La belle-mère d’Olga a voulu la mettre à l’épreuve : le résultat fut des plus inattendus

La belle-mère dOlga décide de la mettre à lépreuve. Le résultat est surprenant.

Jeudi soir, Françoise Dubois appelle. Patrick décroche, ils discutent une dizaine de minutes, puis il entre dans la cuisine, lair de quelquun qui sapprête à annoncer une mauvaise nouvelle sans trop savoir par quel bout commencer.

Maman va venir, dit-il. Pour quelques semaines.

Olga remue sa soupe.

Quand ça ?

Samedi.

Olga éteint la plaque.

Quelques semaines Olga sait très bien ce que ça veut dire avec Françoise. Cest comme un peu de sel dans ses recettes : parfaitement subjectif.

Samedi, Françoise débarque pile à midi, traînant une grosse valise doù sentrechoquent des bocaux et affichant le regard inquisiteur de celle qui vient inspecter des lieux le même que lon porte sur un appartement quon sapprête à acheter.

Eh bien, déclare-t-elle, en scrutant lentrée, pas de poussière. Déjà un bon point.

Patrick rit. Olga esquisse un sourire.

Apparemment, cétait un compliment.

Françoise file à la cuisine, ouvre le frigo par hasard, puis commente, lair pensif :

Tu prends du lait demi-écrémé ? Il faut du entier pour Patrick, il a lestomac fragile.

Cest lui qui voulait ça, répond Olga.

Oui, mais bon, ce quon veut nest pas toujours ce quil faut, conclut la belle-mère, refermant le frigo dun air entendu.

Le soir, pendant que Patrick prend sa douche, Françoise sassied sur le canapé, croise les mains sur ses genoux et dit dune voix douce, presque caressante :

Ne le prends pas mal, Olga. Jai besoin de voir qui tu es vraiment.

Françoise, cest une pro. Elle procède calmement, comme une restauratrice dœuvres dart, grattant chaque couche avec précaution. Ses remarques sont subtiles, toujours avec le sourire, presque innocentes.

Dès le lendemain, elle remarque les serviettes :

Olga, dit-elle tout doucement depuis la salle de bain, tu sais que les serviettes doivent être accrochées par la boucle vers le bas ? Elles sèchent mieux ainsi.

Je fais toujours comme ça, répond Olga.

Oui, bien sûr, acquiesce Françoise, puis accroche sa propre serviette correctement, boucle vers le bas, comme un nouveau drapeau.

Les chemises de Patrick sont impeccablement rangées, repassées, triées par couleur dans larmoire. La belle-mère observe longuement, hoche la tête et lâche, à mi-voix :

Les cols sont un peu froissés. Enfin, si ça se trouve, cest fait exprès.

Olga reste silencieuse, se disant : ce nest pas une question, cest un constat, calibré pour quil ny ait rien à répondre.

La plante sur le rebord de la fenêtre un vieux ficus, qui a suivi Olga à travers Paris est, selon Françoise, arrosée nimporte comment.

Olga, les ficus naiment pas leau par-dessus. Il faut arroser dans la soucoupe.

Il vit chez moi depuis huit ans, souligne Olga.

Oui, huit ans, mais il pourrait vivre mieux.

Le ficus, lui, ne dit rien. Sage décision.

Lorganisation du frigo donne lieu à une conférence : produits laitiers au milieu, viande tout en bas et en boîte, herbes dans un sac perforé sinon ça fane, les œufs dans la boîte spéciale et surtout pas dans la porte, ça secoue. Olga écoute, acquiesce, mais les œufs restent dans la porte.

Le soir, Françoise téléphone. Olga lentend de la cuisine lappart est petit, les murs fins, et Françoise a cette voix de prof qui porte.

Non, Thérèse, franchement ça va. Elle fait des efforts. Mais ça se voit elle nest pas faite pour ça. Elle met des haricots dans la potée, tu te rends compte ? Patrick mange, il est poli, mais je vois bien Et ces serviettes qui pendent nimporte comment Les plantes, nen parlons même pas

Olga, à lévier, se demande combien de temps ça va encore durer. Elle sent déjà quelle a raté lexamen. Quelle suite ?

Patrick observe tout cela avec ce détachement masculin qui veut dire : je vois tout, mais je fais semblant de rien parce que je ne sais pas comment gérer.

Le soir, il dit à Olga :

Fais pas attention, elle sinquiète juste.

Je sais, souffle Olga.

Elle ne veut pas te blesser.

Je sais.

Le principal, cest quelle comprenne que tout va bien.

Je sais.

Il la regarde, soulagé quelle comprenne, quelle ne fasse pas dhistoires, quelle soit calme.

Cest bien, pense Olga, en allant laver la vaisselle.

Dix jours plus tard, Françoise laisse exprès la cuisine en bazar. Olga, qui rentre à dix-huit heures trente, découvre tasses sales, miettes sur la table, beurre ouvert. Françoise regarde la télé au salon.

Olga range, nettoie, frotte.

Le soir, Françoise dit à Patrick dans lentrée, pensant quOlga est sous la douche :

Tu as vu la cuisine encore en désordre ? Elle doit être débordée.

Olga, derrière la porte, entend. Patrick ne répond pas.

Bon, ça cest clair, pense Olga.

Elle nest pas vexée, du moins elle ne le montre pas.

Le lendemain matin, au petit-déjeuner, Françoise annonce que ses trois sœurs arrivent la semaine suivante juste pour faire connaissance.

Parfait ! lance Olga, souriante. Ce sera un plaisir.

Patrick la regarde, un rien interloqué. Françoise semble méfiante. Olga finit son café, puis part se préparer pour le travail.

On verra bien, réplique-t-elle dans sa tête, utilisant la fameuse phrase de sa belle-mère.

Les invitées arrivent le samedi à quatorze heures trente.

Les trois sœurs Geneviève, Andrée et Lucienne sont des dames solides, dun certain âge, chacune avec avis tranché et voix de cheffe de famille. Elles entrent, observant tout de suite, comme des pros du contrôle technique, puis retirent leurs manteaux.

Bel appartement, commente Geneviève. Très lumineux.

Ça fait longtemps que vous avez fait les travaux ? surenchérit Lucienne.

Trois ans, répond Olga.

Ça se voit, note Lucienne. Sans quon sache si cest bon ou mauvais.

Françoise accueille ses sœurs dans lentrée, lair dune metteuse en scène attendant de voir le déroulé de la pièce. Patrick aide pour les vestes. Olga reste un peu à lécart, calme, le sourire léger, sans la moindre agitation.

Ce calme met Françoise sur ses gardes.

Tout le monde sinstalle au salon. Geneviève inspecte, ajuste un coussin sur le canapé, puis, mine de rien :

Alors Olga, quest-ce quon va manger de bon ?

Et là, coup de théâtre inattendu : Olga se tourne gentiment vers Françoise.

Françoise, je me disais que vous prendriez la cuisine aujourdhui. Vous faites toujours tout mieux que moi, et on dit que vos plats sont irrésistibles. Autant ne pas risquer de décevoir tout le monde, non ?

Silence total.

Françoise regarde Olga. Olga lui sourit, naturelle, comme si sa proposition allait de soi.

Eh bien… commence la belle-mère.

Tout est dans la cuisine, précise Olga. Du poulet, des légumes, des herbes. Jai acheté ce matin. Patrick ma parlé de vos talents.

Patrick, dans le fauteuil, fixe soudainement le tapis avec beaucoup dattention.

Geneviève échappe un petit rire. Lucienne jette un coup dœil amusé à Françoise. Andrée observe la scène avec intérêt.

Très bien, concède Françoise. Allons-y.

Elle file à la cuisine.

Olga sassied à côté de Geneviève et lance sereinement :

Vous avez eu du trafic sur la route ? Paris est infernal le week-end.

Geneviève, un peu déconcertée par ce retournement de situation, répond. Lucienne ajoute son grain de sel sur les embouteillages. Andrée trouve que dans son quartier, cest encore pire. La conversation senclenche, naturelle, parce quil faut bien parler de quelque chose.

Du côté de la cuisine, on entend dabord la porte du frigo claquer, puis un silence, puis encore des bruits de vaisselle, des marmites, quelquun cherche quelque chose quelque part.

Olga ! crie Françoise depuis la cuisine. Où est ton plat pour le four ?

Bas du placard à droite, répond calmement Olga du salon.

Pause.

Je ne vois pas.

Sous la plaque noire.

Long silence.

Ah, trouvé.

Geneviève toussote. Andrée examine le tableau accroché au mur. Lucienne, lair de rien, regarde par la fenêtre.

Olga se lève pour proposer du thé.

Andrée, un thé en attendant ?

Avec plaisir.

Olga met leau à chauffer, prend les tasses et ressort.

Le dîner finit par arriver. Après une heure et demie, un peu long, quelque peu improvisé : le poulet un peu sec, la sauce trop liquide. Françoise sactive à dresser la table, lair consciencieux mais pas franchement ravi.

Geneviève, goûtant le poulet, réussit à commenter sans se compromettre :

Françoise, tu as toujours eu la main pour cuisiner.

La table est plutôt silencieuse. Pas dambiance gênante, juste un calme particulier. Tout le monde comprend, personne na besoin de commenter.

Olga participe sans simposer. Elle demande des nouvelles des enfants dAndrée, discute jardinage, ressert du thé. Françoise, en bout de table, se tait.

Lorsque tout le monde est parti et la vaisselle faite, Françoise sort de la cuisine en sessuyant les mains sur sa fameuse serviette, suspendue boucle vers le bas.

Olga est au salon, son thé à la main, Patrick près delle.

Françoise sarrête dans lembrasure de la porte, puis va sasseoir, silencieuse. La nuit sest installée, la télé du voisin grésille au travers des murs.

Tu as bien joué ton coup, murmure Françoise.

Je sais ce que je veux, explique simplement Olga.

Françoise acquiesce, se retourne pour aller dans sa chambre, puis, avant de franchir la porte sans se retourner :

Franchement, ta potée aux haricots était plutôt bonne.

Et elle séclipse.

Patrick lève les yeux vers Olga.

Tu as eu cette idée depuis longtemps ? souffle-t-il. Pour la cuisine.

Depuis que tu nas rien dit dans lentrée, confie-t-elle.

Il opine, ninsiste pas.

Trois jours plus tard, Françoise rentre chez elle. Elle a tout préparé, commandé elle-même le taxi. Elle serre Patrick dans ses bras, puis, après une petite hésitation, Olga aussi.

Olga referme la porte, se dirige vers la salle de bain, et raccroche sa serviette comme à son habitude boucle vers le haut.

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La belle-mère d’Olga a voulu la mettre à l’épreuve : le résultat fut des plus inattendus
— Encore en train de faire des léchouilles, celui-là ! Maxime, ramène-le ! Avec agacement, Nastasja fixait Timo qui sautillait sans réfléchir à ses pieds. Comment avaient-ils pu choisir un tel étourdi ? Ils avaient tant réfléchi, consulté les éleveurs, évalué les races, conscients de la responsabilité. Finalement, ils avaient opté pour un berger allemand : compagnon fidèle, gardien, protecteur… Un vrai « trois en un » comme un shampoing. Sauf que ce protecteur, il fallait parfois le sauver des griffes des chats du quartier… — Mais il est encore petit. Attends un peu, tu verras quand il grandira. — Oui, oui, j’ai hâte de voir ce grand dadais devenir adulte. Tu as remarqué qu’il mange plus que nous deux réunis ? On va jamais réussir à le nourrir. Et arrête de traverser l’appart comme un éléphant, tu vas réveiller la petite ! râlait Nastasja en ramassant les chaussures éparpillées par Timo. Ils habitaient boulevard Saint-Germain, au rez-de-chaussée d’un grand immeuble 1950, avec des fenêtres basses presque au niveau du trottoir. Un emplacement idéal, s’il n’y avait pas un « mais » : les fenêtres donnaient sur une impasse, sombre et peu rassurante, où traînaient des ombres dès le soir venu, des hommes du quartier s’y rassemblaient pour boire, et parfois, il y avait des bagarres. Presque toute la journée, Nastasja restait seule à la maison avec la petite Catherine, nouveau-née. Maxime partait le matin travailler au musée d’Orsay, et passait son temps libre sur les marchés aux puces et dans les librairies d’occasion. Son œil d’expert savait dénicher des tableaux, des livres rares, de la vaisselle ancienne. Il s’était constitué une belle collection. La maison regorgeait d’objets précieux et Nastasja n’était jamais tranquille, surtout depuis que les cambriolages s’étaient multipliés dans le quartier. — Nastasja, tu crois qu’on promène Timo maintenant ou après le déjeuner ? — J’en sais rien… Et ce n’est pas mon chien ! Dès qu’il entendit « promenade », Timo fila comme une balle dans l’entrée, manqua de glisser dans le virage, attrapa sa laisse, revint en bondissant jusqu’au plafond. Un vrai cheval de course ! Il aimait tout le monde, faisait la fête à chaque passant, apportait la balle aux voisins, sauf aux invités qu’il tenait à l’écart. Une vraie pâte d’amour, mais ils l’avaient choisi pour la sécurité ! Et même les chats du quartier n’avaient rien à craindre de lui : il accourait vers eux avec son ballon, tout content, prêt à jouer… et se faisait remettre à sa place ! Les chats ici, c’étaient eux, les vrais gardiens. Demain, elle serait de nouveau seule toute la journée. Son mari partait à la fête de Levitan à Honfleur et elle devrait garder la porcelaine et promener ce grand nigaud. Pas facile, la vie de femme au foyer… Au petit matin, Maxime se leva discrètement pour ne pas réveiller sa femme. Mais Nastasja entendit l’eau du thé, la laisse qui s’entrechoquait, et Maxime qui chuchotait à Timo de ne pas chouiner ni faire de bruit. Elle se rendormit sur ce fond sonore rassurant. Quand elle se réveilla, il était déjà parti. La journée commençait, paisible, comme chaque jour, et n’était-ce pas cela, le vrai bonheur ? Ses copines s’étonnaient : « Mais Nastasja, tu t’es mariée si jeune, tu jongles entre bébé et mari, la cuisine, le ménage… » Mais la routine peut avoir son charme ! Même si tout ne s’est pas déroulé comme elle l’avait rêvé : l’absence de Maxime, le manque d’espace, le budget serré… Et cette passion dévorante des collections, qui absorbe tant d’argent ! Maintenant, avec ce grand chien en plus, il fallait bien s’en occuper. Mais elle se disait qu’il fallait aimer ses proches, avec leurs qualités et leurs défauts. Personne n’est parfait… Ce constat suffit à la réconcilier avec son quotidien. Elle nourrissait sa fille dans la chambre d’enfant, savourant ce moment de calme. Un coup de sonnette retentit mais elle n’ouvrit pas. Qui attendait-elle ? Personne ne viendrait sans prévenir. Elle profitait de ces précieuses heures du matin, la maison silencieuse, le tic-tac de la vieille horloge dans l’entrée, et le bruit familier de la ville : roulements des bus, sifflets des voitures, cris d’enfants, raclement d’un balai sur le trottoir… Mais où était passé l’énergumène à quatre pattes ? Voilà un moment qu’il n’était pas venu. Étrange… Timo n’a pourtant pas les oreilles tombantes, elles sont bien droites ! Mais il a tout du grand dadais. Elle aurait bien préféré un bichon… Nastasja admira sa fille repue, paisible… Quelle chance, cette petite merveille ! Qu’est-ce qu’on pourrait espérer de plus ? C’est alors qu’un bruit étrange, un craquement, retentit dans le salon. Elle écouta. Le bruit se répéta. Sans bruit, elle enleva ses chaussons et se glissa dans le salon. Timo était recroquevillé derrière le rideau de l’entrée, dans une posture tendue, langue pendante, fixant le fond de la pièce. Nastasja suivit la direction de son regard et sentit la panique la gagner : à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne entrouverte, un homme tentait de s’introduire. Tête rasée, épaules et bras déjà dans la pièce, il forçait lentement son corps athlétique à l’intérieur. Nastasja n’y croyait pas… Que faire ? Hurler ? L’homme était presque dedans ! Encore une seconde, et… Le cri la fit sursauter. Une ombre noire fila vers la fenêtre — c’était Timo ! Il se jeta sur le cambrioleur, lui agrippa le col ! « Aaaaah ! » cria l’homme d’une voix rauque, yeux exorbités, coincé dans la lucarne. Nastasja se précipita dehors, appela les voisins, et tout s’enchaîna. On appela la police, les gens vinrent aider — leur simple présence était déjà un réconfort. Que faire seule dans ce cas ? Vainquant sa peur, Nastasja s’approcha : pourvu que Timo ne serre pas trop fort ! Mais il tenait le malfaiteur fermement, par le col, sans lui faire de mal. Pas une goutte de sang ! Dès que le malfrat tentait un geste, Timo resserrait sa prise ; sinon, il relâchait. Une maîtrise bluffante pour ce chien si maladroit d’ordinaire. Mais il avait agi avec intelligence : plutôt que d’aboyer, il avait préparé une embuscade, laissé entrer le voleur à moitié pour mieux le coincer, puis s’était jeté sur lui sans l’étrangler, juste pour le retenir. Comme un pro : « On l’arrête, et la justice fera le reste. » Les policiers eux-mêmes n’avaient jamais vu un cambrioleur aussi heureux de se faire arrêter ! L’homme, terrorisé, suppliait la police, alors que Timo savourait sa victoire. Il fallut le flatter, le persuader de lâcher. Quand l’agent cynophile est arrivé et a donné l’ordre, Timo a ouvert la gueule. Il s’est assis, le regard fixé sur l’officier, prêt à obéir… Un vrai soldat ! — Vous avez de la chance avec ce chien, dit l’agent, admiratif. On aimerait en avoir un comme lui à la brigade… Maxime rentra tard le soir. En ouvrant la porte, il resta bouche bée. D’abord, Timo était vautré sur le canapé — interdit ! Ensuite, il était allongé sur le dos, pattes écartées, dans une position franchement indécente, tandis que Nastasja le caressait, lui grattait le ventre, l’appelait tendrement : « Mon trésor, mon poulain, grandis, mon petit bonheur ! Comme j’ai été injuste… » Cette histoire m’a été racontée lors d’une fête Levitan à Honfleur, par l’un des protagonistes. Si Timo avait pu la raconter, il l’aurait fait avec plus de panache encore ! Cela remonte à quelques années, mais je sentais encore le chien gratter à la porte de ma mémoire, réclamant de prendre place sur le papier…