Ça arrive
Les parents attendaient Clément avec une impatience poignante. Mais la grossesse fut éprouvante, et lenfant naquit prématurément à lhôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Il resta en couveuse, ses organes nétant pas encore suffisamment développés. Ventilation artificielle, deux opérations, un décollement de la rétine.
Deux fois, on les autorisa à venir dire adieu à Clément Mais il survécut.
Pourtant, on découvrit très vite quil ne voyait presque pas et nentendait quasiment rien. Sa motricité finit par saméliorer peu à peu : Clément sest assis, a attrapé un jouet, puis sest lancé à marcher, appuyé contre les meubles. Mais lintellectuel navançait pas du tout.
Les parents ont dabord gardé espoir, se battant ensemble. Puis le père, Jean-Marc, sest évanoui dans la nature, laissant la mère, Solène, lutter seule.
Elle a trouvé une place grâce à une aide de lAssurance Maladie, et à trois ans et demi, on posa à Clément des implants cochléaires. Il semblait tout entendre maintenant, mais rien ne progressait vraiment. Orthophonistes, psychologues, éducateurs spécialisés Solène emmenait souvent Clément chez moi je suis médecin pédiatre à Necker.
Je disais : « Essayons encore ceci, puis cela » Elle essayait tout. Sans résultat. La plupart du temps, Clément restait calé dans le parc à jouer des heures avec un objet, frappant le sol ou se mordant la main. Il hurlait parfois, toujours sur la même note, parfois modulé. Solène affirmait que Clément la reconnaissait, lappelait de son chant rauque et aimait quon lui gratte le dos et les jambes.
Finalement, un vieux psychiatre lui lança avec une franchise brutale : « À ce stade, quel diagnostic voulez-vous ? Cest pratiquement un légume ambulant. Prenez une décision et vivez votre vie. Soit vous le placez, soit vous continuez à vous en occuper ce que vous savez désormais faire Garder espoir dun réel progrès ou vous enterrer avec votre fils, je nen vois pas lintérêt. » Le seul à lui parler sans détour.
Solène plaça Clément dans un institut spécialisé et reprit le travail.
Peu après, elle réalisa un rêve de longue date : elle sacheta une moto Honda et se mit à sillonner Paris et la vallée de la Loire avec une bande de motards. Quand le moteur vrombissait, ses angoisses disparaissaient dans le vent. Jean-Marc versait une pension alimentaire quelle consacrait entièrement à des aides-soignantes le week-end Clément nétait pas difficile à garder, une fois habitué à ses cris.
Une fois, lun des motards, Tristan, lui dit : « Tu sais, jai vraiment eu le coup de foudre pour toi. Il y a chez toi une beauté tragique. »
Viens, je vais te montrer, répondit-elle avec un sourire énigmatique.
Il crut être invité chez elle pour la nuit, mais Solène lui fit rencontrer Clément. Ce soir-là, Clément était en forme : il chantonnait et hululait tantôt de reconnaissance, tantôt dinquiétude devant cet étranger.
Eh ben, cest pas banal, ça ! souffla Tristan, abasourdi.
Tattendais à quoi, franchement ? répliqua Solène.
Quelques mois plus tard, ils emménagèrent ensemble. Tristan gardait ses distances avec Clément, cétait convenu, et Solène ny tenait pas. Puis il proposa : « Et si on faisait un enfant ? » Solène répliqua sèchement : « Et si cest encore un comme Clément, tu feras quoi ? » Moment de silence, la discussion fut close pour un an.
Mais finalement, ils eurent un fils, André. Il était en parfaite santé.
Tristan suggéra alors : « Et si on plaçait Clément, maintenant quon a un fils normal ? » Solène répliqua, glaciale : « Je préfère encore tenvoyer, toi. » Tristan bredouilla quil ne faisait que poser la question
André découvrit Clément vers neuf mois, alors quil se traînait à quatre pattes. Immédiatement, il en fut fasciné. Tristan sen inquiétait : « Ne laisse pas le petit aller vers lui, on ne sait jamais » Mais il était toujours absent, au boulot ou sur sa moto, alors Solène laissait faire.
Quand André était près de lui, Clément ne criait plus. Au contraire, il semblait écouter, attendre. André lui apportait des jouets, lui montrait comment faire, enroulait lui-même les doigts de Clément autour des cubes en bois.
Un week-end, Tristan, cloué au lit par un mauvais rhume, fut témoin : André déambulait maladroitement en marmonnant, suivi pas à pas par Clément, qui jusque-là ne sortait jamais de son coin. Scandale : Tristan exigea quon « protège mon fils de ton idiot, ou alors quon le surveille tout le temps. » Solène lui montra la porte, sans un mot.
Il céda ; ils se réconcilièrent. Solène me confia :
Il na pas inventé la poudre, mais je laime. Cest grave, docteur ?
Cest tout à fait naturel, répondis-je. Aimer son enfant malgré tout
Je parlais de Tristan, en fait, précisa-t-elle. Clément est dangereux, pour André, à ton avis ?
Jestimai quAndré menait la danse, mais quil fallait rester attentif. Nous en restâmes là.
À un an et demi, André apprit à Clément à empiler les cubes du plus grand au plus petit. Lui-même parlait déjà en phrases, chantait des comptines, imitait la pie dans la chanson « Une souris verte ».
On a un petit génie, alors ? demanda Solène, surprise. Tristan ma demandé si cétait normal, parce que les copains, leurs mômes à cet âge-là, ils disent à peine papa-maman
Je crois que cest à cause de Clément, répondis-je. Tous les enfants ne deviennent pas des locomotives du développement à dix-huit mois.
Voilà ! sexclama Solène, je vais le dire à ce bâton raide aux yeux dhuître !
Quelle famille, pensai-je un légume ambulant, un piquet avec des yeux, une femme sur une moto et un enfant prodige. Apprenant la propreté, André mit six mois à apprendre à Clément à utiliser le pot. Puis ce fut manger seul, boire au gobelet, shabiller et se déshabiller objectifs fixés par Solène elle-même.
À trois ans et demi, André posa la question essentielle :
Mais quest-ce quil a, Clément, en fait ?
Dabord, il ne voit rien.
Il voit mal, corrigea André, mais il voit un peu. Cela, il le voit, mais pas ça tout dépend de la lumière. Le mieux, cest la lumière de la salle de bain, là, il voit beaucoup.
Lophtalmologue nen crut pas ses oreilles quand il vit arriver un petit de trois ans expliquer la vue de son frère. Il écouta, ordonna de nouveaux examens, puis prescrivit lunettes spéciales et traitement.
Avec la maternelle, ce fut le fiasco.
Mais il a rien à faire ici, il devrait déjà être à lécole ! sagaça léducatrice. Il en connaît plus que tout le monde.
Je my opposai fermement : mieux valait garder André aux activités manuelles et lencourager à stimuler Clément. Fait rare, Tristan soutint ma décision : « Reste avec eux jusquà lécole, franchement, il sennuie dans cette maternelle à la noix ! Et dailleurs tas remarqué que Clément na pas crié depuis un an ? »
Six mois passèrent et Clément prononça ses premiers mots : maman, papa, André, donne, boire, et miaou-miaou. Les garçons partirent ensemble à lécole, main dans la main. André sinquiétait : « Mais comment il va faire sans moi ? Et les profs de la classe spéciale, ils sont bien ? Est-ce quil va se faire comprendre ? » Aujourdhui en cinquième, il commence ses devoirs par travailler avec Clément avant les siens.
Clément parle par phrases simples. Il lit, sait utiliser un ordinateur. Il adore cuisiner et ranger sous la supervision dAndré ou de sa mère , ou rester assis sur un banc, dans la cour dimmeuble, à flairer, écouter, regarder tout ce qui lentoure. Il connaît tous les voisins et les salue toujours. Il aime modeler la pâte à sel, monter et démonter des jeux mécaniques.
Mais ce quil aime par-dessus tout, cest partir en famille sur la route, à moto : lui derrière Solène, André avec Tristan, tous ensemble criant leur bonheur en défi au vent, quelque part près de FontainebleauUn matin dautomne, Solène croisa dans la rue Madame Rabhi, la doyenne de limmeuble. « Vous êtes courageuse, ma fille, mais la vie vous la bien rendu », lui dit-elle dun ton doux, en montrant de la tête les deux garçons qui couraient devant. Clément, concentré, poussait son petit camion bleu, André trottinait à côté, un bras posé sur lépaule de son frère.
Sur le trottoir, un chat replet se faufila ; Clément sarrêta net, tira sur la manche de son frère.
Miaou-miaou, répéta-t-il, ravi.
André haussa les sourcils et éclata de rire.
Eh ben, tu vois bien quil comprend, dit-il à Solène, le visage lumineux.
Les autres enfants de lécole passaient par là. Lun deux fit mine de se moquer de Clément, puis se ravisa en voyant André, bien planté, prêt à défendre son frère. Les deux garçons continuèrent, paisibles, Clément chantonnant une note, André lui murmurant un air doux.
Solène resta un moment sur le trottoir, regardant leurs silhouettes séloigner, main dans la main, traversant la lumière dorée du matin. Son cœur se serra non de tristesse, mais dune gratitude irrépressible. Elle savait désormais que son histoire leur histoire serait toujours celle dune famille, unique et indomptable.
Et dans le ronron des motos, les notes graves de Clément, le rire dAndré, la vie poursuivait sa route, cabossée et magnifique. Ça arrive, parfois, quau creux de limparfait naisse une forme éclatante de bonheur.






