— N’aie pas l’idée d’emmener ta femme dans mon appartement, a déclaré la mère d’Antoine

Tu ne te risques pas à ramener ta femme dans mon appartement, déclara Françoise Dubois à son fils Paul.

Françoise sétait préparée à cette conversation depuis près de trois semaines.

Cela se voyait tout de suite. Elle avait soigneusement lustré la vaisselle en porcelaine du buffet, celle qui navait pas servi depuis les quinze ans de Paul. Elle avait préparé une tarte aux pommes et à la cannelle, celle que Paul adorait petit. Tout était prêt sur la table.

Ce dimanche après-midi, comme convenu, Paul arriva après le déjeuner. Il entra, observa la cuisine, sentit lambiance tendue. «Il va se passer quelque chose», pensa-t-il. Il retira sa veste. Pénétra dans la cuisine.

Maman, pourquoi cette solennité?

Assieds-toi, répondit Françoise du ton dune juge. Tu veux du thé?

Oui, je veux bien.

Elle servit. Elle poussa la tarte vers lui. Un silence lourd, comme avant de plonger dans leau glacée. Puis elle se leva, partit dans le salon et revint, tenant des papiers.

Elle les posa sur la table.

Voilà, dit-elle. Ce sont les documents de lappartement. Jai décidé de le mettre à ton nom.

Paul parcourut la chemise du regard. Puis la tête de sa mère.

Maman

Laisse-moi finir, coupa-t-elle, main levée. Je ne rajeunis pas. Cest trop grand pour moi toute seule. Ce sera le tien. On fera les démarches nécessaires, je me suis déjà renseignée.

Paul la regardait, percevant linévitable «mais» pointer derrière ses rides.

Et il arriva.

Il ny a quune seule condition, dit Françoise, voix posée, froide comme si elle parlait du ciel. Namène jamais Camille ici.

Paul reposa sa tasse, interloqué.

Tu plaisantes?

Non.

Maman. Camille est ma femme.

Je sais parfaitement qui elle est, Françoise croisa ses mains sur la nappe. Paul, cet appartement, cest lhistoire de la famille. Ton père y a vécu. Tu y as grandi. Jy ai toute ma vie. Je ne veux pas quelle sy installe, quelle y impose ses habitudes. Je ne veux pas. Point.

Elle nimpose rien. Cest ma femme, elle vient juste me voir.

Tu peux venir seul quand tu veux. Françoise montra les papiers dun geste sec. Lappartement sera à toi. Tu y vivras après, tant que tu veux. Mais sans elle.

Paul contemplait sa mère.

«Elle est sérieuse, comprit-il. Elle a préparé son coup avec cette tarte.»

Elle ta fait quelque chose? demanda-t-il dune voix plus basse.

Je ne lai jamais aimée, répliqua Françoise simplement, comme si tout était dit.

Paul mit du temps à rentrer chez lui ce soir-là.

Ce nétait pas à cause de la distance quinze minutes à peine, il connaissait chaque feu tricolore. Il roulait doucement, fit un détour inutile, sarrêta devant un supermarché sans en descendre, repartit. Sa tête bourdonnait, tout embrouillée, comme un vieux frigo lété.

Trois pièces. Plafonds hauts. La grande bibliothèque du père le long du mur. La cuisine où sa mère cuisinait ses fameux steaks le dimanche et où, enfant, il faisait ses devoirs. Lappartement était beau. On nen fait plus des comme ça.

Il gara sa Peugeot devant limmeuble. Resta assis un moment. Puis monta.

À la maison ça sentait le plat mijoté Camille saffairait dans la cuisine, chantonnant distraitement, à côté de la note. Il ôta ses chaussures, entra, silencieux, sarrêta sur le pas de la porte.

Tes déjà rentré, lança-t-elle sans se retourner. Je croyais que tu resterais chez ta mère jusquau dîner.

Ça na pas été possible.

Un truc dans sa voix trahit ce quil ressentait. Camille se retourna, le regarda longuement, dun air de comprendre sans interroger.

Viens tasseoir, dit-elle. On va manger.

Ils mangèrent. Paul raconta brièvement, sans insister sur les détails.

Camille écoutait. Aucun mot de trop, aucune crispation. Juste un mouvement de tête, imperceptible, quand il répéta : «Ne ramène surtout pas ta femme ici.»

Elle pense ça depuis longtemps, commenta Camille lorsquil se tut.

Tu savais?

Non. Mais je men doutais. Elle posa son assiette dans lévier. Silence. Paul, cest un superbe appartement. Je comprends.

Ce nest pas la question.

Comment, ce nest pas la question? Camille se tourna, cherchant son regard. Trois pièces dans un bon quartier. Du confort, de la valeur Elle hésita. Je ne veux pas que tu perdes ça à cause de moi.

Paul la fixait.

Camille.

Non, attends. Elle leva la main, calme. Je suis sérieuse. Si vraiment cest important pour toi, on trouvera une solution. Je ne me vexerai pas. Je ny mettrai pas les pieds et alors? Lappartement sera à toi, cest aussi celui de notre famille. Je vais trouver un moyen.

Là, Paul se tut longuement.

Car elle navait pas répondu comme il sy attendait. Sur la route, il sétait préparé à tout aux larmes, à la colère. Il aurait compris, elle y avait droit.

Mais elle dit : je trouverai un moyen.

Tranquillement, comme si elle refusait dentrer dans une bataille qui ne la concernait pas.

Paul se leva. Fit quelques pas dans la cuisine exiguë. Revint à la fenêtre.

Camille, murmura-t-il. Tu comprends ce quelle vient de faire?

Quoi donc?

Elle propose un marché. Paul articulait lentement, comme sil découvrait ses mots en même temps quil les prononçait. Lappartement contre lexclusion de ta présence. Elle voudrait macheter, tu saisis? Ce nest pas un cadeau. Cest un prix. Et ce prix, cest toi.

Camille lécouta sans interrompre.

Paul. Cest chez elle, elle a le droit

Oui, le droit, admit Paul. De disposer de son appartement, pas de moi.

Il se rassit. Se versa du thé.

Tu ne trouveras pas dissue, admit-il. Parce que ce nest pas une question dappartement. Cest que maman croit toujours que je lui appartiens. Trente-huit ans sans jamais la contredire. Elle sy est habituée.

Camille ne dit rien. Puis, très bas :

Je sais.

Comment?

Paul, cela fait quatre ans que jessaie davoir un vrai lien avec elle. Je lappelle pour les fêtes. Je lui apporte de la confiture quelle aime. Je prends de ses nouvelles. Camille disait cela sans amertume, juste lasse, comme une vérité acceptée. Elle ne me voit pas. Je ne suis pas une personne pour elle. Je suis celle qui lui a pris son fils.

Paul regardait sa femme.

Et il ne lavait jamais remarqué.

Tu vas retourner la voir? demanda-t-elle.

Oui, répondit-il. Dans quelques jours. Jai besoin de réfléchir.

Daccord.

Tu ne demandes pas ce que jai décidé?

Camille le fixa, surprise.

Non, dit-elle simplement. Jai confiance en toi.

Cétait cela, le plus difficile. Non la condition de la mère, mais que Camille répète : «Jai confiance en toi», et quil comprenne quil devrait être à la hauteur.

Paul téléphona à sa mère le samedi matin.

Françoise devait le sentir à la voix : pas la même tonalité, pas le traditionnel «Maman, comment tu vas? Je passe dimanche». Autre chose. Plus ferme, plus assuré, sans sa pointe dexcuse habituelle.

Maman, je viens aujourdhui. Vers quinze heures. Cest bon?

Oui, répondit-elle. Et elle attendit.

À quinze heures, il sonna à la porte.

Françoise ouvrit, tout de suite frappée : pas de fleurs, pas le sac de courses habituel. Il avait son blouson, ses clefs à la main. Il entra, se déchaussa, fila à la cuisine, sassit.

Françoise, réflexe, sactiva avec la bouilloire.

Ce nest pas la peine, maman, dit-il. Je ne reste pas longtemps.

Elle reposa la bouilloire. Sassit en face de lui. Le regarda.

Alors, dit-elle. Tu as pris ta décision?

Oui, lança Paul.

Il prit son temps.

Maman, je veux dabord te poser une question.

Je técoute.

Quand papa était là, il parlait doucement, tu lui aurais imposé ce genre de condition? «Fais comme je veux ou tu perds ce qui compte»?

Françoise ouvrit la bouche. La referma.

Cest différent, souffla-t-elle.

Pourquoi?

Parce que ton père était ton père. Toi, tu es mon fils. Cest toi que je protège.

Maman, Paul prononça ces mots doucement, presque tendrement. Ce nest plus de la protection. Cest vouloir me retenir. Ce nest pas pareil.

Le silence dans la cuisine était lourd, moelleux comme du coton oublié.

Depuis quatre ans, continua Paul, Camille fait tout pour établir un lien avec toi. Tu lui as déjà répondu gentiment, une seule fois?

Françoise se tut, yeux baissés sur la nappe.

Tu sais ce quelle me dit après chaque appel où tu ne dis rien? poursuivit Paul. Rien. Elle raccroche, sourit, répète : «Le principal, cest que tout aille bien pour ta mère.»

Silence.

Je lui ai demandé si ça ne la blessait pas. Elle ma répondu : elle veut juste que je sois heureux avec toi. Cest tout.

Françoise releva les yeux.

Paul

Elle a proposé delle-même de ne jamais venir ici, si cest ce quil fallait. Tu comprends? Cest elle qui la suggéré. Pour que je naie pas à choisir.

Sa voix vacilla, presque.

Lappartement est à toi, maman.

Tu refuses, dit-elle. Ce nétait pas une question, mais un constat, fatigué. Elle ny croyait pas. Elle était persuadée quil prendrait lappartement. Il avait toujours accepté ce quelle donnait. Parce quelle pensait savoir ce dont il avait besoin.

Je ne refuse pas lappartement, maman. Je refuse ta condition. Ce nest pas la même chose.

Donc elle compte plus que moi. Dans sa voix, une dureté, la dernière cartouche. Elle passe avant ta mère.

Paul soupira longuement. De ce soupir des grandes colères rentrées.

Maman, ce nest pas une balance. Vous êtes toutes les deux ma famille.

Pause.

Mais tu as choisi den faire un combat. Comme si tu devais gagner quelque chose.

Françoise gardait le silence.

Je taime, murmura Paul. Ça ne changera jamais. Quil y ait des conditions ou pas.

Il se leva. Saisit sa veste.

Appelle-moi quand tu voudras. Je viendrai.

Françoise resta muette.

Paul partit. La porte se referma dans un souffle à peine audible.

Françoise demeura, seule. Elle sapprocha de la fenêtre.

Dans la cour, Paul montait en voiture. Elle le vit de haut son dos, ses épaules voûtées, la façon dont il ouvrit la portière, se retourna une seconde, par habitude, sans chercher son regard, puis séloigna.

Elle resta là longtemps, même lorsque la Peugeot eut disparu au coin de la rue. À quoi pensait-elle? Même elle aurait eu du mal à le dire. Elle pensait. Juste. Quelque chose dans ce silence lui serrait le cœur.

Trois semaines, ils ne sappelèrent que rarement.

Paul envoyait parfois un bref «Maman, ça va?». Françoise répondait «Ça va». Et cest tout. Un «ça va» à la française, qui veut tout dire, du «je vais bien» au «je ne dors plus depuis trois nuits mais je ne le dirai pas».

Et puis vint le moment décisif.

Françoise revenait de la pharmacie, pas celle du coin mais celle den bas, à deux rues, moins chère de deux euros. Deux euros, quand on a soixante-neuf ans et une retraite quon préfère taire, ce nest pas rien. Elle passa par les jardins publics, cherchant à couper court. Soudain, elle aperçut Paul.

Il était près de la voiture, capot ouvert. Camille, en vieille veste, avait une tâche dhuile sur la manche et disait des choses. Françoise nentendait pas, trop loin. Paul lui répondait. Camille éclata de rire franc, sonore, la tête renversée, comme le font les heureux.

Paul aussi riait.

Françoise sarrêta.

Elle contempla la scène, de loin cette image dautomne : la cour, le couple riait, mains tachées dhuile sous le capot ouvert. Juste la vie.

Il ne la pas quittée. Il vit, simplement.

Ce fut un choc, banal et doux.

Elle avait toujours cru que Camille le lui avait pris. Volé. Mais ils sont là, dans la cour à réparer une vieille voiture un samedi, et tout est paisible. Personne na rien volé. Son fils a juste sa propre vie. Il la toujours eue. Françoise ne voulait pas le voir.

Elle tourna discrètement, regagna son immeuble.

De retour, elle posa le sac de pharmacie sur la table. Elle resta longtemps devant la fenêtre.

Puis elle se leva. Sortit la farine.

Elle mit plus dune heure à préparer la tarte, mains tremblantes, sucre renversé. Tarte à la cassis. La confiture que Camille offrait chaque année et que Françoise rangeait dans le placard sans jamais ouvrir, par principe.

Elle en ouvrit un pot enfin.

Deux jours plus tard, elle appela Paul.

Jai fait de la tarte, annonça-t-elle. Beaucoup trop pour moi toute seule.

Pause.

Vous venez? ajouta-t-elle, plus difficilement, plus doucement : Tous les deux.

Paul hésita une brève seconde. Rien quune.

On vient, dit-il.

Quand ils sonnèrent à la porte, Françoise ouvrit et les trouva devant elle. Paul avec des fleurs, Camille un sac à la main. Elle détailla sa belle-fille. Cette dernière la regardait calmement, ni attente ni rancune dans les yeux.

Entrez, souffla Françoise.

La cuisine était un peu étroite à trois, cest comme ça dans ces vieux appartements. Mais on ferait avec.

Alors, fit-elle, découpant la tarte, racontez-moi comment va votre vie.

Camille leva les yeux.

On va tout te raconter, répondit-elle simplement, un sourire sincère aux lèvres.

Françoise posa une part de tarte sur lassiette. Cétait un début. Petit, maladroit, mais parfumé à la cassis.

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— N’aie pas l’idée d’emmener ta femme dans mon appartement, a déclaré la mère d’Antoine
Elle est partie, et il a compris trop tard qu’elle était l’unique amour de sa vie.