Malgré le fait que nous serrons déjà la ceinture à tel point quelle nous rentre dans la peau, mon mari a soudainement déclaré quil voulait économiser pour acheter un appartement à notre fils. Hier, après avoir reçu son salaire, il ma annoncé avec une solennité à la Louis XIV : « Je commence à mettre de côté pour acheter un logement à notre garçon. » Cette déclaration ne ma pas remplie de bonheur, mais dune très légère envie détrangler quelquun avec ma baguette. Permettez-moi de vous expliquer pourquoi.
Il y a une bonne dizaine dannées, mon cher mari est arrivé à Lyon pour tenter sa chance dans le bâtiment. Pas un métier pour les mains fines, croyez-moi. Avant que nos chemins se croisent, il envoyait presque tout ce quil gagnait en Auvergne, à sa mère, ne gardant pour lui quun maigre pécule pour survivre au quotidien. Ses collègues rigolaient, lui disant déconomiser pour acheter son propre chez-lui, mais rien ny faisait : cétait maman chérie ou rien. Il faut dire quelle nétait pas seule, la maman ; deux autres garçons sempressaient aussi de la soutenir, mais ils gardaient au moins de quoi se payer un croissant ou deux.
Après le mariage, nous avons emménagé chez ma mère et ma grand-mère à Villeurbanne, dans un appartement dont les murs navaient pas vu de peinture fraîche depuis De Gaulle. Au début, mon mari était dune douceur presque suspecte, mais il gardait ses élans daffection pour moi seule : ma mère et ma grand-mère navaient droit quà des politesses forcées. Je pensais naïvement que ce nétait quune phase, que les sourires reviendraient avec le temps. Mais non : un an plus tard, non seulement il nétait pas plus aimable, il sétait carrément transformé en Monsieur Ronchon, amateur de bière et de remarques acerbes, capable de reprocher à la tapisserie de seffilocher et à ma mère de ne pas faire de miracles avec son salaire. Évidemment, la solution aurait été de divorcer, mais mon mari a décidé quil était temps de fonder une famille. Jétais amoureuse et, il faut le dire, aussi naïve quune étudiante Erasmus. Je me suis laissée convaincre : un enfant, cétait sûrement la solution à tous les problèmes. Spoiler : non.
Au contraire, cétait le début des vraies complications. Mon congé maternité suffisait tout juste à acheter des couches et, en partageant le budget, je me retrouvais plus pauvre quun poète montmartrois. Ma mère payait les factures avec son maigre salaire daide-soignante, elle machetait mes médicaments (merci la maladie chronique), et avec ce qui restait, on survivait grâce à de la soupe et des pâtes. Ma grand-mère, âgée et sage, avait mis de côté un petit pécule pour ses obsèques, lequel a finalement servi à notre mariage.
Mon mari, bien sûr, espérait voir ses parents se montrer aussi généreux que des héritiers LVMH lors de notre mariage, mais rien, pas même un billet de dix euros. Notre fête somptueuse ? Merci mamie, merci salaire du mari, et adieu économies. On aurait pu sen tenir à un petit repas au bistrot du coin, mais monsieur voulait le mariage digne dun gala de lambassade.
Durant sept longues années de mariage, il a continué à renflouer la famille de sa mère. Chez elle, tout a fini par être neuf, rénové de la cave au grenier grâce aux euros (bien plus nombreux que sur mon compte en banque) de mon mari. Dès que notre situation devenait critique, je découvrais comme par magie quelques liasses soigneusement cachées, prêtes à filer vers lAuvergne. À chaque dispute, il promettait que cétait fini, que notre famille passerait avant la sienne et rebelote.
Quand sa mère est décédée, mon mari et son frère aîné ont fait preuve dune générosité tout à fait française (et disons-le, dune bêtise inégalable) : ils ont cédé toute leur part de la maison familiale au benjamin. Oui, celui qui déjà naidait personne et préférait collectionner les tickets de loto que prendre soin de sa mère. Résultat : après avoir investi tout son argent dans la maison maternelle, puis dans notre foyer, mon mari a fini par tout perdre, sans même essayer de garder la part qui lui revenait de droit.
Après la naissance de notre fils, jai eu limpression de vivre avec un sosie méchant de mon époux : mes besoins, ceux du bébé, la bouffe tout est devenu sujet de dispute. Monsieur ronchonnait sans cesse contre ma mère, pinçait chaque centime comme sil sagissait de diamants et trouvait chaque occasion pour maccuser de ruiner sa vie. Impossible de parler de séparation : le petit est encore trop jeune, ma santé est fragile, et maintenant avec la douce menace du licenciement à la fin de ma pause bébé, je ne peux guère me permettre le luxe de menfuir. Il le sait, bien entendu, et en profite pour me rappeler au moins une fois par semaine que nous ne vivons que grâce à ses euros, et quil en a assez de nourrir toutes les générations sous son toit. Ridicule, puisque, en réalité, nous vivons des finances entremêlées de tout le monde, y compris ma mère et ma grand-mère.
Quant au projet dacheter un appartement pour le fiston, jen rêve ! Mais avec notre budget, on nachète pas même une place de parking à Grenoble. Dès quon en parle, monsieur a des idées brillantes : il faudrait mettre de côté un tiers de son salaire. Résultat ? On se serre la ceinture jusquà ressembler à une famille de carêmes à vie et je dis non ! Surtout quand je soupçonne que ce nest quun prétexte pour se constituer une cagnotte secrète et me laisser tomber quand bon lui semblera.
Jai exprimé mes inquiétudes. Il ma répondu, grand Seigneur, quil avait peur que je le mette à la porte dès le divorce prononcé. Il faut dire que je lai menacé, intérieurement, plus dune fois Mais en vérité, je nen ai pas le cœur, et tant quil ne se montre plus impoli envers ma famille, je tiendrai ma langue.
Seulement, il ne compte visiblement pas changer dattitude. Ma vie, et celle de mes proches, est devenue un feuilleton tragique où le héros principal nest autre que mon mari et franchement, je ne vois pas encore lépisode où tout sarrange.







