— Je ne suis pas votre cantine gratuite ! — lança la mère en accueillant ses enfants sur le pas de la porte

Je ne suis pas une cantine gratuite ! lança ma mère en nous voyant arriver sur le seuil.

Ma mère, Madeleine Girard, avait prévu de partir en excursion ce samedi. Pour la première fois depuis deux ans.

Son amie, Suzanne Moreau, avait trouvé un circuit en car pour visiter Honfleur ; les billets étaient réservés depuis longtemps. Madeleine sétait même offert un bonnet neuf bleu avec un gros pompon, qui, à en croire le miroir de lentrée, lui allait à ravir.

À huit heures, elle prenait son thé, quand la sonnette retentit.

Elle simmobilisa, tasse à la main.

« Pourvu que non » pensa-t-elle. Mais ça sonna encore.

Et encore. Puis une voix se fit entendre :

Maman, ouvre ! On a les mains prises !

Derrière la porte, cétait mon frère, Laurent, avec sa femme, Amandine, leurs deux enfants de sept et neuf ans, et quatre sacs. On aurait dit quils venaient pour lhiver, et pas pour “quelques jours”.

Maman, on a une coupure deau à la maison, annonça Laurent comme sil révélait un secret dÉtat. On sincruste pour deux jours, tu nous excuses ?

Madeleine jeta un regard aux sacs. Puis aux petits.

Entrez, dit-elle.

Que pouvait-elle faire dautre ?

Les enfants à peine débarrassés dans lentrée, les petits se ruèrent sur la télé, quils mirent à fond. Madeleine gagna la cuisine. Ses mains ouvrirent delles-mêmes le frigo, prirent les œufs, la crème, les oignons. Sa tête, elle, pensait au car qui partait à dix heures, et à son bonnet bleu à pompon qui resterait, aujourdhui encore, accroché dans lentrée.

À dix heures et quart, Suzanne appela :

Madeleine, tes où ? Le car part dans cinq minutes !

Je ne peux pas, Suzanne. Les enfants viennent darriver.

Silence.

Encore ?

Encore…

Suzanne poussa un soupir si profond quon aurait cru lentendre jusquà Honfleur.

À dix heures trente, la sonnette retentit de nouveau. Cette fois, cétait ma sœur, Clémence. Trente-sept ans, divorcée, sac de voyage en bandoulière, lair fatigué de celles qui ont besoin de manger chaud et dun vrai conseil maternel, tout en jurant quelles ne font que « passer vite fait ».

Entre, a soupiré Madeleine.

Et elle sest mise à préparer des boulettes.

Ce nétait ni la première, ni la deuxième, ni la cinquième fois. Les enfants de Madeleine débarquaient à tout moment. Laurent venait pour deux motifs : soit une coupure chez lui, soit une « petite dispute » à la maison et besoin de « se poser ». Clémence, elle, ne se justifiait jamais.

Madeleine sy était faite. Et, malgré tout, elle retournait à la cuisine.

Certains ny résistent pas : leurs jambes les mènent seules vers la cuisinière. Quarante ans de service en cantine scolaire, ça marque. Sil y avait du monde, il fallait nourrir. Pas de monde ? Il allait bien en arriver. Les mains pèlent déjà les pommes de terre, tandis que la tête hésite encore.

Le repas mijotait dans trois casseroles et une poêle.

Pommes de terre. Boulettes. Et un bouillon improvisé avec ce qui traînait.

Les petits, entre-temps, s’étaient installés sur le tapis avec un jeu de construction renversé partout. Laurent téléphonait, passant dune pièce à lautre tel un ministre en conciliabule. Amandine était allongée dans la chambre, un roman à la main. Clémence, elle, à table, racontait encore à Maman les dernières aventures de son ex-mari celui à cause de qui elle avait divorcé, et dont elle parlait à chaque visite.

Tu te rends compte, Maman, il ma écrit hier soir. Encore. Quest-ce quil veut à la fin ? Il ma dit quil sennuyait. Tu mécoutes, Maman ?

Oui, oui, jécoute, répondit Madeleine en remuant son pot-au-feu.

À sa façon.

Tu penses que je dois lui répondre ou pas ?

Je ne sais pas, Clémence.

Maman ! Tu me dis toujours ça. Je te demande et tu dis « je ne sais pas ».

Madeleine ne répondit pas. Elle écumait le bouillon. Il fallait de la précision.

À quinze heures, Laurent passa la tête dans la cuisine.

Maman, cest pour bientôt les boulettes ?

Cest en train de cuire.

On na rien avalé ce matin, juste un café sur la route…

Madeleine hocha la tête.

On mangea dans une joyeuse cacophonie. Les petits refusaient la soupe, ne voulaient que des boulettes, sans oignons. Clémence en voulait sans pain, régime oblige. Laurent redemanda une part. Amandine sortit de la chambre, avisa la table : pas très faim, mais, bon, une boulette tout de même.

Après le repas, Laurent sallongea sur le canapé. Clémence alla se laver les cheveux. Les petits répandirent le jeu de construction dans la pièce voisine.

Madeleine fit la vaisselle en regardant dehors. Sur le banc du square, la voisine, Mme Hélène Blanchard, profitait du soleil. Cest avec elle que Madeleine fait de la marche nordique le mercredi. Hélène semblait tranquille. Sans boulettes ni vaisselle sale.

Madeleine poussa un soupir et attaqua une autre casserole.

En fin de journée, quand la soupe avait disparu, la vaisselle était faite, le sol de la cuisine lavé après le passage des petits, Madeleine sassit un instant.

Laurent réapparut sur le pas de la porte, lair satisfait et repu, son T-shirt froissé.

Maman, il reste des boulettes ? Jen reprendrais bien.

Madeleine le regarda.

Il restait trois boulettes sous une assiette : elle les avait mises de côté, nayant elle-même presque rien mangé de la journée, trop occupée derrière les fourneaux.

Mais son fils la regardait. Et là, il y eut un déclic.

Elle songea à son bonnet bleu à pompon, qui pendait sagement dans lentrée. À Honfleur quelle ne verrait pas. Au car parti sans elle à dix heures. À Suzanne, sûrement en train de marcher dans les ruelles, et de goûter à quelque spécialité du coin dans un salon de thé.

Tout ça, et les boulettes.

Maman ? insista Laurent. Tu mentends ?

Madeleine posa sa tasse. Elle ôta son tablier, le replia soigneusement et le posa sur le dossier de la chaise.

Clémence était absorbée par son téléphone. Le bruit du dessin animé hurlait depuis le salon, les petits à fond devant les cartoons ; Amandine passa, lâcha une serviette par terre dans lentrée sans sen soucier.

La serviette resta au sol.

Maman ? Laurent, mal à laise. Quest-ce quil y a ?

Et là, Madeleine prononça dune voix calme, ferme, attendue depuis longtemps, mais jamais dite :

Je ne suis ni une cantine gratuite, ni un hôtel.

Un silence sabattit. Le méchant du dessin animé lui-même sembla se calmer.

Clémence releva la tête.

Laurent resta bouche bée.

Ce matin, dit Madeleine, je devais aller visiter Honfleur avec Suzanne et Hélène. On avait les tickets depuis février. Jai acheté un bonnet. Bleu, avec un pompon. Il est là, dans lentrée, regardez si vous voulez. Le car partait à dix heures. À huit heures trente, vous êtes arrivés, Laurent, avec toute la famille. À onze heures, Clémence débarquait.

Personne ne parlait.

Alors je nai pas pris le car, continua-t-elle. Je suis allée aux fourneaux. Comme dhabitude. Parce que les petits réclament des boulettes, parce quAmandine veut du léger pour son régime, parce que vous avez tous faim.

Pause.

Mais moi aussi jai une vie, ajouta Madeleine. Vous ny pensez jamais. Je ne vous en veux pas. Vous y êtes habitués. Cest moi qui vous ai donné cette habitude. Mais aujourdhui, non.

Non quoi ? demanda faiblement Clémence.

De cuisiner. De servir.

Laurent la regardait, chamboulé, comme si tout son monde changeait lentement, péniblement, comme une vieille armoire sur le parquet.

Maman, cest pas méchant.

Je sais bien, répondit Madeleine. Cest pire, parfois. La méchanceté au moins, cest réfléchi. Là, cest par habitude. Comme ouvrir le frigo : on sattend à y trouver quelque chose. On referme, on continue son chemin.

Dans le salon, les petits étaient toujours devant la télé. Un silence inattendu : peut-être le héros avait-il triomphé.

Madeleine prit son sac, celui préparé le matin. Son manteau au vestiaire. Le fameux bonnet bleu.

Où tu vas ? fit Laurent, sans bouger, les yeux écarquillés.

Chez Suzanne. Elle a appelé. Le groupe est rentré ; ils prennent le thé chez elle, regardent les photos. Elle mattend.

Et le dîner ? hasarda Laurent, réalisant aussitôt sa bourde.

Madeleine le fixa, longuement, du regard de mère qui ramène toute tête de mule à lécole primaire.

Dans le frigo, il y a des œufs, des pâtes, du fromage, expliqua-t-elle. Du pain dans la corbeille. Vous avez des mains. La cuisinière nest pas un engin spatial, débrouillez-vous.

Elle enfila son manteau, boutonna, mit son bonnet.

Ajusta le pompon, et sortit.

Restèrent dans lappartement quatre adultes, deux enfants, une poêle propre et trois boulettes que Madeleine avait réservées, pour elle, au déjeuner.

La serviette gisait toujours dans lentrée.

Laurent lobserva longuement.

Puis la ramassa.

Madeleine rentra vers vingt-trois heures.

Chez Suzanne, lambiance était agréable. Thé à la menthe, brioches dHonfleur en sachet, photos sur un smartphone : là, léglise en pierre blanche, ici, le vieux marché, là, Hélène qui goûte de la cidre en prétendant que ce nest quun jus de pomme. Madeleine regardait, se promettant dy aller, elle aussi, un jour. Suzanne parlait déjà de la prochaine excursion.

Le bonnet bleu à pompon attendait sur le canapé. Elle lavait vraiment mis. Pas pour Honfleur, mais au moins pour sortir.

La clé tourna facilement dans la serrure.

Lentrée était rangée. Les bottes des petits, laissées nimporte comment le matin, alignées au mur. La serviette envolée.

Madeleine ôta son manteau, descendit le couloir.

Une lumière brillait en cuisine.

Elle sarrêta sur le seuil.

Laurent était devant lévier, frottant consciencieusement une grosse casserole. Sans doute une première, mais il y mettait du zèle. Sur la cuisinière, une petite casserole : Madeleine découvrit plus tard quil y avait fait cuire des pâtes, un peu trop, mais tout de même. Sur la table, des assiettes proprement empilées.

Clémence était là.

Les petits, au calme, sûrement couchés.

Laurent l’entendit, se retourna.

Il hésita.

Maman, on nimaginait pas que cétait si lourd pour toi, dit-il.

Madeleine regarda la casserole, la pile dassiettes, Clémence.

Rien d’extraordinaire.

Mais Madeleine Girard, qui avait nourri des gens pendant quarante ans sans jamais attendre de merci, sentit soudain ses yeux la piquer. Ridicule, non ? Juste pour une casserole.

Viens tasseoir, Maman, dit Clémence. On ta laissé ton assiette.

Sur le bord de la table, sous un couvercle, une assiette. Pour elle.

Madeleine s’assit.

Souleva le couvercle. Des pâtes au fromage. Un peu collées, un peu froides, le fromage râpé grossièrement, à la va-vite.

Elle prit sa fourchette.

Et franchement, cétait les meilleures pâtes depuis des années. Allez savoir pourquoi.

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— Je ne suis pas votre cantine gratuite ! — lança la mère en accueillant ses enfants sur le pas de la porte
« Pourquoi ta mère peut-elle vivre chez nous pendant une semaine, alors que la mienne ne le peut pas ? » a demandé mon mari.