Encore en train de se lécher ! Paul, emmène-le ailleurs !
Élodie lançait un regard excédé à son chien, Gaston, qui bondissait dans tous les sens à ses pieds. Franchement, comment avaient-ils pu tomber sur un cabot aussi foufou ? On avait passé des semaines à discuter, à comparer les races, à demander lavis des spécialistes. Bien conscients de la responsabilité, on sétait enfin décidés pour un berger allemand : un vrai compagnon, gardien, protecteur Le fameux trois en un. Mais voilà, ce soi-disant protecteur, cest lui quil fallait sauver à la moindre minette du quartier !
Il est encore tout jeune, laisse-lui le temps, tu verras.
Ah oui, jai hâte que ce cheval grandisse ! Tu as remarqué quil mange plus que nous deux réunis ? Comment on va sen sortir, hein ? Et toi, arrête de marcher comme un éléphant, tu vas réveiller la petite !
Élodie râlait en récupérant une chaussure, machouillée par Gaston.
Ils habitaient au rez-de-chaussée dun grand immeuble haussmannien sur lavenue Victor Hugo à Paris. Même si les fenêtres touchaient presque le trottoir, cétait plutôt agréable hormis le fait quelles donnaient sur une impasse sombre du boulevard, le rendez-vous des papys le soir, et parfois théâtre de bagarres.
Élodie restait presque toute la journée seule à la maison avec leur bébé, Camille, qui venait de naître. Paul, lui, partait bosser tôt au musée d’Orsay et passait le reste de son temps libre à chiner dans les brocantes ou à fouiller les marchés aux livres. Il avait lœil du collectionneur : des tableaux, des livres anciens, des objets dart. Leur appartement sétait vite rempli de toute une collection de vaisselle de Limoges, de statuettes art déco, dargenterie du début du siècle Bref, Élodie flippait souvent de rester seule avec le bébé et autant de trésors. Les cambriolages dans limmeuble, ça ne manquait pas.
Tu penses quon sort Gaston avant ou après déjeuner ?
Aucune idée. Et puis, cest ton chien, pas le mien !
Rien que dentendre le mot sortir, Gaston bondit en direction de la porte dentrée, glissa sur le carrelage, attrapa sa laisse et revint en sautant de joie. Un vrai cheval Il aimait tout le monde, offrait ses jouets à tous les passants. Même les chats, il voulait faire copain-copain. Les minettes du quartier, elles, ne se laissaient pas faire il sétait déjà pris plus dune claque sur le museau. Vraiment, si cétait pour la défense, ils auraient mieux fait dadopter un matou du coin ! Demain, rebelote, Élodie serait seule toute la journée à garder la porcelaine pendant que Paul assisterait à une conférence à Barbizon. Trop de tracas pour une seule femme !
À laube, Paul sest levé sur la pointe des pieds, histoire de ne pas me réveiller tu parles ! Jai entendu la bouilloire, le cliquetis de la laisse, ses chuchotements à Gaston pour le faire taire Jai fini par somnoler un peu, et quand Camille ma réveillée, Paul était déjà parti. La routine, quoi. Mais honnêtement, le calme du matin, ça vaut tout lor du monde Tu sais, mes copines narrêtent pas : Ah, Élodie, déjà mariée, avec un bébé dans les bras, coincée à la maison Mais franchement, il y a du bonheur dans ces petites choses du quotidien. Même si tout nest pas parfait lappart un peu trop petit, largent qui file trop vite et surtout la passion de Paul pour ses trouvailles qui engloutissent tous nos euros au fond, jai compris quil fallait aimer les gens comme ils sont, avec leurs bons et leurs mauvais côtés. Personne n’est parfait, non ?
Je me suis installée dans la chambre de Camille, à lui donner le sein. La petite sendormait à moitié en tétant, alors je restais là en attendant quelle se réveille pour réclamer la suite. La sonnette a retenti, mais jai préféré ne pas ouvrir. Personne ne débarquerait sans prévenir de lautre bout de la ville Jai profité de ce calme, jaime tant ces heures précieuses du matin. Dans lappart, seuls les tic-tac de la vieille horloge et les bruits familiers du boulevard : les tramways qui grondent, les voitures qui toussotent, les ricanements denfant devant lécole
Mais où est donc passé Gaston ? Ça faisait un moment quil nétait pas venu. Oh, il na rien de grandes oreilles, en vrai : elles sont bien dressées, parfaites pour un berger allemand. Mais question cerveau, cest pas toujours ça, je te jure ! Enfin bon, il fallait le nourrir, le sortir, mais à quoi servait-il si ce nest à étaler ses poils partout ? On aurait dû prendre un bichon, tu vois.
Je regardais ma fille, repue, qui venait de lâcher le sein. Petit trésor, je murmurais. Quelle chance on a… Que demander de plus ?
Cest alors quun son curieux est venu du salon : un craquement, ou un genre de grincement aigu. Je tends loreille, et là, le bruit se répète. Je retire mes chaussons en retenant mon souffle, et file discrètement dans le salon. Ce qui ma frappée en premier, cétait la silhouette de Gaston, mi-cachée derrière le rideau entre lentrée et le salon, tendu sur ses quatre pattes, concentré, la langue pendante, le regard fixé au fond de la pièce. Je suis son regard et là, panique totale : dans la fenêtre entrouverte, un type ! Ou du moins la moitié dun type. Crâne rasé, épaules et bras déjà dans le salon, il sefforçait de se glisser tout entier par louverture. Jen croyais pas mes yeux ! Quest-ce que je fais ? Je hurle ? Mais il était déjà presque chez moi
Cest le cri qui ma fait sursauter. Une ombre noire a filé dans la pièce, et jai mis un moment à comprendre que cétait Gaston. Il a bondi sur lappui de fenêtre et a attrapé le gars à la gorge ! Aaaah ! hurlait le cambrioleur, les yeux prêts à lui sortir de la tête. Bon sang, jai couru dans le couloir, appelé les voisins, la suite sest déroulée sans trop de frayeurs. Les gens ont déboulé, on a appelé la police. Leur simple présence, cétait déjà un soulagement. Je me suis approchée du gars, la boule au ventre : pourvu que Gaston ne lui serre pas trop la gorge Heureusement, il était malin, il tenait fermement le col du voleur, mais sans le blesser. Aucune goutte de sang, rien du tout ! Dès que le type tentait de bouger, Gaston resserrait juste assez la mâchoire pour impressionner, mais jamais au point de faire mal. Et dès que le type se calmait, Gaston relâchait. Doù lui venaient ces réflexes ? Lui, le clown du quartier, sétait comporté comme un pro. Il na même pas aboyé, ce qui, a priori, aurait été plus naturel Non, il sétait carrément planqué, avait attendu que le type reste coincé, histoire quil ne puisse pas senfuir, puis avait bondi pour mieux le maîtriser, sans jamais blesser. Juste assez pour limmobiliser et attendre la police, comme il faut.
Même les policiers, des vieux de la vieille, ne se souvenaient pas avoir vu un cambrioleur aussi soulagé dêtre arrêté ! Le mec tremblait encore dans les crocs de Gaston, prêt à tout avouer ! Gaston, lui, était tellement fier de sa prise, quil ne voulait plus lâcher. Il a fallu que lofficier cynophile sy mette et donne lordre, alors là, Gaston a relâché, sest assis sagement et a fixé lofficier dun air dattendre la suite. Il ne manquait plus que le salut militaire !
Vous avez de la chance davoir un chien comme ça, a dit le policier en gratouillant la tête de Gaston. On nen trouverait pas des pareils, même pour la brigade
Paul est rentré très tard. Il ouvre délicatement la porte et reste bloqué sur le seuil. Faut dire quil y avait de quoi : Gaston, le chien interdit de canapé, était affalé, toutes pattes en lair, dans la posture la plus détendue du monde ; Élodie lui caressait le ventre, le couvrait de bisous et répétait en boucle : Mon champion ! Petit amour ! Fiston vaillant, tes notre fierté ! Grandis bien, mon garçon, pour quon soit fiers de toi ! Et puis, sois pas rancunier, tu sais, parfois on est injuste
Cest Paul lui-même, à Barbizon, qui ma raconté tout ça. Mais franchement, si cétait Gaston qui racontait lhistoire, il ajouterait sûrement mille détails : la filature, la prise, la remise du voleur à la police Bref, cette histoire, je la garde précieusement en tête. Javais limpression de le sentir gratter à la porte de ma mémoire pour que je la partage, et voilà, cest fait.







