Une collègue essayait de me refiler ses rapports. J’ai transféré sa demande au chef : «Aidez Marie, elle n’arrive pas à gérer»

Dans un étrange rêve, je me retrouvais à marcher dans les couloirs feutrés dun bureau parisien, les murs couverts de tableaux abstraits qui semblaient sanimer quand on détournait les yeux. Camille est arrivée dans notre équipe il y a un an et demi. Toujours impeccablement habillée, ses cheveux relevés en chignon, elle rayonnait dune douceur maternelle mère de deux enfants, elle incarnait la gentillesse et la rigueur françaises.

Au départ, ses demandes étaient comme de petites bulles flottant dans lair : « Oh, je suis retenue à la clinique, peux-tu décrocher mon appel ? », « Il faut que je récupère mon petit plus tôt à la crèche, aide-moi à charger mon rapport dans le système, il y a juste quelques clics ». Dans notre équipe, lentraide était naturelle, et soutenir une collègue semblait juste. Mais dans ce rêve, les bulles se transformaient lentement en blocs de pierre.

Après quelques mois, les « quelques clics » devinrent de vastes sphères de tâches. Camille mécrivait à dix-sept heures, son message flottant comme un ballon : « Tu restes jusquà dix-huit heures, non ? Mon petit est malade, je ne peux pas assurer ». Sous le voile du rêve, les mots se tordaient en manipulation classique : culpabilisation, valeurs sociales. En France, la figure maternelle est respectée sur ce piédestal, Camille avançait tant que mon propre espace commençait à disparaître.

Elle se présentait comme une héroïne pressée, oscillant entre la vie de famille et le travail, mais la réalité dans ce rêve était autre : nos salaires étaient identiques, léquilibre seulement perturbé par le fait que mes soirées à Paris mappartenaient, alors quune part de son travail se déposait, discrètement, sur mon bureau. Quand jai refusé, timidement, en expliquant que jétais débordée, son regard devint vague, le reflet dun miroir deau : « Tu nas pas denfants, tu ne sais pas ce que cest quand tout te tire dans chaque direction ». Piège classique : ôter le droit à lépuisement, en prétendant que mes raisons étaient moins nobles.

La scène culminante : la fin du trimestre, moment où il fallait préparer les tableaux de ventes, une tâche minutieuse. À seize heures quarante-cinq, un courriel de Camille, jeté sur mon écran comme un jet de peinture : « La fête à la crèche a été avancée, je dois filer. Voici les données brutes, tu es la pro du tableau, ça te prendra quinze minutes, moi je ne peux pas laisser mon petit seul. Je te remercierai demain ». À ce moment-là, dans le rêve, jai compris que si jacceptais, mon temps libre seffondrerait en mosaïques de travail, mois après mois. Un refus direct pouvait déclencher une vague de rancœur, alors il fallait transformer cette énigme personnelle en une énigme professionnelle.

Jai évité les mots tranchants, et dans le rêve jai transféré le message à notre chef de service, Éric Dupont, accompagnant de ces quelques mots, sans colère : « Éric, bonjour. Je vous transmets le mail de Camille. Elle doit confier ses tâches à dautres, prise par ses obligations familiales, et narrive pas à gérer sa charge pendant les horaires. Merci daider Camille : peut-être revoir sa charge ou la passer temporairement à un mi-temps pour quelle puisse concilier sa vie sans saturer léquipe de rapports. Aujourdhui, je suis saturée par mes propres dossiers, je ne peux prendre le sien sans sacrifier la qualité ».

Cliquer sur « Envoyer » était comme dévaler une pente darbre en arbre : peur dêtre dénoncée, crainte de devenir la cible. Mais dans le rêve, travailler pour autrui était devenu une symphonie de lassitude.

La réaction fut immédiate : Éric ne savait pas que jeffectuais une partie du travail de Camille, pour lui tout semblait harmonieux. Le lendemain, Camille fut invitée dans son bureau, pièce silencieuse tapissée de horloges qui fondaient au soleil. Elle en ressortit pâle et silencieuse, et jamais plus elle ne me demanda de « rattraper » ou « finir » ses missions.

Des voix flottantes murmuraient dans le rêve : « Il faudrait être plus charitable, les enfants, cest sacré ». Oui, mais la charité qui sancre sur le dos des autres est une exploitation élégante. Une collègue vraiment en difficulté sollicite le chef, aménage son temps ou demande du télétravail elle ne surcharge pas ses voisins en secret.

Je nai pas agi par vengeance : seulement, jai tracé une frontière lumineuse. En France, le principe est simple : prendre le travail dautrui en silence signifie que lon accepte tout. Depuis, la vague des requêtes de Camille sest évanouie. Nos rapports sont distants, courtois, et léquipe fonctionne à nouveau comme avant. Il savère que Camille est tout à fait capable daccomplir ses tâches, tant quelle ne les disperse pas dans le rêve étrange de délégation.

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Une collègue essayait de me refiler ses rapports. J’ai transféré sa demande au chef : «Aidez Marie, elle n’arrive pas à gérer»
Tu comptes dire quelque chose ? – m’a-t-elle lancé, debout dans ma cuisine C’était il y a un an et demi, en hiver ; mon fils n’avait que cinq mois. Le frère de mon mari avait demandé si lui et sa copine pouvaient rester chez nous une semaine. Comment refuser ? Je n’étais pas ravie : notre bébé venait à peine de naître, je ne dormais pas, je ne mangeais pas, je n’avais pas une minute à moi, et la famille n’aidait pas à se reposer. Mais bon, je me suis dit qu’ils aideraient un peu, que je pourrais me détendre et papoter autour d’un thé. Ils sont arrivés les mains vides, prêts à squatter une semaine – même pas un hochet pour le petit ! Chez moi, la règle est simple : on ne va pas dans une maison avec un bébé les mains vides, j’ai été élevée comme ça, mais manifestement ce n’est pas le cas de tout le monde. Ils venaient pour des affaires, sans expliquer en quoi cela consistait. J’ai été l’hôte parfaite : cuisine, ménage, je les ai vraiment découverts. Extérieurement, tout allait bien, mais pendant leur séjour, elle ne m’a jamais proposé un coup de main – ni cuisine, ni ménage, ni même un regard pour le bébé pendant que je courais partout. Le matin, elle sortait vaquer à ses occupations ; son copain dormait jusqu’à midi ; mon mari était au travail ; moi je jonglais avec bébé dans l’appartement. Elle partait, elle revenait, s’installait sur le canapé à se reposer ou à regarder la télé jusqu’au soir. Et moi, maman d’un nourrisson, je lavais les sols, car l’hiver, c’est la gadoue, les chaussures salissent partout, et il fallait aussi préparer à manger, nourrir et laver le bébé… Au bout de trois jours, j’étais épuisée. J’en parle à mon mari, il hausse les épaules : pas question de se mêler de querelles de femmes. Le quatrième soir, mon mari rentre du travail, et eux filent au cinéma. À quatre, on finit vite la cuisine, on dîne, et ils rentrent, tous contents. Ils ramènent de la bière, des snacks, mais évidemment rien pour une maman allaitante – même un gâteau aurait fait l’affaire… Ce couple radieux profite du dîner puis part regarder un film, appelant mon mari à les rejoindre. Je l’ai mal pris, alors j’ai pris la copine à part : – Excuse-moi, mais tu pourrais au moins une fois proposer ton aide, j’ai un bébé, je suis crevée. Épluche au moins les pommes de terre pour la soupe, ou propose un coup de main. – Tu comptes me réprimander ? Je ne pense pas que ce soit approprié ! Je suis fatiguée aussi. (Fatiguée, de quoi, du canapé ?) – Chérie, tu es chez moi, je ne suis pas ton invitée, c’est toi la mienne. – Je n’ai pas envie d’entendre ça ! – Eh bien, ma chère, fais ta valise et quitte mon appartement ! Ils ont pris leurs affaires et sont partis. J’en ai pleuré longtemps. À votre avis, est-ce normal de se comporter comme ça ?