La Porte

La Porte

Pierre Dubois contemplait la porte dun air perplexe. Quest-ce quil faisait là ? Il sétait laissé emporter par ses pensées, et ses pas lavaient mené tout droit devant le seuil de leur ancien appartement, celui où il avait vécu avec son épouse près de vingt-cinq ans. À présent, il se tenait là, un peu égaré, observant la porte surgie soudain si près de son visage. Une porte banale, comme on en trouvait tant dans les vieux immeubles parisiens.

Revêtue dun similicuir marron, son capitonnage rehaussé de clous de cuivre en losanges, elle navait de particulier quune chose : un unique clou argenté, souvenir de lépoque déjà quinze ans ! où Pierre, faute den retrouver un du lot original lorsque lancien sétait arraché, avait bricolé la réparation lui-même. Là, au milieu de ses sœurs dorées, brillait une étoile dargent mal alignée. Pierre fixait cette tache éclatante et ne se décidait pas à séloigner…

* * *

Un an plus tôt, la vie de Pierre Dubois avait basculé comme pour lui prouver que lon nest jamais vraiment prêt au changement, même si on le croit. Son travail stable, monotone, létouffait ; à la maison, latmosphère salourdissait, pareille à une brume tiède et poisseuse où il senlisait, privé de couleurs vives, démotions, de ce qui donne du sel à la vie.

Il cherchait, désespéré, une branche à saisir pour sextirper de cette routine et retrouver linsouciance, le bruit des fêtes, la sensation dêtre à nouveau vivant et important à ses propres yeux. Et ce salut porta pour lui le prénom de Margaux sa secrétaire.

Margaux était jeune, belle ; elle avait déboulé dans la vie de Pierre avec le tumulte dune fête : musiques entraînantes, parfum capiteux, la pointe dun champagne sur les lèvres. Pierre tomba amoureux. Alors il se remémora sa toute première passion, celle pour Apolline qui serait plus tard sa femme : des sentiments délicats, timides, qui pâlissaient à présent face à la vague démotion déferlante avec Margaux, au point de lui sembler étrangement ternes, comme les songes fanés dun autre temps.

Son épouse, Apolline, devinait, dun instinct blessé, le changement. Son regard se cherchait plus souvent dans celui de Pierre, sans jamais y trouver la réponse à la question que toutes les femmes redoutent. Pierre, comme grisé, se laissa porter par cette histoire nouvelle, y engouffrant tout son temps, et ses euros aussi. Pourtant, la force de lhabitude le ramenait encore chez lui, vers la douceur familière du lit conjugal, vers ces soirs où, après les huîtres partagées au restaurant, il retrouvait dans le réfrigérateur les savoureuses boulettes dApolline.

Combien de temps cela aurait-il duré ? Nul ne le saura. Car Margaux, lassée du rôle de maîtresse, décida un jour de rendre visite à leur foyer. Elle voulait parler avec Apolline, récupérer Pierre. Ce jour-là, il ny avait quApolline et le fils, étudiant en lettres. Ils écoutèrent en silence le discours assuré de Margaux ; tandis quApolline, blême, tentait de reprendre son souffle, tâtant son flacon de calmant, leur fils fourra méthodiquement les affaires de son père dans une grande valise, puis, sans dire un mot, il poussa dehors les deux amoureux

* * *

Ainsi débuta la nouvelle vie de Pierre Dubois. Le flot tumultueux des invitations, des restaurants, des galeries, des boutiques de lavenue Montaigne lemporta, ne lui laissant aucun répit. Difficile à dire à quel moment la fatigue avait commencé à sinsinuer. Plus encore, Pierre dut savouer à lui-même que ce rythme effréné, tant sur le plan social que sentimental, devenait pour lui insupportable.

Il prit alors la décision de lever le pied. Il sinstalla chez Margaux, senfonçant dans un confortable fauteuil, tentant enfin de saisir qui il était dans ce nouvel univers. Au début, il éprouva une certaine surprise, qui céda peu à peu à lirritation. Margaux, malgré son allure de créature superbe, nétait guère taillée pour la vie réelle. Ni gérer un foyer, ni cuisiner ne faisaient partie de ses talents.

Mais cela encore, Pierre laurait toléré. Le plus difficile fut la vacuité de leurs conversations : Margaux était tragiquement, irrémédiablement superficielle. Son monde se résumait aux billets froissés, aux dorures, et aux prétendants sur les réseaux sociaux. Pierre tenta bien dinsuffler à sa jolie compagne un peu de culture, quelques bribes de conversation profonde, mais toute réflexion semblait lui causer des souffrances inouïes. Il abandonna.

Chaque soir, il se contentait de boire sans enthousiasme un thé infâme, préparé trop vite par Margaux avec un sachet bon marché, repensant malgré lui à Apolline Elle, savait faire infuser le thé noir ou le tilleul à la perfection : Pierre avait gardé en mémoire larôme délicat et la chaleur réconfortante de cette boisson. Et ses potages Et ses boulettes à la lyonnaise ? Ah, Apolline était une maîtresse de maison remarquable. Il se rappelait leurs soirées passées enlacés, à débattre avec passion de leur dernière lecture ou dun film de Truffaut ou de Polanski

Un soir, Pierre tenta de revenir chez lui. Pas pour toujours non, il naurait su dire pourquoi, mais il sentit le besoin de se retrouver devant cette porte si familière. Personne nouvrit. Derrière la porte close, il entendit le sanglot étouffé dune femme. Il repartit, sassit au pied de limmeuble, regardant longtemps les fenêtres où il avait vécu autrefois, jusquà ce que, peu à peu, les lumières séteignent.

Le temps fit son œuvre, creusant le fossé des âges entre lui et Margaux : lennui entre eux grandit, chacun lirritant de plus en plus, lui par son manque de jeunesse, elle par son insouciance. Les sorties se faisaient rares, les soirées solitaires devinrent la règle. Et puis un soir, sans comprendre comment, Pierre se retrouva devant la porte de son ancien foyer.

* * *

Il restait là, devant ce clou dargent de travers, planté de sa main maladroite, sans savoir comment réagir. Partir ? Mais pour aller où, vers qui ? Il sentait que Margaux, désormais, sétait lassée de lui. Rester ? Mais serait-il seulement le bienvenu ici ? Lui pardonnerait-on, ou le chasserait-on ?

Léclat de la petite étoile argentée le troublait. Pierre tendit la main, caressa du bout des doigts le métal glacé. La porte souvrit soudain, presque sans résistance. Une bouffée dodeur familière cire, linge propre, un soupçon de lavande emplit lair. Il ferma les yeux, inspira, puis les rouvrit

Apolline était là, dans lembrasure de la cuisine, un sourire doux soulignait les rides au coin de ses yeux. « Je suis rentré », se dit-il, fit un pas, et referma la porte derrière lui.

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