

Ce matin-là, Pauline se réveilla avec la sensation étrange quun événement décisif allait bouleverser sa journée. La lumière du soleil envahissait la chambre, les merles ségosillaient dans les marronniers, et son mari, en partant au travail, lembrassa sur la joue avant de murmurer : « Tu es la meilleure, ma chérie. » Tout semblait parfait. Paisible.

Parfait. C’était ainsi que Pauline mesurait le fil de sa vie. Un mari idéal, Antoine, entrepreneur reconnu, prévenant, brillant. Des enfants exemplaires : le fils, étudiant à la Sorbonne, la fille, lycéenne à Louis-le-Grand, tous deux épanouis et pleins davenir. Un appartement lumineux sur lÎle Saint-Louis, une charmante maison de campagne en Bretagne, une Peugeot neuve dans le garage. Et elle-même : entretenue, élégante, les quarante-cinq ans joliment portés, lui donnant dix ans de moins.

Ses amies, quelquefois jalouses, la taquinaient : « Paulinou, tas une vie de roman ! On dirait un conte de fées » Pauline esquissait un petit sourire modeste, pensant : oui, cest une chance. Mais au fond, la chance navait rien à voir là-dedans. Elle avait simplement toujours su ce quil fallait faire. Comment être présentable, comment converser, comment recevoir, soutenir Antoine, élever leurs enfants. Elle sétait consacrée entièrement à ce miracle déquilibre. Sans réserve.

Antoine était le centre de sa galaxie. Elle lavait rencontré en licence déconomie à la fac dAssas grand, charismatique, issu dune vieille famille parisienne. Toutes le lorgnaient, cest elle quil avait choisie. Pauline. Elle en avait perdu le sommeil, grisée de bonheur.

Ils sétaient mariés lannée suivante. Puis il sétait lancé dans les affaires, elle avait gravi les échelons jusquà devenir directrice financière dune grosse boîte du CAC40. Les enfants étaient venus, et tout sétait enchaîné avec une régularité de portées dorchestre.

Parfois, tout de même, Pauline relevait quelques étrangetés. Antoine fixait la Seine, absorbé, loreille sourde à ses questions. Il partait en déplacement et appelait moins souvent. Il la dévisageait parfois avec une tristesse bizarre, comme sil regardait une autre vie, une autre femme.

Antoine, il y a un souci ?

Mais non, juste fatigué.

Elle ninsistait pas. Fatigué, comme tout le monde. Les affaires nétaient pas de tout repos.

***

Ce mardi-là, Pauline sarrêta au bureau de son mari il lui avait demandé de passer signer des documents urgents. La secrétaire, nouvelle ici, balbutia : « Monsieur Dubreuil est occupé, vous voulez patienter ? » Pauline balaya lobjection dun geste : « Cest moi, pas de souci ! »

Et elle entra, sans frapper.

Antoine était assis, le regard figé sur son écran. Saffichait la photo dune jeune femme. Belle, cheveux blonds, regard perdu. Pauline en fut déconcertée : Antoine matait des photos dune inconnue en pleine journée, devant la secrétaire ?

Antoine, je viens signer les papiers, lança-t-elle posément.

Il tressaillit, ferma précipitamment la fenêtre, mais elle avait tout vu. Quelque chose se brisa.

Oui, bien sûr, bredouilla-t-il en farfouillant dans ses tiroirs. Voilà, cest là. Tu signes et tu poses sur la table, je récupère après.

Tu me présentes ? demanda Pauline, dun ton dune douceur sidérante, celui des femmes qui pressentent la catastrophe.

Qui ? Oh, juste une collègue, pour le boulot.

On analyse les photos grand écran, alors ?

Pauline, arrête Tu te fais des idées.

Elle acquiesça, empoigna les papiers, sortit en silence. Mais le ver du doute sinsinuait déjà.

***

Évidemment, Pauline enquêta. Elle naurait pas su faire autrement. Profitant dun moment dinattention, elle fouilla le téléphone dAntoine pendant quil prenait sa douche. Elle découvrit une discussion cachée sur une application verrouillée mais elle connaissait le code : la date de naissance de leur fille. Antoine restait prévisible.

« Tu me manques » écrivait-elle.

« Moi aussi. Bientôt » répondait-il.

« Elle ne se doute de rien ? »

« Non, tout va bien. »

Pauline lisait, lincrédulité lui glaçant les veines. Cinq ans. Cinq ans de double jeu. Pendant quelle cuisinait, soignait la maison, riait avec leurs amis, Antoine vivait une seconde vie. Avec lautre.

Elle déroula la conversation. Photos, mots doux, rendez-vous secrets. Puis elle tomba sur une phrase qui lanéantit :

« Tu sais, tu es la seule. Depuis la fac. Si la vie navait pas séparé nos routes, jamais Pauline est une femme bien, mais ce nétait pas lamour, juste une circonstance. »

Pauline relut la phrase, tétanisée.

« La seule. Depuis la fac. » « Circonstance. »

Alors, pendant toutes ces années, elle navait jamais été choisie. Seulement là, à disposition, quand lamour sétait envolé ailleurs.

Le soir, elle attendit Antoine dans la cuisine, fixant les toits dorés par le couchant, tentant de deviner laprès. Que dire aux enfants ? Que faire de ces années factices ?

Antoine entra, lut sur son visage la vérité.

Tu sais tout, murmura-t-il.

Oui, dit Pauline. Qui est-ce ?

Il resta silencieux. Puis il seffondra sur une chaise, la tête entre les mains.

Je suis désolé. Pas comme ça Je ne voulais pas que tu lapprennes ainsi.

Et comment, au juste ? Que tu poursuives ta petite comédie, en pensant à elle au dîner de famille ?

Je ne pense pas quà elle, tenta-t-il faiblement.

Pas la peine de mentir. Jai tout lu. « Tu es ma seule. Depuis la fac. » Parle-moi. Dis-moi enfin la vérité.

Alors, il raconta.

Elle sappelait Brigitte. Ils sétaient aimés dès la première année de droit. Il voulait lépouser, mais ses parents bourgeoise de Neuilly, destinée à « mieux que lui » lont envoyée faire ses études à Strasbourg, lont fiancée doffice. Brigitte pleurait, envoyait des lettres, mais na pas pu sopposer.

Antoine avait attendu deux ans. Puis est tombé sur Pauline. Belle, vive, bonne famille. Pourquoi pas, pensa-t-il. La vie continue.

Ils se sont mariés. Ont eu des enfants. Antoine a monté sa boîte, plus pour prouver quelque chose à la famille de Brigitte quà lui-même. Quant à Brigitte, elle na jamais quitté sa mémoire.

On sest croisés par hasard il y a cinq ans, poursuivit-il, la voix rauque. Elle a divorcé, vit seule. Tout a recommencé. Jai été incapable dy résister.

Mais à moi tu as résisté ? Vingt ans de résistance à mes côtés ?

Jai du respect pour toi Tu es une épouse formidable, une mère parfaite. Tu mas tout donné.

Sauf lamour, coupa Pauline. Tu nas rien pris de moi, tu nas rien voulu prendre. Il te fallait une femme commode pour la vie commode. Lamour traînait ailleurs, à la fac.

Il se tut. Parce que cétait lexacte vérité.

***

Le départ fut sans détour. Pauline savait : quand on sen va, on ne traîne pas. Pas de cris, pas de marchandages, pas de faux espoirs. Elle se respectait bien trop pour devenir la figurante dans le mélodrame dun autre.

Aux enfants, elle annonça la nouvelle avec calme. Son fils tenta de raisonner Antoine, mais elle sinterposa : « Laisse, Félix, cest une histoire d’adultes. Ne ten mêle pas. »

Sa fille pleura : « Maman, tu vas rester seule ? »

Jai toujours eu moi-même, répondit Pauline. Crois-moi, c’est précieux.

Elle prit un appartement à Montparnasse.

Les premiers mois furent un véritable enfer. Les nuits blanches à fixer le plafond, les journées surchargées pour tenir la tête hors de leau. Le soir, elle repassait les souvenirs, les « je taime » dAntoine, les Noëls ensemble, les baisers, tous les petits moments, sentant la supercherie sinfiltrer en elle. Tout cela navait été quun décor. Douillet mais factice.

Le plus douloureux nétait même pas la trahison. Cétait de réaliser quelle, si intelligente, si volontaire, si « parfaite », n’avait rien vu ou navait pas voulu voir. Parce que limage idéale était si rassurante

***

Un an après, alors que la vie reprenait couleurs, Pauline croisa une vieille connaissance à Saint-Germain.

Tu sais, lui chuchota-t-elle, Antoine a épousé Brigitte. Lhistoire a fait le tour, on dirait un film : séparer par la vie, retrouver vingt ans après Incroyable, tu ne trouves pas ?

Pauline eut un sourire poli, celui des ex-femmes parfaites.

Oui, cest romanesque, admit-elle.

Chez elle, elle demeura longtemps silencieuse. Puis elle sanglota. La première fois en douze mois.

Pas de douleur la plaie était fermée. Mais dune colère amère : toutes ces années, elle navait été quun décor. Un fond pratique pour un homme qui naimait quen rêve.

Pauline lui avait donné des enfants. Construit un foyer. Soutenu sa société. Soigné ses parents. Ouvert leur maison. Et tout ce temps, Brigitte logeait dans lombre de son cœur. Et le plus dramatique, cest quon ne force pas lamour. On ne devient pas lélue quand on na été quune roue de secours.

***

Deux ans de plus.

Pauline apprivoisa la solitude. Contre toute attente, cela lui plut. Plus de dîners millimétrés à vingt heures. Plus de reproches sil elle tardait au bureau. Plus de regard lointain, perdu à travers la baie vitrée. Les enfants, adultes, volant de leurs propres ailes : Félix marié, Manon en master à Sciences Po. Ils voyaient souvent Pauline, qui devenait pour eux une amie.

Parfois, les copines demandaient : « Et les hommes, alors ? Tes belle, jeune, tu vas pas rester seule ! » Pauline haussait les épaules : « Pas envie. Je profite de ma liberté. »

Au fond, elle avait peur peur dêtre à nouveau celle que lon choisit par défaut. Peur de devenir, derrière de belles paroles, une place dattente. Peur dêtre utile, jamais aimée.

Mieux vaut être seule que mal accompagnée, répétait-elle. Je suis ma propre héroïne, maintenant.

Un soir, en triant de vieux cartons, Pauline tomba sur lalbum de mariage. Elle feuilleta longuement, contemplant son regard dautrefois, un sourire rêvé sur les lèvres dAntoine. Elle y croyait, alors au bonheur éternel.

Et maintenant ?

Elle referma lalbum et le rangea sur létagère la plus haute. Pas de mise à la cave la mémoire, ça compte. Mais plus à portée de regard non plus.

Le soleil rasait les toits parisiens. La musique venait de lappartement dà côté. La vie continuait.

Pauline contempla son reflet dans la glace. Élancée, soignée, le visage apaisé.

Bravo, murmura-t-elle à son image. Tu ten es sortie.

Cétait vrai. Elle avait gagné. Non parce quelle avait trouvé mieux. Mais parce quelle sétait retrouvée.

La femme quelle avait failli perdre à force de courir après la perfection. Celle qui sait être seule sans être solitaire. Celle qui connaît sa valeur.

Et ça, ça na pas de prix.

Antoine, parfois, appelle. Pour savoir si tout va bien. Pour souhaiter un anniversaire. Pauline répond gentiment, brièvement, puis sarrête là.

Elle navait plus de colère. Tout cela sétait apaisé. Restait la certitude tranquille davoir été une bonne épouse. Il navait simplement jamais été le bon partenaire. Ils lavaient tous deux compris, trop tard.

Brigitte, maintenant, vivait dans lancienne maison de Pauline, avec Antoine. Pauline savait quils étaient heureux et même, elle sen réjouissait. Quau moins leur histoire ait droit, enfin, à son dénouement de conte de fée même si ce nétait pas le sien.

Ce soir, Pauline va à son cours de yoga. Puis elle retrouve son amie Sylvie au bistrot en bas de la rue. Puis dîner avec son fils et sa belle-fille, qui linvitent à découvrir un nouveau restaurant du Marais.

Sa vie est pleine. Parce quelle la remplie elle-même.

Parfois, dans la pénombre, elle sautorise à rêvasser : et si tout avait été différent ? Sil lavait aimée pour de vrai ? Si, vieux, ils guettaient ensemble larrivée des petits-enfants à la longère du Morbihan

Et puis elle se tourne de lautre côté, elle sendort. Car il ny a pas de sens à regretter ce qui na pas existé. Il ny a que le présent. Et là, Pauline a gagné.

Pas sur quelquun dautre. Sur elle-même.

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