— Encore en train de faire des léchouilles, celui-là ! Maxime, ramène-le ! Avec agacement, Nastasja fixait Timo qui sautillait sans réfléchir à ses pieds. Comment avaient-ils pu choisir un tel étourdi ? Ils avaient tant réfléchi, consulté les éleveurs, évalué les races, conscients de la responsabilité. Finalement, ils avaient opté pour un berger allemand : compagnon fidèle, gardien, protecteur… Un vrai « trois en un » comme un shampoing. Sauf que ce protecteur, il fallait parfois le sauver des griffes des chats du quartier… — Mais il est encore petit. Attends un peu, tu verras quand il grandira. — Oui, oui, j’ai hâte de voir ce grand dadais devenir adulte. Tu as remarqué qu’il mange plus que nous deux réunis ? On va jamais réussir à le nourrir. Et arrête de traverser l’appart comme un éléphant, tu vas réveiller la petite ! râlait Nastasja en ramassant les chaussures éparpillées par Timo. Ils habitaient boulevard Saint-Germain, au rez-de-chaussée d’un grand immeuble 1950, avec des fenêtres basses presque au niveau du trottoir. Un emplacement idéal, s’il n’y avait pas un « mais » : les fenêtres donnaient sur une impasse, sombre et peu rassurante, où traînaient des ombres dès le soir venu, des hommes du quartier s’y rassemblaient pour boire, et parfois, il y avait des bagarres. Presque toute la journée, Nastasja restait seule à la maison avec la petite Catherine, nouveau-née. Maxime partait le matin travailler au musée d’Orsay, et passait son temps libre sur les marchés aux puces et dans les librairies d’occasion. Son œil d’expert savait dénicher des tableaux, des livres rares, de la vaisselle ancienne. Il s’était constitué une belle collection. La maison regorgeait d’objets précieux et Nastasja n’était jamais tranquille, surtout depuis que les cambriolages s’étaient multipliés dans le quartier. — Nastasja, tu crois qu’on promène Timo maintenant ou après le déjeuner ? — J’en sais rien… Et ce n’est pas mon chien ! Dès qu’il entendit « promenade », Timo fila comme une balle dans l’entrée, manqua de glisser dans le virage, attrapa sa laisse, revint en bondissant jusqu’au plafond. Un vrai cheval de course ! Il aimait tout le monde, faisait la fête à chaque passant, apportait la balle aux voisins, sauf aux invités qu’il tenait à l’écart. Une vraie pâte d’amour, mais ils l’avaient choisi pour la sécurité ! Et même les chats du quartier n’avaient rien à craindre de lui : il accourait vers eux avec son ballon, tout content, prêt à jouer… et se faisait remettre à sa place ! Les chats ici, c’étaient eux, les vrais gardiens. Demain, elle serait de nouveau seule toute la journée. Son mari partait à la fête de Levitan à Honfleur et elle devrait garder la porcelaine et promener ce grand nigaud. Pas facile, la vie de femme au foyer… Au petit matin, Maxime se leva discrètement pour ne pas réveiller sa femme. Mais Nastasja entendit l’eau du thé, la laisse qui s’entrechoquait, et Maxime qui chuchotait à Timo de ne pas chouiner ni faire de bruit. Elle se rendormit sur ce fond sonore rassurant. Quand elle se réveilla, il était déjà parti. La journée commençait, paisible, comme chaque jour, et n’était-ce pas cela, le vrai bonheur ? Ses copines s’étonnaient : « Mais Nastasja, tu t’es mariée si jeune, tu jongles entre bébé et mari, la cuisine, le ménage… » Mais la routine peut avoir son charme ! Même si tout ne s’est pas déroulé comme elle l’avait rêvé : l’absence de Maxime, le manque d’espace, le budget serré… Et cette passion dévorante des collections, qui absorbe tant d’argent ! Maintenant, avec ce grand chien en plus, il fallait bien s’en occuper. Mais elle se disait qu’il fallait aimer ses proches, avec leurs qualités et leurs défauts. Personne n’est parfait… Ce constat suffit à la réconcilier avec son quotidien. Elle nourrissait sa fille dans la chambre d’enfant, savourant ce moment de calme. Un coup de sonnette retentit mais elle n’ouvrit pas. Qui attendait-elle ? Personne ne viendrait sans prévenir. Elle profitait de ces précieuses heures du matin, la maison silencieuse, le tic-tac de la vieille horloge dans l’entrée, et le bruit familier de la ville : roulements des bus, sifflets des voitures, cris d’enfants, raclement d’un balai sur le trottoir… Mais où était passé l’énergumène à quatre pattes ? Voilà un moment qu’il n’était pas venu. Étrange… Timo n’a pourtant pas les oreilles tombantes, elles sont bien droites ! Mais il a tout du grand dadais. Elle aurait bien préféré un bichon… Nastasja admira sa fille repue, paisible… Quelle chance, cette petite merveille ! Qu’est-ce qu’on pourrait espérer de plus ? C’est alors qu’un bruit étrange, un craquement, retentit dans le salon. Elle écouta. Le bruit se répéta. Sans bruit, elle enleva ses chaussons et se glissa dans le salon. Timo était recroquevillé derrière le rideau de l’entrée, dans une posture tendue, langue pendante, fixant le fond de la pièce. Nastasja suivit la direction de son regard et sentit la panique la gagner : à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne entrouverte, un homme tentait de s’introduire. Tête rasée, épaules et bras déjà dans la pièce, il forçait lentement son corps athlétique à l’intérieur. Nastasja n’y croyait pas… Que faire ? Hurler ? L’homme était presque dedans ! Encore une seconde, et… Le cri la fit sursauter. Une ombre noire fila vers la fenêtre — c’était Timo ! Il se jeta sur le cambrioleur, lui agrippa le col ! « Aaaaah ! » cria l’homme d’une voix rauque, yeux exorbités, coincé dans la lucarne. Nastasja se précipita dehors, appela les voisins, et tout s’enchaîna. On appela la police, les gens vinrent aider — leur simple présence était déjà un réconfort. Que faire seule dans ce cas ? Vainquant sa peur, Nastasja s’approcha : pourvu que Timo ne serre pas trop fort ! Mais il tenait le malfaiteur fermement, par le col, sans lui faire de mal. Pas une goutte de sang ! Dès que le malfrat tentait un geste, Timo resserrait sa prise ; sinon, il relâchait. Une maîtrise bluffante pour ce chien si maladroit d’ordinaire. Mais il avait agi avec intelligence : plutôt que d’aboyer, il avait préparé une embuscade, laissé entrer le voleur à moitié pour mieux le coincer, puis s’était jeté sur lui sans l’étrangler, juste pour le retenir. Comme un pro : « On l’arrête, et la justice fera le reste. » Les policiers eux-mêmes n’avaient jamais vu un cambrioleur aussi heureux de se faire arrêter ! L’homme, terrorisé, suppliait la police, alors que Timo savourait sa victoire. Il fallut le flatter, le persuader de lâcher. Quand l’agent cynophile est arrivé et a donné l’ordre, Timo a ouvert la gueule. Il s’est assis, le regard fixé sur l’officier, prêt à obéir… Un vrai soldat ! — Vous avez de la chance avec ce chien, dit l’agent, admiratif. On aimerait en avoir un comme lui à la brigade… Maxime rentra tard le soir. En ouvrant la porte, il resta bouche bée. D’abord, Timo était vautré sur le canapé — interdit ! Ensuite, il était allongé sur le dos, pattes écartées, dans une position franchement indécente, tandis que Nastasja le caressait, lui grattait le ventre, l’appelait tendrement : « Mon trésor, mon poulain, grandis, mon petit bonheur ! Comme j’ai été injuste… » Cette histoire m’a été racontée lors d’une fête Levitan à Honfleur, par l’un des protagonistes. Si Timo avait pu la raconter, il l’aurait fait avec plus de panache encore ! Cela remonte à quelques années, mais je sentais encore le chien gratter à la porte de ma mémoire, réclamant de prendre place sur le papier…

Encore en train de se lécher ! Paul, emmène-le ailleurs !
Élodie lançait un regard excédé à son chien, Gaston, qui bondissait dans tous les sens à ses pieds. Franchement, comment avaient-ils pu tomber sur un cabot aussi foufou ? On avait passé des semaines à discuter, à comparer les races, à demander lavis des spécialistes. Bien conscients de la responsabilité, on sétait enfin décidés pour un berger allemand : un vrai compagnon, gardien, protecteur Le fameux trois en un. Mais voilà, ce soi-disant protecteur, cest lui quil fallait sauver à la moindre minette du quartier !

Il est encore tout jeune, laisse-lui le temps, tu verras.
Ah oui, jai hâte que ce cheval grandisse ! Tu as remarqué quil mange plus que nous deux réunis ? Comment on va sen sortir, hein ? Et toi, arrête de marcher comme un éléphant, tu vas réveiller la petite !
Élodie râlait en récupérant une chaussure, machouillée par Gaston.

Ils habitaient au rez-de-chaussée dun grand immeuble haussmannien sur lavenue Victor Hugo à Paris. Même si les fenêtres touchaient presque le trottoir, cétait plutôt agréable hormis le fait quelles donnaient sur une impasse sombre du boulevard, le rendez-vous des papys le soir, et parfois théâtre de bagarres.

Élodie restait presque toute la journée seule à la maison avec leur bébé, Camille, qui venait de naître. Paul, lui, partait bosser tôt au musée d’Orsay et passait le reste de son temps libre à chiner dans les brocantes ou à fouiller les marchés aux livres. Il avait lœil du collectionneur : des tableaux, des livres anciens, des objets dart. Leur appartement sétait vite rempli de toute une collection de vaisselle de Limoges, de statuettes art déco, dargenterie du début du siècle Bref, Élodie flippait souvent de rester seule avec le bébé et autant de trésors. Les cambriolages dans limmeuble, ça ne manquait pas.

Tu penses quon sort Gaston avant ou après déjeuner ?
Aucune idée. Et puis, cest ton chien, pas le mien !

Rien que dentendre le mot sortir, Gaston bondit en direction de la porte dentrée, glissa sur le carrelage, attrapa sa laisse et revint en sautant de joie. Un vrai cheval Il aimait tout le monde, offrait ses jouets à tous les passants. Même les chats, il voulait faire copain-copain. Les minettes du quartier, elles, ne se laissaient pas faire il sétait déjà pris plus dune claque sur le museau. Vraiment, si cétait pour la défense, ils auraient mieux fait dadopter un matou du coin ! Demain, rebelote, Élodie serait seule toute la journée à garder la porcelaine pendant que Paul assisterait à une conférence à Barbizon. Trop de tracas pour une seule femme !

À laube, Paul sest levé sur la pointe des pieds, histoire de ne pas me réveiller tu parles ! Jai entendu la bouilloire, le cliquetis de la laisse, ses chuchotements à Gaston pour le faire taire Jai fini par somnoler un peu, et quand Camille ma réveillée, Paul était déjà parti. La routine, quoi. Mais honnêtement, le calme du matin, ça vaut tout lor du monde Tu sais, mes copines narrêtent pas : Ah, Élodie, déjà mariée, avec un bébé dans les bras, coincée à la maison Mais franchement, il y a du bonheur dans ces petites choses du quotidien. Même si tout nest pas parfait lappart un peu trop petit, largent qui file trop vite et surtout la passion de Paul pour ses trouvailles qui engloutissent tous nos euros au fond, jai compris quil fallait aimer les gens comme ils sont, avec leurs bons et leurs mauvais côtés. Personne n’est parfait, non ?

Je me suis installée dans la chambre de Camille, à lui donner le sein. La petite sendormait à moitié en tétant, alors je restais là en attendant quelle se réveille pour réclamer la suite. La sonnette a retenti, mais jai préféré ne pas ouvrir. Personne ne débarquerait sans prévenir de lautre bout de la ville Jai profité de ce calme, jaime tant ces heures précieuses du matin. Dans lappart, seuls les tic-tac de la vieille horloge et les bruits familiers du boulevard : les tramways qui grondent, les voitures qui toussotent, les ricanements denfant devant lécole

Mais où est donc passé Gaston ? Ça faisait un moment quil nétait pas venu. Oh, il na rien de grandes oreilles, en vrai : elles sont bien dressées, parfaites pour un berger allemand. Mais question cerveau, cest pas toujours ça, je te jure ! Enfin bon, il fallait le nourrir, le sortir, mais à quoi servait-il si ce nest à étaler ses poils partout ? On aurait dû prendre un bichon, tu vois.

Je regardais ma fille, repue, qui venait de lâcher le sein. Petit trésor, je murmurais. Quelle chance on a… Que demander de plus ?

Cest alors quun son curieux est venu du salon : un craquement, ou un genre de grincement aigu. Je tends loreille, et là, le bruit se répète. Je retire mes chaussons en retenant mon souffle, et file discrètement dans le salon. Ce qui ma frappée en premier, cétait la silhouette de Gaston, mi-cachée derrière le rideau entre lentrée et le salon, tendu sur ses quatre pattes, concentré, la langue pendante, le regard fixé au fond de la pièce. Je suis son regard et là, panique totale : dans la fenêtre entrouverte, un type ! Ou du moins la moitié dun type. Crâne rasé, épaules et bras déjà dans le salon, il sefforçait de se glisser tout entier par louverture. Jen croyais pas mes yeux ! Quest-ce que je fais ? Je hurle ? Mais il était déjà presque chez moi

Cest le cri qui ma fait sursauter. Une ombre noire a filé dans la pièce, et jai mis un moment à comprendre que cétait Gaston. Il a bondi sur lappui de fenêtre et a attrapé le gars à la gorge ! Aaaah ! hurlait le cambrioleur, les yeux prêts à lui sortir de la tête. Bon sang, jai couru dans le couloir, appelé les voisins, la suite sest déroulée sans trop de frayeurs. Les gens ont déboulé, on a appelé la police. Leur simple présence, cétait déjà un soulagement. Je me suis approchée du gars, la boule au ventre : pourvu que Gaston ne lui serre pas trop la gorge Heureusement, il était malin, il tenait fermement le col du voleur, mais sans le blesser. Aucune goutte de sang, rien du tout ! Dès que le type tentait de bouger, Gaston resserrait juste assez la mâchoire pour impressionner, mais jamais au point de faire mal. Et dès que le type se calmait, Gaston relâchait. Doù lui venaient ces réflexes ? Lui, le clown du quartier, sétait comporté comme un pro. Il na même pas aboyé, ce qui, a priori, aurait été plus naturel Non, il sétait carrément planqué, avait attendu que le type reste coincé, histoire quil ne puisse pas senfuir, puis avait bondi pour mieux le maîtriser, sans jamais blesser. Juste assez pour limmobiliser et attendre la police, comme il faut.

Même les policiers, des vieux de la vieille, ne se souvenaient pas avoir vu un cambrioleur aussi soulagé dêtre arrêté ! Le mec tremblait encore dans les crocs de Gaston, prêt à tout avouer ! Gaston, lui, était tellement fier de sa prise, quil ne voulait plus lâcher. Il a fallu que lofficier cynophile sy mette et donne lordre, alors là, Gaston a relâché, sest assis sagement et a fixé lofficier dun air dattendre la suite. Il ne manquait plus que le salut militaire !

Vous avez de la chance davoir un chien comme ça, a dit le policier en gratouillant la tête de Gaston. On nen trouverait pas des pareils, même pour la brigade

Paul est rentré très tard. Il ouvre délicatement la porte et reste bloqué sur le seuil. Faut dire quil y avait de quoi : Gaston, le chien interdit de canapé, était affalé, toutes pattes en lair, dans la posture la plus détendue du monde ; Élodie lui caressait le ventre, le couvrait de bisous et répétait en boucle : Mon champion ! Petit amour ! Fiston vaillant, tes notre fierté ! Grandis bien, mon garçon, pour quon soit fiers de toi ! Et puis, sois pas rancunier, tu sais, parfois on est injuste

Cest Paul lui-même, à Barbizon, qui ma raconté tout ça. Mais franchement, si cétait Gaston qui racontait lhistoire, il ajouterait sûrement mille détails : la filature, la prise, la remise du voleur à la police Bref, cette histoire, je la garde précieusement en tête. Javais limpression de le sentir gratter à la porte de ma mémoire pour que je la partage, et voilà, cest fait.

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— Encore en train de faire des léchouilles, celui-là ! Maxime, ramène-le ! Avec agacement, Nastasja fixait Timo qui sautillait sans réfléchir à ses pieds. Comment avaient-ils pu choisir un tel étourdi ? Ils avaient tant réfléchi, consulté les éleveurs, évalué les races, conscients de la responsabilité. Finalement, ils avaient opté pour un berger allemand : compagnon fidèle, gardien, protecteur… Un vrai « trois en un » comme un shampoing. Sauf que ce protecteur, il fallait parfois le sauver des griffes des chats du quartier… — Mais il est encore petit. Attends un peu, tu verras quand il grandira. — Oui, oui, j’ai hâte de voir ce grand dadais devenir adulte. Tu as remarqué qu’il mange plus que nous deux réunis ? On va jamais réussir à le nourrir. Et arrête de traverser l’appart comme un éléphant, tu vas réveiller la petite ! râlait Nastasja en ramassant les chaussures éparpillées par Timo. Ils habitaient boulevard Saint-Germain, au rez-de-chaussée d’un grand immeuble 1950, avec des fenêtres basses presque au niveau du trottoir. Un emplacement idéal, s’il n’y avait pas un « mais » : les fenêtres donnaient sur une impasse, sombre et peu rassurante, où traînaient des ombres dès le soir venu, des hommes du quartier s’y rassemblaient pour boire, et parfois, il y avait des bagarres. Presque toute la journée, Nastasja restait seule à la maison avec la petite Catherine, nouveau-née. Maxime partait le matin travailler au musée d’Orsay, et passait son temps libre sur les marchés aux puces et dans les librairies d’occasion. Son œil d’expert savait dénicher des tableaux, des livres rares, de la vaisselle ancienne. Il s’était constitué une belle collection. La maison regorgeait d’objets précieux et Nastasja n’était jamais tranquille, surtout depuis que les cambriolages s’étaient multipliés dans le quartier. — Nastasja, tu crois qu’on promène Timo maintenant ou après le déjeuner ? — J’en sais rien… Et ce n’est pas mon chien ! Dès qu’il entendit « promenade », Timo fila comme une balle dans l’entrée, manqua de glisser dans le virage, attrapa sa laisse, revint en bondissant jusqu’au plafond. Un vrai cheval de course ! Il aimait tout le monde, faisait la fête à chaque passant, apportait la balle aux voisins, sauf aux invités qu’il tenait à l’écart. Une vraie pâte d’amour, mais ils l’avaient choisi pour la sécurité ! Et même les chats du quartier n’avaient rien à craindre de lui : il accourait vers eux avec son ballon, tout content, prêt à jouer… et se faisait remettre à sa place ! Les chats ici, c’étaient eux, les vrais gardiens. Demain, elle serait de nouveau seule toute la journée. Son mari partait à la fête de Levitan à Honfleur et elle devrait garder la porcelaine et promener ce grand nigaud. Pas facile, la vie de femme au foyer… Au petit matin, Maxime se leva discrètement pour ne pas réveiller sa femme. Mais Nastasja entendit l’eau du thé, la laisse qui s’entrechoquait, et Maxime qui chuchotait à Timo de ne pas chouiner ni faire de bruit. Elle se rendormit sur ce fond sonore rassurant. Quand elle se réveilla, il était déjà parti. La journée commençait, paisible, comme chaque jour, et n’était-ce pas cela, le vrai bonheur ? Ses copines s’étonnaient : « Mais Nastasja, tu t’es mariée si jeune, tu jongles entre bébé et mari, la cuisine, le ménage… » Mais la routine peut avoir son charme ! Même si tout ne s’est pas déroulé comme elle l’avait rêvé : l’absence de Maxime, le manque d’espace, le budget serré… Et cette passion dévorante des collections, qui absorbe tant d’argent ! Maintenant, avec ce grand chien en plus, il fallait bien s’en occuper. Mais elle se disait qu’il fallait aimer ses proches, avec leurs qualités et leurs défauts. Personne n’est parfait… Ce constat suffit à la réconcilier avec son quotidien. Elle nourrissait sa fille dans la chambre d’enfant, savourant ce moment de calme. Un coup de sonnette retentit mais elle n’ouvrit pas. Qui attendait-elle ? Personne ne viendrait sans prévenir. Elle profitait de ces précieuses heures du matin, la maison silencieuse, le tic-tac de la vieille horloge dans l’entrée, et le bruit familier de la ville : roulements des bus, sifflets des voitures, cris d’enfants, raclement d’un balai sur le trottoir… Mais où était passé l’énergumène à quatre pattes ? Voilà un moment qu’il n’était pas venu. Étrange… Timo n’a pourtant pas les oreilles tombantes, elles sont bien droites ! Mais il a tout du grand dadais. Elle aurait bien préféré un bichon… Nastasja admira sa fille repue, paisible… Quelle chance, cette petite merveille ! Qu’est-ce qu’on pourrait espérer de plus ? C’est alors qu’un bruit étrange, un craquement, retentit dans le salon. Elle écouta. Le bruit se répéta. Sans bruit, elle enleva ses chaussons et se glissa dans le salon. Timo était recroquevillé derrière le rideau de l’entrée, dans une posture tendue, langue pendante, fixant le fond de la pièce. Nastasja suivit la direction de son regard et sentit la panique la gagner : à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne entrouverte, un homme tentait de s’introduire. Tête rasée, épaules et bras déjà dans la pièce, il forçait lentement son corps athlétique à l’intérieur. Nastasja n’y croyait pas… Que faire ? Hurler ? L’homme était presque dedans ! Encore une seconde, et… Le cri la fit sursauter. Une ombre noire fila vers la fenêtre — c’était Timo ! Il se jeta sur le cambrioleur, lui agrippa le col ! « Aaaaah ! » cria l’homme d’une voix rauque, yeux exorbités, coincé dans la lucarne. Nastasja se précipita dehors, appela les voisins, et tout s’enchaîna. On appela la police, les gens vinrent aider — leur simple présence était déjà un réconfort. Que faire seule dans ce cas ? Vainquant sa peur, Nastasja s’approcha : pourvu que Timo ne serre pas trop fort ! Mais il tenait le malfaiteur fermement, par le col, sans lui faire de mal. Pas une goutte de sang ! Dès que le malfrat tentait un geste, Timo resserrait sa prise ; sinon, il relâchait. Une maîtrise bluffante pour ce chien si maladroit d’ordinaire. Mais il avait agi avec intelligence : plutôt que d’aboyer, il avait préparé une embuscade, laissé entrer le voleur à moitié pour mieux le coincer, puis s’était jeté sur lui sans l’étrangler, juste pour le retenir. Comme un pro : « On l’arrête, et la justice fera le reste. » Les policiers eux-mêmes n’avaient jamais vu un cambrioleur aussi heureux de se faire arrêter ! L’homme, terrorisé, suppliait la police, alors que Timo savourait sa victoire. Il fallut le flatter, le persuader de lâcher. Quand l’agent cynophile est arrivé et a donné l’ordre, Timo a ouvert la gueule. Il s’est assis, le regard fixé sur l’officier, prêt à obéir… Un vrai soldat ! — Vous avez de la chance avec ce chien, dit l’agent, admiratif. On aimerait en avoir un comme lui à la brigade… Maxime rentra tard le soir. En ouvrant la porte, il resta bouche bée. D’abord, Timo était vautré sur le canapé — interdit ! Ensuite, il était allongé sur le dos, pattes écartées, dans une position franchement indécente, tandis que Nastasja le caressait, lui grattait le ventre, l’appelait tendrement : « Mon trésor, mon poulain, grandis, mon petit bonheur ! Comme j’ai été injuste… » Cette histoire m’a été racontée lors d’une fête Levitan à Honfleur, par l’un des protagonistes. Si Timo avait pu la raconter, il l’aurait fait avec plus de panache encore ! Cela remonte à quelques années, mais je sentais encore le chien gratter à la porte de ma mémoire, réclamant de prendre place sur le papier…
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