Il s’est penché vers le berger allemand. La chienne a lancé à l’homme un regard désespéré avant de détourner la tête. Depuis longtemps, elle n’espérait plus rien. Elle connaissait trop bien les humains…

Il sest penché vers la vieille chienne. Elle lui a lancé un regard résigné, puis elle a détourné la tête. Voilà longtemps quelle ne se faisait plus dillusions. Elle connaissait bien trop les hommes

Dans le quartier, tout le monde les appelait simplement « la bande des chiens ». Mais Julien, qui habitait dans un immeuble en face, reprenait toujours : « Ce nest pas une meute. Cinq chiens qui saccrochent ensemble pour survivre, cest tout. »

La chef, cétait une vieille berger allemand sûrement une ancienne chienne de famille. On lavait probablement laissée là, abandonnée pendant un déménagement, sans même un regard en arrière. Cétait elle qui gardait les autres unis, qui protégeait, guidait et veillait sur cette petite famille de la rue.

Tous les jours, Julien leur donnait à manger. Un petit quelque chose en allant bosser le matin, puis en revenant le soir. Chaque fois quil posait le pied devant limmeuble, cinq queues, tantôt recourbées tantôt droites, sagitaient à toute allure comme des pales de moulin. Quand tu les voyais, franchement, impossible de ne pas avoir le cœur serré devant tant de joie. Les chiens sautaient, titillaient ses mains avec leurs truffes humides, le léchaient partout. On lisait tout dans leurs yeux : la reconnaissance, la confiance, et même un reste despoir.

On se demande bien ce à quoi peut encore croire un chien quon a abandonné sur le bitume. Et pourtant, eux, ils espéraient. Ils croyaient. Ils aimaient. Cest pour ça que Julien ne venait jamais les mains vides ils attendaient, ils comptaient sur lui. Et il na jamais failli.

Mais ce matin-là, seulement quatre chiens sont venus au-devant de lui. Ils geignaient, tournaient sans cesse la tête vers le fond de la rue. Julien la tout de suite senti : il y avait un souci.

Il a poussé un gros soupir, pris son portable et prévenu son taf quil serait en retard.

Au bout dune longue rue bordée de platanes, en périphérie de Lyon, sous un buisson, gisait la vieille berger allemand. Elle avait été renversée par une voiture. À cet endroit, la route fait un virage serré ; les chauffeurs, trop pressés, ne ralentissent presque jamais. Cette fois, la chance lui avait tourné le dos.

Les quatre chiennes restantes le suivaient en couinant, les yeux suppliants. Julien était tout ce quelles avaient.

Il sest accroupi près de la vieille chienne. Une larme roulait sur son museau. Elle la regardé, résignée, et puis a fermé les yeux. Espérer, ça nétait plus pour elle. Ce qui linquiétait, cétait juste le sort des quatre autres dont elle avait toujours pris soin.

Cest comme ça Tu as mal ? a demandé Julien, tout doucement, en sortant son téléphone.

Il a arrangé sa journée, puis a ramené la voiture, prenant mille précautions pour installer la chienne à larrière. Les quatre autres tournaient autour de lui, se frottaient contre ses jambes, comme pour lui dire merci.

Chez le vétérinaire, le diagnostic est tombé :

Il vaudrait mieux lendormir Trop de fractures, peu de chances de sen sortir, et puis les frais, cest pas rien

Mais il y a bien une chance quelle sen sorte ?! la coupé Julien.

Il existe toujours une chance, a répondu le véto. Mais elle souffrira beaucoup. Est-ce que ça en vaut la peine ?

Oui, pour moi ça en vaut la peine. Et pour elle aussi. Et puis Elle a quatre copines qui lattendent dehors. Comment je vais pouvoir leur expliquer sinon ?

Le docteur la longuement regardé, puis a acquiescé dun signe de tête.

Alors, on commence.

Une semaine plus tard, Julien est revenu chercher la vieille chienne à la clinique. Pendant tout ce temps, les quatre autres navaient presque pas quitté son palier. Quand il est arrivé, la joie était telle quon les entendait dans tout limmeuble ! Même la blessée sest animée, et a tenté de lécher ses amies à travers la cage.

Julien a porté la chienne dans sa maison, puis sest tourné vers les autres, solennel. Il leur a fait tout un discours sur la maison, la responsabilité, sur les habitudes à laisser derrière la vie de rue.

Les quatre se sont assises bien droites, oreilles dressées, comme si elles comprenaient tout. Il sest arrêté, un sourire au coin des lèvres :

Alors ? Quest-ce que vous attendez ? Entrez !

Il a ouvert grand le portail.

La chienne sest remise bien plus vite que prévu. Elle voulait sans cesse se lever, rejoindre les autres Julien devait sans cesse la freiner. Quand enfin ses pattes ont tenu bon, il lui a offert un collier pas comme les autres : en cuir doré, avec un petit grelot.

Maintenant, le matin, Julien sort plus tôt. On le voit au bout de la rue, menant ses cinq louloutes en laisse : quatre petites, drôles, avec des queues en boucle, et la grande berger allemand, fière dans son collier doré.

Vous devriez les voir, toutes la truffe en lair, alors quelles parsèment le trottoir de leurs pas pressés. Aujourdhui, elles ont un foyer, et pour la vieille chef, un collier à grelot. Elle marche devant, fière, tête levée.

Toi, tu ne peux peut-être pas comprendre : tu nas jamais eu un collier pareil. Mais tout chien comprend dinstinct : on ne porte un collier à grelot que lorsque quelquun vous aime et vous respecte.

Alors ils avancent, Julien qui a tendu la main au lieu de détourner les yeux, et cinq chiennes qui ont gardé lespoir et lamour, malgré la trahison humaine.

Ils avancent, contents. Pour quoi exactement, va savoir. Pour être ensemble ? Pour le soleil ? Pour la gentillesse qui subsiste encore, quelque part, malgré tout ?

En les regardant, tu sais : tant quon croisera des yeux comme les leurs, tout nest pas perdu.

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Il s’est penché vers le berger allemand. La chienne a lancé à l’homme un regard désespéré avant de détourner la tête. Depuis longtemps, elle n’espérait plus rien. Elle connaissait trop bien les humains…
«Tu n’es pas la maîtresse — tu es la bonne»