Je suis venu te rendre visite, tu m’as beaucoup manqué, mais les enfants me semblent des étrangers.

Les parents se préoccupent toujours du sort de leurs enfants. Pourtant, il arrive que ces mêmes parents soient déçus par la manière dont leurs enfants adultes construisent leur vie. Comment se portent donc ces filles devenues grandes dans notre histoire daujourdhui ?

Lhistoire dune mère.

Louise a élevé trois enfants. Ils sont désormais tous adultes et mènent leur vie chacun de leur côté. Son fils aîné vit à létranger avec sa famille et y a trouvé un bon emploi. Il envoie à Louise des photos et des cartes postales pour les grandes occasions. Elle conserve jalousement tous ces souvenirs et les contemple souvent, mélancolique.

« Tu nous manques terriblement, mon grand. Peut-être pourrais-tu venir nous rendre visite ? On aimerait tant rencontrer nos petits-enfants, et mieux connaître ta femme, » lui écrit-elle dans une lettre.

Sa fille cadette est mariée à un militaire. Avec ses nombreuses mutations, le couple déménage fréquemment. Ils élèvent une petite fille. Il leur arrive de rentrer voir la famille, le temps dun week-end. Le mari de Louise apprécie beaucoup son gendre, fier que leur fille ait fait un si bon choix.

La benjamine, Édith, na pas eu la vie de famille quelle espérait. Mariée puis séparée, elle élève seule son fils Hugo. Sur les conseils de sa mère, elle avait quitté la campagne pour sinstaller à Lyon à la recherche de meilleures perspectives. Là, elle a trouvé un emploi de couturière dans un atelier et a emménagé en ville avec son fils.

Un jour, Louise décide daller rendre visite à Édith.

« Tu penses pouvoir survivre sans moi une petite semaine ? » lance-t-elle à son mari, Paul. « Jai envie de voir comment va notre petite dernière. »

Paul accompagne sa femme jusquà la gare, même sil sait que cela lui demandera des efforts. Il la laisse avec un sourire tendre. Louise prend place dans un vieux wagon de seconde classe, le cœur léger à lidée de retrouver sa fille : voilà bien trois ans quelles ne sétaient pas vues.

« Maman, pourquoi tu nas pas prévenu que tu venais ? » sexclame Édith au téléphone lorsque Louise lappelle à son arrivée à la gare de Lyon-Part-Dieu. « Je suis au travail, je ne pourrai te récupérer quen soirée. »

« Jai voulu te faire la surprise ! » répond-elle gaiement. « Tu es certaine de pouvoir venir ? » « Oui, je me débrouille », assure Édith. Finalement, lasse dattendre, Louise décide dy aller seule.

À la porte de lappartement, cest son petit-fils Hugo qui laccueille. Grand, déjà bien charpenté, il a hérité du regard de son grand-père.

« Bonjour mon garçon ! » lance-t-elle en lembrassant avec émotion. « Ça suffit mamie, tu métouffes ! » proteste le jeune homme, un sourire aux lèvres. « Pourquoi es-tu venue si tôt ? » demande-t-il à la femme fatiguée. « Il fallait que je range un peu et que je mette la table pour ton arrivée. Jai même quitté le travail plus tôt et commencé à préparer une soupe à loignon et quelques escalopes à la crème. »

À ce moment-là, le téléphone de Louise sonne. Cest son mari qui prend de ses nouvelles : elle le rassure, raconte quHugo la bien accueillie et quils sont sur le point de dîner, la table dressée par Édith elle-même.

En servant la soupe à loignon fumant, Édith demande à sa mère : « Tu crois que tu en mangeras une ou deux escalopes ? » Louise, morte de faim et lasse, aurait volontiers avalé lassiette entière, mais elle répond avec retenue : « Mets-en juste quelques-unes. On verra si jai encore faim. »

Au final, il ny a que cinq escalopes sur la table. Cétait tout pour le grand repas en lhonneur de la venue de sa mère. Louise sinquiète en silence pour les finances de sa fille et se promet de lui donner un coup de pouce. Pendant le repas, Édith lui demande, sans attendre : « Tu as déjà prévu ton retour ? » Ce manque dentrain blesse un peu Louise, qui sentend répondre sèchement quelle peut repartir dès le lendemain si cela dérange tant sa fille.

Le lendemain, Louise reste seule toute la journée à lappartement. Le soir, chacun vaque à ses occupations dans sa propre chambre. Hugo part voir ses amis, Édith sort retrouver les siens. La mère doit passer son séjour quasi seule.

Peu à peu, Louise se rend compte quelle est de trop, étrangère dans cette maison. Elle commence à préparer sa valise. Elle surprend une conversation dans le couloir : Hugo demande à sa mère quand loncle vient, car ils avaient prévu daller voir un match de foot ensemble.

« Une fois que mamie sera repartie », répond Édith sans conviction.

Touchée en plein cœur, Louise boucle aussitôt ses bagages et quitte silencieusement lappartement, sans un mot dau revoir. Paul, son époux, lattend à la gare, soulagé de retrouver la femme qui lui avait tant manqué. Finalement, même entourés daffection et de soins durant lenfance, les enfants, une fois adultes, nont parfois plus besoin de leurs parents.

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