Nous avons vécu ensemble sous le même toit pendant quarante ans, et toi, à soixante-trois ans, tu as soudain envie de tout changer ?
Françoise était assise dans son fauteuil préféré, regardant par la fenêtre, tentant de chasser les événements de la journée de son esprit. Quelques heures auparavant, elle saffairait encore avec le dîner, attendant avec impatience le retour de Michel de la pêche. Il était revenu, non pas avec des poissons, mais avec des nouvelles quil reportait depuis longtemps, sans jamais oser les partager.
Je souhaite divorcer, jespère que tu comprendras, dit Michel, les yeux fuyant. Les enfants sont grands, ils comprendront, les petits-enfants sen fichent, et nous pouvons mettre fin à tout cela sans disputes.
Quarante ans ensemble, et voilà que tu veux changer de vie à soixante-trois ans ? murmura Françoise, incrédule. Jai le droit de savoir ce qui va se passer.
Tu gardes lappartement en ville, je pars vivre à la maison de campagne tout semblait avoir été décidé davance par Michel. Il ny a rien à partager, et le reste ira aux filles par la suite.
Comment sappelle-t-elle ? demanda Françoise, résignée.
Michel rougit, sempressa de rassembler ses affaires, et fit semblant de ne pas avoir entendu. Au vu de sa réaction, Françoise navait pas de doute : il y avait bien une autre femme. Dans sa jeunesse, elle naurait jamais imaginé vivre une telle situation, se retrouver seule à l’automne de sa vie, tandis que son mari partait pour une autre.
Peut-être que tout ira mieux, maman, la consolaient ensuite ses filles, Véronique et Aline. Il ne faut pas trop se soucier du comportement de papa.
Ce qui est fait est fait, soupira Françoise. Il ny a plus rien à changer, je vais finir mes jours et me réjouir de votre bonheur.
Véronique et Aline allèrent voir leur père à la campagne pour une discussion sérieuse. Elles revinrent déçues, mais ne racontèrent pas tout à leur mère. Elles changèrent de discours, essayant de la convaincre quil serait sans doute préférable de vivre seule, sans avoir à se soucier dautrui. Françoise comprit, mais ninterrogea pas ses filles davantage, se concentrant sur lessentiel. Cétait difficile, car toute la famille et les amis ne cessaient de poser des questions et de sintéresser à la situation.
Après tant dannées, et maintenant ton mari senfuit avec une autre, commentaient les voisines, pas toujours très délicates. Elle est plus jeune ou plus riche ?
Françoise ne savait pas quoi répondre, mais elle pensait de plus en plus à la rivale et voulait la rencontrer. Pour cela, elle se rendit à la maison de campagne de Michel, sous prétexte de récupérer les conserves faites lété. Elle navertit personne, espérant ainsi croiser la fameuse “autre” ce qui arriva.
Michel, tu ne mavais pas dit que ton ex viendrait ici ! sexclama une femme extravagante au maquillage excessif. Je croyais que vous aviez tout réglé, elle na rien à faire ici.
Tu mas vraiment échangé contre ça ? sétonna Françoise en observant la femme.
Tu restes là à me laisser insulter ! protestait la femme. Jai seulement quelques années de moins que vous, mais je parais bien mieux.
Si elle pense réellement quune apparence tapageuse est ce quil y a de plus précieux, dit Françoise, tentant de croiser le regard gêné de son ex-mari.
Sur le chemin du retour, elle entendait encore les cris de cette Barbie vieillissante hyper maquillée et sefforçait de ne pas pleurer. De retour chez elle, elle se laissa aller à ses émotions et appela sa sœur, lui demandant de passer.
Arrête de tinquiéter, préparait un thé à la menthe Nicole. Tu as dit toi-même : la nouvelle compagne de Michel nest ni jolie, ni très futée.
Et si elle avait raison, et que je ressemble à une vieille au lieu dêtre élégante ? doutait Françoise.
Tu es belle à ton âge, affirma Nicole. Lerreur serait de porter un legging léopard ou une mini-jupe à soixante ans Une femme reste admirable à tout âge, du moment quelle saime et respecte son style.
Françoise se regarda dans le miroir et réalisa que sa sœur avait raison. Sa forme physique était bonne, sa santé correcte. Elle shabillait bien, les filles lui offraient toujours des produits de beauté. Françoise navait jamais été vulgaire et refusait dêtre une caricature elle ne se voyait pas se comporter comme cette rivale.
Bref, poursuivit Nicole, maintenant que tu es libre, profite de ta vie. Les filles sont indépendantes, il existe tant de possibilités pour se cultiver et samuser, alors je ne te laisserai pas sombrer.
Nicole tint parole et entraîna sa sœur au théâtre, en promenade, aux concerts. Rapidement, elles formèrent un groupe damis de leur âge. Même un homme qui cherchait à attirer lattention de Françoise, mais elle mit tout de suite un terme à ses avances.
Jai entendu dire que tu assistais à tous les spectacles, tu tes fait des amis, tu songes peut-être à te remarier ? lança Michel à lépicerie lors dune rencontre fortuite.
Tu viens daussi loin acheter des provisions ? Rien près de ta maison de campagne ? Ou ta nouvelle compagne ne cuisine pas ? demanda Françoise.
Jai mes habitudes ici, et il est difficile de changer quand on vieillit, grommela Michel.
Françoise coupa la conversation, prétextant être occupée, et repartit. Michel aurait voulu lui courir après et lui confier combien il regrettait le divorce. Il avait toujours été entouré delle et de leurs enfants, puis la vivacité de Brigitte lavait emporté dans un tourbillon.
Au début, la vie avec Brigitte semblait intrigante, puis Michel découvrit quelle refusait toute corvée domestique, préférait colporter des ragots, tournait autour des hommes, et passait son temps à faire la fête.
Michel souhaitait de plus en plus rentrer chez lui, surtout après avoir recroisé Françoise. Elle ne criait jamais, ninsultait pas, ne cherchait pas à régler les comptes elle affrontait tout avec dignité. Michel naurait jamais imaginé que ce calme et cette douceur lui manqueraient tant.
Tu as encore pris des abricots secs, alors que je voulais des pruneaux ! cria Brigitte, devant ses achats. Le fromage na pas la bonne teneur en gras, et tu as oublié la mayonnaise.
Françoise sen occupait toujours, ou on faisait les courses ensemble, mais toi tu veux tout me faire porter ! explosa Michel.
Arrête de me comparer à ton ex ! sexclamait Brigitte. Avoue donc que tu regrettes de lavoir quittée.
Michel regrettait effectivement, mais savait quen parler serait inutile. Françoise navait rien fait pour provoquer tout cela, elle était simplement restée elle-même. Son ex-mari, désespéré, rêvait de mériter son pardon.
Il comprenait bien pourtant que jamais Françoise ne lui accorderait sa confiance ni ne le reprendrait. Plus dune fois, il tenta de lappeler, après une dispute, allant même jusquà se présenter devant lappartement qui fut jadis le leur.
Tu as des affaires à récupérer ? demanda Françoise, sans le laisser entrer.
Je veux parler, tu as un moment ? balbutia Michel, sentant le parfum du gâteau aux prunes, son préféré, flotter dans lair du couloir.
Je nai ni le temps, ni lenvie, répondit-elle calmement. Prends ce dont tu as besoin, jattends des invités.
Il ny avait rien à reprendre, tant à dire, mais les mots ne venaient pas. Michel repartit à la campagne, se préparant un dîner, puisque Brigitte était encore absente. Elle rentra plus tard, très joyeuse, convainquant Michel de lui accorder du temps pour rassembler ses affaires.
Après une énième dispute avec Brigitte, Michel voulut appeler Françoise, puis abandonna lidée, se résignant. Il connaissait trop bien son ex-femme pour croire à un pardon ou à loubli.
Peut-être, plus tard, il aurait pu venir sexcuser, et ils auraient pu parler. Il devait le faire, sinon il ne trouverait jamais la paix. Il espérait le pardon, mais savait que Françoise ne pourrait pas lui pardonner la trahison et le reprendre, il lavait compris au moment où il avait commencé son histoire avec Brigitte.
Maintenant, il vivait à la campagne, tandis que Françoise menait sa vie en ville, entourée de ses filles et petits-enfants, allant au théâtre. Dans ce tableau, il ny avait plus de place pour lancien mari.
Aujourdhui, je réalise tout ce que jai perdu en cherchant le frisson et lillusion de nouveauté. La sérénité, la complicité et la douceur nont pas de prix. Parfois, il faut tout perdre pour comprendre ce qui est vraiment essentiel.






