Le fils refuse d’accueillir sa mère chez lui car il n’y a qu’une seule dame dans la maison, et cette dame, c’est moi.

Ah non, ce nest pas correct ! Après tout, cest sa mère ! Il peut très bien la prendre chez lui ! Voilà le genre de petites perles lancées par ceux qui tournent autour de mon mari. Je sais bien que mes proches pensent pareil, mais personne nose me le dire en face. Tout ça à cause de la situation avec ma belle-mère.

Joséphine a 83 ans, affiche plus de cent kilos sur la balance, et les microbes semblent la trouver particulièrement sympathique. Pourquoi tu ne prends pas Joséphine à la maison ? ma demandé mon cousin il y a quelques années. Cest bien daller laider tous les jours, mais et si ça dégénère la nuit ? Cest compliqué pour elle toute seule. Tu sais, ton François, il est son seul pilier.

Évidemment, cest le fils unique, la belle-fille unique, et le petit-fils unique qui doivent soccuper de mamie. Depuis cinq ans, Joséphine na pas remis un pied dehors, même pour voir si le boulanger vend toujours des éclairs au chocolat. Ses jambes la font souffrir, et son poids la cloue au canapé. Tout ça a commencé il y a trente ans, quand ma belle-mère était une tornade dénergie, pleine de santé, et qui n’aimait pas quon lui résiste.

Mais, qui as-tu ramené chez moi ? soffusqua la mère de mon futur mari, François. Cest pour ça que jai sacrifié ma vie entière ?

Après cette déclaration, jai trotté jusquau bus sans dire un mot. À lépoque, la maman de François vivait dans un domaine hyper chic en Île-de-France, dans une belle villa. Son mari avait un poste bien placé, alors Joséphine avait goûté au bon côté de la vie, même après être devenue veuve. Ce jour-là, François ma rattrapée et ma accompagnée jusquau bout. Jai eu de la chance : mon mari nétait pas du genre à obéir aveuglément à sa maman. Mais il respecte ses anciens. Il a tenté de me persuader que sa mère avait juste un sale caractère, rien de personnel.

Après le mariage, on a commencé à économiser pour notre nid à nous. François est parti six mois pour bosser dur. En quelques années, on a réussi à acheter une maison. On la retapée, et on a pu enfin souffler. Pas question daller trop souvent chez Joséphine. Et elle, bien sûr, sest empressée daller dire des bêtises à François et à tout Paris : Vous voyez, ma belle-fille ne veut pas que je laide ! Comment ça, elle ne le laisse pas ? Bref.

Elle a décidé de sinstaller en ville, mais la vente de la maison ne lui a pas rapporté assez : elle nous a demandé de laider, en promettant que lappartement irait à notre fils, son petit-fils. Mais chez le notaire, elle a soudain annoncé que le bien devait être à son nom exclusivement, parce quune copine lui avait raconté que les mamies se faisaient souvent avoir sur leur héritage. Ensuite, elle a expliqué quelle le léguerait à celui qui prendrait soin delle jusque la fin. Elle voulait régner sur lappartement ! Elle nous soupçonnait déjà de vouloir la déposséder.

Vingt ans ont filé depuis. Tout le prétoire du notaire a entendu ses lamentations, et nous, on avait envie de disparaître sous la table. On a laissé tomber. Elle a déménagé presque sur-le-champ et na même pas voulu quon refasse la peinture. Après un mois, elle a commencé à râler : tout était vieux, ça tombait en ruine, et cétait ma faute. Cest moi qui ai dégoté ce mauvais appartement, dans le seul but de la rouler.

Joséphine adorait les enfants de son cousin, mais snobait royalement son petit-fils elle faisait même semblant doublier son anniversaire ! Il y a quelques années, elle est tombée bien malade. Avec ses kilos en trop, elle pouvait à peine circuler dans lappart. Je lui ai apporté de la nourriture saine, recommandée par le médecin. Joséphine ma insultée et refusé davaler quoi que ce soit, jurant que seule sa cousine la nourrissait convenablement, tandis que moi, comme elle disait, je la faisais mourir de faim.

Lan passé, François a commencé à me supplier de laccueillir chez nous. Selon lui, sa mère avait enfin compris : le médecin avait parlé, il fallait obéir.

OK, ai-je accepté, mais jai posé mes conditions : la cuisine, cest mon territoire, je prépare tout, je décide du menu, et pas question que sa cousine mette les pieds chez nous.

Ma belle-mère était scandalisée, elle voulait venir pour régner sur notre foyer. Mais chez nous, il ny a quune seule reine, cest moi ! Jétais donc obligée daller chez elle, faire le ménage, la cuisine, même passer la nuit sur le canapé. Pendant ce temps, sa cousine préférée lui manifestait son amour par téléphone.

Joséphine se plaignait quelle mourait de faim : pas de bonbons ni de saucisson, et elle voulait que je débarque avec des pâtisseries. Mais la cousine, trop occupée, remettait toujours sa visite, alors quelle vivait trois fois plus près. Elle venait une fois par mois pour amener des cochonneries, pendant que moi je me démenais tous les jours.

Un jour, Joséphine a appelé sa cousine pour se plaindre que colliers et croix avaient disparu. Elle a précisé quon était venues toutes les deux ce jour-là, mais elle était persuadée que cétait moi la voleuse.

Sans broncher, jai posé sa bouffe sur la table, puis ramassé le collier et la croix qui traînaient par terre sous la table de nuit. A la maison, jai tout raconté à François, et jai décidé que cétait fini : je ny irais plus. Jai proposé quon la place en maison de retraite. François était daccord, enfin !

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