Après notre mariage, mon mari et moi flânions dans une félicité étrange, presque irréelle ; il ny avait que nous deux et la mère de mon mari, Hélène, une présence discrète mais persistante, tel un parfum lointain dans une vieille maison de Lyon. Tisser une intimité véritable semblait impossible, comme si chaque discussion sévaporait avant datteindre lautre. Cest resté ainsi jusquau jour où, dans un flou orangé, jai compris que jattendais un enfant.
Pendant la grossesse, les journées défilaient doucement, brumeuses. Hélène venait sasseoir auprès de moi sur le vieux canapé bleu, me racontant des anecdotes de son enfance en Bretagne, menseignant la manière de plier les langes ou de préparer une bouillie parfaite. Ses conseils coulaient en moi avec douceur, comme un fleuve tranquille.
Mais lorsque la petite Joséphine est arrivée sous le plafond bas de notre appartement parisien, jai senti une force animale me traverser ; linstinct maternel a éteint toutes les voix extérieures. Je rejetais ses recommandations, poliment dabord, puis avec une hostilité que je tâchais de draper sous lindifférence, comme un manteau élimé.
Ce fut une matinée de printemps, lair chargé dodeurs de pain chaud et de lilas, que jai découvert la disparition des affaires du bébé. Tout ce que ma sœur Amandine mavait transmis pour la petite : des robes à fleurettes presque neuves, des chaussures vernies à peine portées, tout cela évaporé comme un rêve. Il sest avéré quHélène nacceptait pas lidée que son unique petite-fille puisse porter les vêtements dun autre enfant. « Ce nest pas convenable », a-t-elle dit, tel un oracle impassible, en me révélant quelle avait tout jeté sans remords, dans la benne au coin de la rue Voltaire.
Au début, labsence de ces petites merveilles ma échappé. Mais, au moment de vouloir chausser Joséphine pour notre promenade du jeudi, le manque est devenu coupant, irréel. Jai questionné Hélène, dune voix flottante, et elle a avoué tout, sans même un battement de cil.
Je ne suis point de celles qui font des tempêtes pour un rien. Mais cet acte me semblait impardonnable, comme une trahison dans un songe où les objets disparaissent dès quon tend la main vers eux. Même aujourdhui, alors que les souvenirs se mélangent et que les rues de Paris semblent seffacer sous mes pas, je ne parviens pas à excuser ce geste.
Pourquoi, dans ce monde où même les horloges reculent parfois, na-t-elle pas pensé simplement à me demander ?






