Tu sais, parfois tu me demandes comment jen suis arrivée là, comment jai accepté tout ça, et franchement, toutes les femmes qui aiment finissent par ne plus voir clair. Moi, jétais complètement aveugle. Jai passé toute ma vie à essayer, à apprendre. Ma mère me répétait, même quand jétais petite, que pour avoir une bonne vie, il fallait bosser dur. Elle me disait aussi quune femme devait être forte et indépendante, que si quelque chose tournait mal, il fallait que je puisse me débrouiller toute seule.
Et tu vois, ce conseil ma joué un sale tour. Quand je sortais avec des garçons, jétais trop indépendante, et ça, ça nintéressait pas grand monde. À cette époque, la plupart des mecs voulaient une fille douce, à chouchouter, et qui leur montre leur virilité. Moi, je prenais soin de moi toute seule.
Alors je me suis plongée dans le boulot. Jétais une vieille fille jusqu’à mes 35 ans, et puis jai rencontré Pierre. Il a le même âge que moi. Ce qui ma vraiment étonnée, cest quil a accepté mon indépendance. Il ne ma jamais forcée à faire quoi que ce soit, ni à accepter son aide quand je disais que je men sortirais. Il ne ma jamais offert de fleurs, ni chuchoté des petits mots doux dont je ne savais que faire. Avec lui, jétais son égale, enfin cest ce que je croyais. Jaurais dû me douter que cette égalité nen était pas vraiment une.
On sest mariés, il est venu vivre chez moi. Pierre navait pas son appartement, il habitait encore chez sa mère. Moi, hors de question demménager chez ma belle-mère, javais entendu trop dhistoires et ça ne mattirait pas du tout. Le premier mois, Pierre ne ma donné aucun euro de son salaire, en prétextant quil remboursait un petit prêt fait pour lopération de sa mère.
Je nai rien dit, jai été compréhensive. On est une famille, je me suis dit. Laissons-le régler le prêt et ensuite, on mettra les choses à plat. Mais pendant sept mois, toujours pas de remboursement fini. Il répète quil est mal payé, quon lui réduit ses heures, enfin, tout un tas dexcuses. Pendant ce temps, cest moi qui paye tout : les courses, les sorties, lélectricité, leau Et puis il commence à me dire quil met de largent de côté, soi-disant pour quon sachète une petite maison à la campagne, pour nos vacances par exemple.
Mais il ne ma jamais montré un relevé de compte en cinq ans. On est une famille, tu vois. Jai fini par me fâcher. Comment cest possible que je subvienne à ses besoins depuis cinq ans ? Ce nest pas normal. Il a pris ses affaires et il est retourné chez sa mère. Oui, comme ça, sans se poser de questions. Trois jours après, jai craqué, je lai ramené à la maison. Et cest reparti, même refrain. Il refuse de participer aux dépenses. Je suis épuisée, vraiment. Jaimerais bien pouvoir dépenser un peu pour moi, faire des folies de femme, mais jai plus un sou tout part dans les besoins de la famille.
Quest-ce que tu ferais à ma place ? Tu crois que je devrais divorcer ? Tu penses quil changera un jour ? Parce que franchement, là, jen peux plus.







