— Salut, Lulu ! Prépare-toi à accueillir une invitée, annonça ma sœur en poussant une valise dans l’entrée du pied

Maud, salut ! Prends ta visiteuse, lança ma sœur en poussant la valise dans lentrée dun coup de pied.

Ce samedi, vers midi, alors que Maud navait en tête que des pensées légères, la sonnette retentit.

Deux fois. Puis encore trois. Puis longuement, sans relâcher.

Bertrand, sans détacher les yeux de la télévision, marmonna distraitement :
Cest quelquun de tenace.

Derrière la porte, il y avait Camille, la petite sœur. Avec deux valises énormes, un sac en bandoulière et cette expression de quelquun ayant pris une grande décision, et qui sen félicite secrètement.

Maud, salut ! Accueille ta visiteuse, dit-elle en propulsant la première valise dun élégant coup de pied. Professionnelle, comme si elle sétait entraînée toute sa vie.

Maud sécarta, par réflexe. Quarante années de fraternité, ce nest pas rien ; le corps devance la tête.

Tu comptes rester combien de temps ? fit Maud en lorgnant la deuxième valise.

Camille ôta sa parka, la pendit à LA patère celle où reposait le manteau de Maud puis détailla lappartement comme un chef de chantier inspectant un ouvrage fini.

Définitivement, Maud. Je minstalle. Vous avez un grand appart, trois pièces, vous êtes deux. Une pièce est de trop. Jai donc tranché.

Maud la scruta longuement. Elle avait donc tranché.

Dans le salon, Bertrand haussa subtilement le volume de la télévision.

Camille, attends. Tu es sérieuse ?

Plus que jamais, déjà, Camille savançait dans le couloir, jetant un œil dans chaque pièce. Oh, celle-ci fera laffaire ! Lumineuse, vue sur la cour, c’est calme.

Cétait la chambre damis. Celle qui accueillait un vieux canapé, une machine à coudre et trois cartons de bric-à-brac que Maud remettait toujours à plus tard.

Camille, Maud la rattrapa sur le seuil, Nous nen avons même pas discuté.

À quoi bon discuter ? Sa sœur haussa les sourcils, sincèrement surprise. On est de la même famille, Maud. Entre proches, tout est partage. Maman te la appris, non ? Moi aussi.

Maud pensa quau fond, il valait mieux que leur mère reste hors de ses pensées à ce moment précis.

Derrière le mur, la télé balbutiait les prévisions météo. Bertrand semblait, à force, vouloir les apprendre par cœur.

Camille, elle, ouvrait sa valise.

Elle sinstallait, méthodiquement, avec un flegme de propriétaire retrouvant son dû.

Dabord, elle déplaça le lit. Lidée que la tête fût contre la fenêtre lui déplaisait « les courants dair, Maud, pas possible, jai la nuque fragile ». Puis elle repoussa la machine à coudre dans langle. « À quoi elle sert franchement ? Tu couds, toi ? Non ? Bon. » Maud observait la manœuvre, muette.

A la tombée du premier jour, une paire de pantoufles de Camille débarqua dans le couloir énormes, duveteuses, garnies de pompons, du genre vendu dans les marchés surchauffés. À côté, les escarpins sobres de Maud ressemblaient à une bibliothécaire posée à côté dun ours savant.

Bertrand, au dîner, mangeait en silence, absorbé par sa soupe comme sil y voyait danser des secrets.

La soupe est bonne, fit-il.

De la soupe, cest de la soupe, rétorqua Camille, puis, affairée : Bertrand, vous avez un ventilateur ? Ma chambre étouffe.

Bertrand leva les yeux. Un regard vers Camille, un autre vers Maud.

On va chercher, assura-t-il.

Maud soupira en dedans tant, que là où ses pieds touchaient le sol, elle crut percevoir un tressaillement.

Le troisième jour, Camille se consacra au réfrigérateur.

Et là, le plus troublant, ce nest pas quelle louvrit : elle lexamina, lanalysa, étudiant ce nouveau spécimen comme une scientifique fascine par un protozoaire rare.

Maud, ton lait caillé est périmé.

Je sais, jai pas eu le temps de jeter.

Pourquoi tu prends trois plaquettes de beurre dun coup ? Ça encombre, ça sert à rien.

Camille, cest MON frigo.

Mais oui, et alors ? On nest pas étrangères…

La phrase favorite de Camille. Un passe-partout universel. Maud lentendait cinq fois par jour, à chaque fois mordu dun pincement : et si, juste pour une fois, elle répondait franchement ? Non, Camille, sur ce point précis, tu les, étrangère. Mais Maud ne disait rien.

Camille, désormais, avait pris ses aises.

Elle connaissait par cœur les allées et venues de Bertrand, son atelier de sculpture sur bois, ses retours. Elle savait à quelles heures Maud sinstallait devant son feuilleton ; pile à ce moment, elle apparaissait, une tasse de thé à la main, avide de conversation. Sur la vie, sur des voisins quelle navait plus, sur le temps quil fait et surtout sur les déboires de la jeunesse. Les discussions politiques, Camille en faisait un festin.

Maud écoutait, hochait la tête, lœil rivé à lécran où lhéroïne vivait son martyre de fiction, en pensant que le sien, ici, navait rien à lui envier.

Les matins, Camille se levait avant tout le monde.

Maud lavait crue autrefois noctambule ; erreur : cétait lalouette, loiseau programmé. À six heures, ça tintait déjà dans la cuisine, la poêle sifflait et la voix de Camille emplissait lappartement, aussi sonore quun salut au drapeau :

Bertrand ! Tu veux des œufs ? Maud, des tomates, ou pas ? Jai retrouvé du fromage râpé, un peu dur mais bon, ce serait dommage de jeter !

Bertrand sanglotait à la cuisine, réveillé mais incapable dexpliquer pourquoi cétait si dur. Il sasseyait, mangeait ses œufs. Murmurait un poli merci.

Maud demeurait dans lembrasure, en peignoir, observant la scène.

Cest elle qui nourrit mon mari, pensait-elle. Dans mon appartement.

Cest ce matin-là quun léger déclic se fit entendre, quelque part au fond delle.

Maud se versa du café, alla sinstaller à la fenêtre, appela sa fille.

Chloé, tu es occupée ?

Non, maman, ça va, pourquoi ?

Viens. Jai besoin de te parler.

Chloé arriva dimanche, à lheure du déjeuner. Elle apporta une tarte, la posa sur la table, étreignit sa mère et chuchota :

Alors, raconte.

Maud raconta tout. Les valises. Les pantoufles pomponnées. La machine à coudre parquée dans langle. Le fromage râpé « faut pas jeter, quand même ». Les omelettes du matin.

Chloé écoutait sans interrompre, ne haussant un sourcil que pour lamener au niveau de sa frange.

Maman. Elle te paie au moins ? Pour la nourriture, les charges ?

Elle dit quelle va, pour la nourriture.

Elle dit ou elle fait ?

Maud fit une pause.

Elle dit.

Chloé jeta un œil vers le couloir, vers la chambre damis devenue forteresse.

À cet instant, Camille sortit de la pièce. Elle vit Chloé, sen réjouit sans réserve, telle une femme qui na rien à cacher.

Chloé ! Tu fais bien de venir ! Maud, le sucre, y en a plus dans la bonbonnière.

Dans le placard, dit Maud.

Je peux me servir ?

Vas-y.

Camille prit, saupoudra dans son café, touilla et goûta. Hochai la tête, satisfaite.

Chloé la fixa dun calme particulier, celui de celles qui ont déjà pris leur décision avant de parler.

Tata Camille, fit-elle, et lappartement, alors ? Il est vendu ?

Un silence.

Bref, mais on aurait pu
découper lair.

Comment sais-tu ? Camille reposa sa tasse.

Tante Sabine la dit. Par hasard. Elle ma appelée, cest sorti.

Camille dévia les yeux vers Maud, qui contemplait la fenêtre.

Oui, il est vendu, lâcha Camille, avec cette note dans la voix, à la fois outragée et justifiée, la posture de celle qui sait quelle est démasquée, mais qui tient bon. Jai de largent. Jattends, cest pas le moment dacheter. Jéconomise un peu, tout va se régler.

Un peu, ça veut dire combien ? questionna Chloé.

Un an, deux peut-être… On verra.

Maud quitta des yeux la fenêtre.

Camille, dit-elle, posée, phrase calme, tu as encaissé pour ton appart et tu es venue ici, pour ne pas toucher à ton argent. Jai bien compris ?

Maud, voyons…

Jai bien compris ?

On est de la famille ! Voilà la dernière clé. La plus sûre.

Mais Maud, cette fois, ne la laissa pas entrer.

Chloé et sa famille vont sinstaller ici. Je lai invitée. Ils arrivent samedi prochain.

Camille fixa Chloé. Chloé buvait son thé, le regard plongé dedans, plus informée quelle ne laissait entendre.

Quand est-ce que tu… commença Camille.

Cest fait, coupa Maud.

Cétait faux. Chloé avait son propre appartement, sans intention de déménager. Mais Maud la regardait avec une telle quiétude, quon aurait juré le contraire.

Camille garda le silence. Elle se leva. Redressa sa robe de chambre.

Je vois, fit-elle. Sec, sans fioritures.

Et regagna sa chambre.

Camille mit deux jours à plier bagage.

Posément. Avec la lenteur calculée quelle avait déployée en arrivant. Dabord le froissement des sacs, puis le tintement des cintres, puis, à nouveau, on brassait le mobilier sans doute pour remettre le lit en place. Maud ny entra pas. Bertrand non plus.

Mercredi matin, Camille apparut dans la cuisine avec ses deux valises. Elle les posa près de la porte.

Je vais chez Margaux, dit-elle. Elle me réclame depuis longtemps.

Daccord, dit Maud.

Appelle-moi de temps en temps.

Je tappellerai.

Camille saisit sa valise.

Maud, dit-elle sans se retourner, la main sur la poignée. Tu as changé.

Maud réfléchit une seconde.

Oui, répondit-elle. Sans doute.

La porte claqua.

Maud resta dans le couloir. Prit note du crochet, nu désormais, vide du manteau de Camille. Au sol, plus trace de pantoufles. Lespace, soudain, lui paraissait plus vaste.

Elle traversa jusquà la chambre damis. Ouvrit la fenêtre.

Puis elle ramena la machine à coudre vers la baie à sa place habituelle.

Le soir venu, Chloé lappela :
Alors, partie ?

Partie.

Et toi, comment tu te sens ?

Maud consulta son âme.

Bien. Très bien.

Dehors, la nuit tombait, Bertrand froissait la vaisselle dans la cuisine, et cétait un son rassurant, familier, et doux comme une chanson denfance.

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