Deux destins
Derrière la vitre de la caisse, la vie battait son propre rythme, une existence à part. Pour Solène, ce monde rectangulaire fait de balance, de bip du scanner et de tickets était à la fois une prison et un salut. Prison, car chaque jour sy ressemblait, tel un dimanche sans fin : le bruit monotone du scanner, lemballage des courses, des sourires par politesse. Salut, car dès quelle franchissait la porte de son appartement, lenfer commençait. Un enfer qui sappelait Gérard.
Eh madame, vous comptez prendre racine ? Jai pas pris perpète, moi ! gronda un homme au ventre proéminent, ayant entassé un caddie débordant.
Cest presque fini, répondit Solène, sans lever les yeux. Son seul bouclier contre la rudesse, cétait la sienne.
Elle haïssait ce travail. Détestait la file, les mines éternellement insatisfaites, lodeur de saucisses bon marché et celle du sol fraîchement lavé. Mais ce métier lui offrait des euros à cacher derrière la plinthe de la cuisine, sa petite réserve pour fuir. Son plan secret.
La queue avançait, Solène débitait ses formules machinales : « Bonjour, un sac plastique ? Cela vous fera 3,50 euros. Bonne journée. » Puis son rythme fut brisé. Juste par un regard.
Il était le quatrième de la file. Grand, mince, dans un jean ordinaire et une veste bleu marine. Cheveux courts, légère barbe, et dans ses yeux une douleur profonde, contenue, autre chose que lagacement ou la fatigue. La tristesse recueillie dun homme qui savait reconnaître la douleur. Solène la reconnut dinstinct, cette parenté invisible au milieu de lanonymat.
Quand ce fut son tour, sa voix trembla, infidèle.
Bonjour, lança-t-elle, plus doucement quelle ne laurait voulu.
Bonsoir, répondit-il, grave, posé, avec ce petit voile rauque dans la voix.
Il posa sur le tapis le strict minimum : une bouteille deau, un paquet de lentilles, un yaourt nature. Le kit du célibataire, ou de celui à qui peu importe ce quil mange. Solène remarqua une bague à la main droite. Rien dalliance, un simple anneau en acier épais. Étrange, pensa-t-elle, sans laisser transparaître sa curiosité.
Cela fait 7,20 euros, dit-elle.
Il lui tendit un billet ; leurs doigts se frôlèrent. Une chaleur discrète, sèche, émanait de sa main. Solène retira la sienne, presque brûlée, serrée dun sentiment interdit.
Gardez la monnaie, dit-il, esquissant un sourire bref.
Comme vous voulez, murmura-t-elle, le suivant du regard.
Il sen alla, et le magasin sembla soudain plus terne. Solène secoua la tête, chassa ses pensées. Gérard. Il fallait penser à Gérard. À tous ces soirs où, une fois rentrée, il faudrait esquiver sa main lourde ou ses monologues enivrés, la traitant d« ingrate ». Mais le visage du client inconnu simposait à son esprit. Il devint un habitué. Parfois tous les jours, parfois en laissant passer quelques matinées et ces absences coloraient les jours en gris.
Elle surprit son prénom une fois, alors quune vieille dame du quartier, tante Raymonde, lapostrophait : « Bastien, mon garçon, bonjour ! » Bastien. Un beau prénom, fort, taillé pour lui.
Chaque passage à la caisse devenait pour eux une petite scène. Solène voulait paraître professionnelle, mais dès quil approchait, elle remettait ses cheveux en place ou tirait sur son tablier. Et lui, il la regardait, vraiment, pas comme une caissière mais comme une femme, avec intérêt, avec empathie. Un jour, en payant, il demanda à voix basse :
Journée difficile ?
Solène fut surprise ; aucun client ne lui avait jamais posé la question.
Oh, non, comme dhabitude, balbutia-t-elle, un nœud à la gorge. Mais elle mourait denvie de crier la vérité : « Mes journées sont toutes difficiles. Le soir, je ne sais jamais si je vais rentrer sans une lèvre fendue. » Elle afficha simplement un sourire factice.
Bastien ninsista pas, se contenta dun signe de tête puis partit.
Ce soir-là, Gérard était plus enragé que dhabitude. Il avait bu avec des gens louches qui avaient laissé des montagnes de mégots et de bouteilles vides. Lorsque Solène franchit le seuil, éreintée par sa journée, il était à la cuisine, le regard vide.
Tes là, grommela-t-il. Tu bosses et la maison reste dans le même état. Ya rien à bouffer, ici.
Solène restait muette. Son silence était à la fois arme et armure. Quand elle ne répliquait pas, parfois il lâchait prise plus vite.
Tu vas continuer longtemps à faire le poisson ? Je te parle ! vociféra Gérard, chancelant, bloquant le passage de son corps massif. Pas de respect pour ton mari ?
Elle tenta de se glisser dans la pièce, il la saisit par le bras, fort, assez pour laisser des marques.
Lâche, Gérard murmura-t-elle.
Sinon quoi ? Tu peux rien. Sans moi, tes rien. Tas compris ? Rien !
Elle se dégagea, se réfugia dans la salle de bains, alluma leau à fond, pour étouffer les cris et les coups contre la porte. Assise au bord de la baignoire, elle regarda ses mains. Plus de bleus à force, la peau était devenue dure comme du cuir sec. Mais au fond, son âme nétait quecchymose.
Le lendemain, elle découvrit sur son coude la trace violette de létreinte de Gérard. Elle enfila un pull à manches longues malgré la chaleur étouffante du magasin.
Ce matin-là, en passant les articles dun client, elle reconnut Bastien. Son cœur se serra, mais la joie laissa vite place à langoisse : sil remarquait sa gestuelle maladroite, sil comprenait…
Je ne veux pas de sac, dit-il en tendant sa carte. Mais son regard tomba sur son coude, où la manche tirée dévoilait le bord dun hématome. Tache sombre sur la peau claire.
Les yeux de Bastien changèrent ; la tristesse fit place à une froideur dangereuse. Il la fixa, non avec pitié mais avec une colère glacée, immédiatement dissimulée sous une façade calme.
Merci, dit-il, prit ses achats, sen alla.
Solène sentit un frisson la parcourir. Ce n’était pas Gérard qui lui faisait peur, mais la réaction de cet homme silencieux. Quelque chose chez lui, à ce moment précis, la glaça.
Le soir même, en quittant le magasin pour traverser le parc, une silhouette lattendait à quelques pas. Bastien.
Solène, accorde-moi une minute, dit-il dune voix douce mais ferme.
Que veux-tu ? répondit-elle, déstabilisée, pour la première fois face à lui en dehors du magasin. Dans le demi-jour du parc, il semblait encore plus énigmatique.
Je te raccompagne, déclara-t-il, comme si cela allait de soi.
Ce nest pas la peine, jhabite tout près protesta-t-elle, en vain, car il marchait déjà à côté delle.
Je sais. Je sais tout de toi, Solène, souffla Bastien, et ces mots la stoppèrent net. Je sais où tu vis. Je sais comment sappelle ton mari. Et je sais quil te frappe.
Solène sarrêta, le cœur prêt à éclater.
Je suis celui qui peut taider.
Je nai pas besoin daide ! cria-t-elle presque, la voix brisée. Tu ne sais rien ! Pars !
Je sais, répéta-t-il. Parce que jai été pareil. Avant.
Cette simple phrase la désarma. Elle resta immobile, le fixant. Aucun mensonge dans ces yeux-là. Juste cette douleur ancienne, la même détectée dès le premier jour.
Mon beau-père a tué ma mère, dit Bastien, dun ton égal, comme sil lisait la vie dun autre. Javais douze ans. Jétais dans le couloir, je lai entendue crier. Ensuite il est sorti, sest essuyé les mains et ma lancé : « Fais-moi des raviolis ». Je nai rien fait. Jétais un môme, faible, tétanisé. Jai fait cuire ses raviolis.
Solène lécoutait, pétrifiée. Lair autour deux devint lourd.
Depuis ce jour, jai juré que si je pouvais empêcher ça, si je le voyais, je ne reculerais plus jamais. Je nai pas le droit. Ce nest pas ta faute, Solène. Mais ce nest plus seulement ton malheur, cest le nôtre, si tu le veux.
Elle voyait alors non plus un bel homme, mais un garçon blessé qui portait ce cauchemar depuis toujours. Lanneau dacier à son doigt était son serment.
Et cette bague ? demanda-t-elle, la voix basse. Pourquoi tu la portes ?
Cest la bague de mon beau-père, répondit-il dune voix dure. Je lai prise à son doigt lors de son arrestation. Pour ne pas oublier ce dont les hommes sont capables. Pour me rappeler que se taire, cest tuer.
Une larme coula sur la joue de Solène. Elle ignorait ce qui lemportait : la peur, la pitié, ou le sentiment étrange mais puissant de nêtre plus seule.
Viens, dit-il tendrement, lui tendant la main. Je te raccompagne jusquà ta porte. Jentrerai pas si tu ne veux pas. Mais ce soir, tu ne rentreras pas seule.
Ils marchèrent ensemble jusqu’à limmeuble. Solène était secouée de frissons, mais une chaleur nouvelle la traversait. Arrivée sur le palier, elle se retourna. Bastien, dans lombre du hall, semblait à peine réel.
Merci, murmura-t-elle.
Je serai là, promit-il. Chaque soir. Sil lève la main, crie. Juste crie fort. Jentendrai.
Solène entra chez elle. Gérard était sobre, donc plus odieux encore, affalé devant la télé.
Tétais où ? grogna-t-il, sans la regarder.
Au travail, répondit-elle, et pour la première fois, passa dans la cuisine sans demander la permission.
Gérard la suivit des yeux, étonné, mais resta silencieux.
Ce fut ainsi que commença leur amitié clandestine et leur guerre cachée contre lombre. Bastien raccompagnait Solène tous les soirs. Peu de mots, mais un silence éloquent. Parfois il lui achetait un thé chaud au kiosque et ils buvaient, côte à côte, sur un banc du parc, regardant les fenêtres de chez elle. Elle lui parlait de ses rêves modestes, timides, partir un jour, ouvrir une petite boulangerie. Il gardait chaque mot.
Tu vas y arriver, disait-il.
Et toi ? lui demanda-t-elle un soir. Tu as quelquun ?
Il fit non de la tête.
Je nose plus laisser les gens approcher. Jai peur de ne pas pouvoir protéger. Encore.
La tempête éclata un samedi soir. Gérard, flairant la révolte sourde de Solène, finit par découvrir sa cachette. Deux mille euros, patiemment économisés deux ans durant. Il trônait dans la cuisine, les billets étalés comme un éventail, visage tordu de rage.
Quand Solène entra et vit cela, le sol souvrit sous ses pieds.
Cest quoi, ça ? siffla Gérard, se levant. Tu caches pour quoi, pour te barrer ?
Rends-les-moi, souffla Solène, sentant son monde se dérober. Cest pas à toi.
Pas à moi ? hurla-t-il. Tes ma femme ! Tout ce qui est à toi est à moi ! Viens ici, on va discuter !
Il la saisit par les cheveux et tira. Solène hurla, faible. Mais elle se rappela les mots de Bastien : « Crie juste très fort. »
Elle cria. Toutes ses forces, toute sa douleur, tout son désespoir.
À laide ! Bastien !
Gérard sarrêta, stupéfié. Quelques secondes plus tard, la porte dentrée trembla sous des coups puissants. Un, deux, trois : elle céda, vieille porte de banlieue. Bastien était là, la bague dacier serrée dans le poing comme un coup de poing américain.
Gérard la lâcha et lui fonça dessus. Mais Bastien bougeait vite, comme un fauve. Les coups pleuvaient. Gérard hurla lorsque le poing bardé dacier heurta sa mâchoire. Il sécroula, terrassé.
Si tu la touches encore, grogna Bastien en se penchant sur lui, je te tuerai. Je le jure sur la tombe de ma mère, et je naurai aucun remords.
Solène, prostrée contre le mur, tremblait. Bastien se tourna vers elle. Son visage était calme, mais ses yeux brûlaient.
Viens, lança-t-il en tendant la main. Prends juste lessentiel. Le reste, on sen fiche.
Et elle partit avec lui. En peignoir, pieds nus, frissonnante, mais enfin libre.
Ils vécurent chez Bastien. Son appartement était étrange : dune propreté clinique, très peu deffets personnels. Quelques livres de psychologie, un sac de frappe dans le coin du salon, et une photo dune belle femme dâge mûr sur létagère.
Ma mère, commenta simplement Bastien en croisant son regard.
Solène ne posa pas de questions. Elle apprit à recommencer : dormir sans crainte, se réveiller sans peur. Bastien la respectait, tenait la distance : il dormait sur le canapé, lui laissait la chambre, préparait le petit déjeuner, laccompagnait et la retrouvait à la sortie du travail.
Un mois plus tard, en rangeant, elle tomba sur une lettre ancienne, jaunie, griffonnée dune écriture enfantine :
« Maman, pardonne-moi de ne pas tavoir protégée. Quand je serai grand, je serai fort. Je défendrai tous ceux qui sont faibles. Plus jamais un méchant ne fera du mal à un gentil. Ton fils, Bastien ».
Solène se mit à pleurer. Elle comprit quelle vivait aux côtés dun homme dont lâme saigne toujours, mais qui a su transformer cette douleur en armure pour les autres.
Ils se marièrent après six mois, quand le divorce de Gérard fut enfin officialisé. Ce dernier ne vint même pas au tribunal, il sen moquait royalement. Leur mariage fut intime : une signature, un repas dans un bistrot avec tante Raymonde et deux collègues de Solène.
Le lendemain, ils se rendirent sur la tombe de la mère de Bastien. Il ôta lanneau dacier. Le déposa sur la stèle.
J’ai tenu parole, maman, murmura-t-il. J’ai appris à protéger. Et jai appris à aimer.
Solène était là, un bouquet de fleurs des champs à la main. À travers les ramures danciens bouleaux, le soleil jetait sur lherbe des éclats dor.






